Affichage des articles dont le libellé est homosexualité. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est homosexualité. Afficher tous les articles

mercredi 17 février 2016

Lettre à François Porché


La dernière des Lettres données par Gide dans la NRF entre juin 1928 et janvier 1929 est celle en réponse au livre de François Porché, L'amour qui n'ose pas dire son nom. Le livre a paru fin 1927 chez Grasset, et cette lettre-réponse connaît une succession d'aventures :
  • 19 décembre 1927 : Gide « fait tenir privément quelques passages » de sa lettre à François Porché, nous apprend ce dernier dans la réponse à celle parue dans la NRF de janvier 1929, cette réponse de Porché étant quant à elle datée du 2 janvier 1929. Porché y révèle aussi que Gide et lui se sont rencontrés ce même jour de décembre 1927.

  • le 2 janvier 1928, Gide note dans son Journal : « Ecrit une réponse au livre de François Porché ; où je ne dis pas le dixième de ce que j'aurais à dire. C'est une flèche que je crains d'alourdir. Il est bon de laisser entendre qu'on en a d'autres dans son carquois. Au demeurant, ce n'est pas contre Porché que je tire, et j'espère qu'on le comprendra. »
  • deux jours plus tard, Gide va porter son texte à Maurice Martin du Gard, alors directeur des Nouvelles Littéraires (voir le récit de cette visite de Gide par Martin du Gard) qui laisse passer un peu de temps pour, comme il l'espère, épargner à ses lecteurs « cette scène d’exhibitionnisme ».
  • le 10 février 1928, c'est la Petite Dame qui note : « Il renonce décidément à répondre à Porché ». « Les choses intéressantes que tout de même je disais dans cette lettre que j'ai bien fait de retirer, je les mettrai peut-être en appendice à Corydon » explique Gide à la Petite Dame.
  • le 12 novembre 1928, Gide corrige des épreuves, et la Petite Dame nous apprend : « Ce que Gide corrige aussi, c'est sa réponse à Porché à propos de son livre L'amour qui n'ose pas dire son nom. Il la fit voici longtemps mais ne l'a pas publiée. Nous ne la connaissions pas. Gide compte l’imprimer en queue d'une nouvelle édition de Corydon. Jean [Schlumberger], qui la trouve bonne, objecte qu'ainsi elle n'atteindra qu'un public de seconde zone, précisément celui auquel elle n'est pas destinée. Je propose que Gide la donne dans la N.R.F. »
  • en janvier 1929, la lettre à François Porché paraît dans la N.R.F.
  • mais dans l'édition augmentée de Corydon, portant l'achevé d'imprimer du 27 avril 1929, cette lettre ne figure pas, contrairement aux différentes notes qui semblent avoir colporté cette erreur, depuis les Cahiers de la Petite Dame, à la biographie de Gide par F. Lestringant, en passant par la notice de Corydon dans l'édition des Romans et Récits de la Pléiade en 2009.


A FRANÇOIS PORCHÉ

Janvier 1928.

Mon cher François Porché,

On dit que vous avez écrit un livre courageux1. Je le dis aussi, et que votre grand courage a été, tout en vous opposant au mal, de ne pas faire chorus avec les aboyeurs ; de comprendre et de faire comprendre qu'il y a, dans le sujet que vous traitez, autre chose que matière à anathèmes, à quolibets et à brocards.

Tout votre livre respire, à l'égard de la question, non seulement une intelligence peu ordinaire ; mais aussi une honnêteté, une décence et une courtoisie, (particulièrement en ce qui me concerne), auxquelles je suis peu habitué, et, partant, loin d'être insensible. Il y a plus : je n'ai pu lire sans une émotion profonde les pages où vous évoquez certains souvenirs du temps de guerre, et veux que vous sachiez l'écho que l'expression de votre estime et de votre sympathie trouve en mon cœur.

Combien fut grande ma surprise, en poursuivant ma lecture, de ne rencontrer, de page en page, à peu près rien que je ne dusse approuver. Partout l'on sent le plus sincère effort de ne pas condamner sans juger, de ne pas juger sans comprendre, et j'estime qu'on ne saurait pousser plus loin l'intelligence de ce que pourtant l'on désapprouve.

Si quelques objections, irrésistiblement, se soulèvent en mon esprit au sujet de ce qui touche à ma personne ou à mes écrits, est-ce uniquement parce que mon amour-propre entre en jeu ? Je ne crois pas. Il me paraît que, dans le portrait que vous tracez de moi, certains traits sont un peu grossis, d'autres un peu faussés (sans du reste aucune intention malveillante) et que, pour vous donner plus de raisons de la combattre, parfois vous outrez un peu ma pensée. Enfin cette évolution, cette courbe que vous découvrez dans mon œuvre et dans mon caractère, et que les titres mêmes de vos derniers chapitres dénoncent, cet enhardissement progressif, c'est vous qui l'inventez.

Ainsi vous signalez mon Immoraliste ; mais ne parlez pas de Saül, bien plus topique assurément, publié en 1902 également, mais écrit cinq ans plus tôt. Il ne dépendait pas de moi que la pièce fût jouée ; je fis ce que je pus pour la produire ; Antoine faillit très courageusement m'y aider... Je ne rappelle pas cela pour me targuer d'avoir devancé Proust, mais parce qu'il n'est pas dans mon humeur de jouer ce rôle du Moron de la farce, qui ne descend de son arbre pour combattre l'ours, qu'un autre ne l'ait préalablement mis par terre.

De même, selon vous, je n'aurais « pris que sur le tard cette détermination d'écrire mes mémoires ». Quelques amis communs pourront vous certifier que cette détermination, avec toutes ses conséquences, fut prise dès avant 1900 ; et non seulement la détermination de les écrire, mais bien aussi celle de les publier de mon vivant. Et de même pour Corydon.
Ceci encore, pas très important, mais qui nous ramène à des considérations moins personnelles : vous me faites plus érudit que je ne suis. En général, j'ai plus interrogé la vie que les livres, et, nombre de ceux dont vous parlez, j'avoue que je ne les ai point lus2. Mais, après avoir achevé le vôtre, j'ai rouvert la Divine Comédie et je m'étonne un peu, que, dans le chapitre sur « la tradition de l'anathème », où vous nommez Boccace, Machiavel, l'Arétin, vous n'ayez pas interrogé Dante, le grand poète justicier.

— « Attends ! Avec ceux-ci, il sied d'être courtois », fait-il dire à Virgile, parlant de cette sorte de gens qui vous occupe, si tant est que l'on accepte l'interprétation généralement admise. Car Dante ne précise pas sur ce point, et laisse son lecteur supposer le péché qu'ont bien pu commettre ceux qu'il présente dans le chant XVI de son Enfer, péché que l'on ne peut induire que par raccroc et connaissant d'autre part la vie des damnés que voici ; de Jacopo Rusticucci par exemple, dont une note de Lamennais nous apprend que, marié à « une femme acariâtre, il la quitta et se jeta dans d'infâmes débauches ». Du reste, le chant qui précède semble bien avoir trait également à cette même classe de pécheurs ; et c'est peut-être pourquoi Dante reste si chastement imprécis. D'un medesmo peccato al mondo lerci, se contente-t-il de dire, et tous dans le monde souillés d'un même péché — en parlant de cette troupe dont fait partie Brunetto Latini, son maître ; de cette troupe dont « Ser Brunetto » lui dira : « Sache, en somme, que tous furent clercs et grands lettrés et de grande renommée3 », lorsque Dante lui demandera de lui désigner « li suoi compagni piu noîi e piu somme ».

Madame Espinasse-Mongenet, dans son excellente traduction de l'Enfer, croit également que les deux chants XV et XVI parlent de « ceux qui firent violence à la nature ». Mais, cherchant ce qui différencie la troupe suivante de celle dont Brunetto Latini fait partie, la traductrice hésite et doute si c'est la nature du péché commis. « Il se peut aussi », ajoute-t-elle, « que les âmes soient groupées suivant la profession qu'elles eurent dans ce monde : d'une part les clercs et les hommes de lettres (sodomites dont il est question dans le chant XV) ; de l'autre, les guerriers et les hommes d'état (sodomites du chant XVI) ». Et voici, de cette dernière troupe, les trois damnés qui s'empressent vers Dante : C'est Guido Guerra qui « fit de grandes choses avec sa prudence et avec son épée » — et Madame Espinasse ajoute en note : « Fier et valeureux soldat et sage conseiller. » Puis : « Tegghiajo Aldobrandi, dont la voix, dans le monde, là-haut, aurait dû être écoutée et obéie » ; et une note de Madame Espinasse ajoute : « Valeureux chevalier, homme agréable et sage, accompli dans les armes, digne de foi. » Puis : Jacopo Rusticucci, « vaillant soldat, riche et bon Florentin, homme d'un grand sens politique et moral », dit Madame Espinasse.
Tels sont les homosexuels que Dante nous présente.

Et, que si l'on se refuse à reconnaître dans ces damnés des chants XV et XVI la sorte de pécheurs qui nous occupe, n'admettant pas que Dante ait pu leur faire la part si belle, il faudrait alors reconnaître que Dante ne jette pas Sodome en Enfer, la réservant au chant XXVI du Purgatoire. Ici plus aucun doute possible ; Dante précise à deux reprises le péché de ceux à qui ses premières paroles sont : « O âmes sûres un jour de reposer en paix4 ». Et, de nouveau, ces âmes pécheresses sont celles de poètes de grand renom au temps de Dante.

L'importance que Dante reconnaît à ceux-ci, quand ce ne serait que par la place qu'il leur accorde, la cortesia, pour reprendre son mot, avec laquelle il estime qu'il convient de parler d'eux, et l'extraordinaire indulgence dont il fait preuve à leur égard, s'explique peut-être un peu par le sentiment que Virgile lui-même, « tu duca, tu signor e tu maestro », après l'avoir quitté, irait rejoindre cette troupe5. A moins que l'on ne préfère dire que cette indulgence vînt directement de Virgile. Elle venait sûrement aussi de la considération que l'un et l'autre étaient bien forcés d'avoir pour les gens de valeur qui la composent.

Si je dis tout ceci c'est que votre livre ne le dit pas. Mais ce qui me paraît y manquer surtout, c'est un chapitre, que semblait promettre votre préface, un chapitre qui formerait réponse à cette question que personne n'a l'air de se poser, encore qu'elle me semble inéluctable : — Quelle est, selon vous, dans leurs rapports avec la littérature, le devoir de ces « grands lettrés », j'entends : de ceux qui font partie de cette troupe ? Certes ils ne sont pas tous tenus de parler de l'amour ; mais, s'ils en parlent, ce qui est assez naturel, poètes ou romanciers, devront-ils feindre d'ignorer celui « qui n'ose dire son nom », alors que, si souvent, c'est à peu près le seul qu'ils connaissent ? Car enfin, s'écrier avec tel et tel : « En voilà assez ; la mesure est comble ! », c'est fort joli, mais c'est avouer du même coup qu'on préfère le camouflage. Ne voient-ils qu'avantage dans le travestissement qu'implicitement ils conseillent ? Pour moi je crains que ce constant sacrifice à la convention, consenti par plus d'un poète ou d'un romancier, parfois célèbre, ne fausse un peu la psychologie et n'égare grandement l'opinion.

— Mais la contagion ! direz-vous. Mais l'exemple !...

Pour épouser votre crainte, il me faudrait être un peu plus convaincu que je ne suis :

1° que ces goûts puissent si facilement s'acquérir ;
2° que les mœurs qu'ils entraînent portent nécessairement préjudice soit à l'individu, soit à la société, soit à l'état.

J'estime que rien n'est moins prouvé.

Le snobisme et la mode m'irritent autant que vous ; et, peut-être, sur ces points, plus que vous. Mais je crois que vous vous exagérez leur importance, tout comme celle de l'influence que je peux avoir.

« A qui M. Gide fera-t-il croire qu'on doive préférer l'œillet vert à la rose ? » s'écriaient hier Jérôme et Jean Tharaud. (Et l'on sait ce qu'il faut entendre par ces deux fleurs symboliques.) — A qui ? Mais, à personne. Et je ne puis mieux répondre que par cette question même, à ceux qui m'accusent de pervertir.

Si je m'occupe ainsi de votre livre, mon cher Porché, c'est que, pour la première fois, je me trouve en face d'un adversaire honnête ; je veux dire : que n'aveugle point une indignation préconçue. Et même, à ce reproche de forfanterie que vous formulez et qui s'adresse peut-être un peu à moi, si je ne proteste que faiblement, c'est certain que vous m'accorderez qu'il est bien difficile, où si longtemps la dissimulation fut de rigueur, d'être franc sans paraître cynique, et naturel avec simplicité.
Tout amicalement votre
ANDRÉ GIDE



1. L'amour qui n'ose pas dire son nom.
2. Par contre, parlant de Balzac, vous semblez ignorer son extraordinaire Vautrin, le drame dont la censure (?) interrompit brusquement les représentations en 1840. Balzac y présente un Jacques Collin plus démasqué, plus révélateur que dans le Père Goriot ou les Illusions perdues.
3. Je cite d'après la traduction de Lamennais.
4. Aussi bien ces âmes se sont-elles repenties avant leur mort, ainsi que toutes celles que Dante fait figurer au Purgatoire.
5. II est question, dans ce chant, de deux troupes, que Dante mêle et puis sépare : ceux qui vont criant : « Sodome et Gomorrhe ! » et ceux qui crient : « Dans la vache de bois entre Pasiphaé, pour que le taureau coure à sa luxure », et qui, lorsque Dante les interroge, lui disent assez mystérieusement et improprement : « Nostro peccato fu ermafrodito » ; à quoi Lamennais ajoute en note :« Ce mot indique ici l'union bestiale de l'homme avec les animaux. »

Ici s'achève la publication des lettres données par Gide dans la NRF entre juin 1928 et janvier 1929. On peut les retrouver toutes, sous forme de sommaire avec liens, à partir de la première parution.

dimanche 31 janvier 2016

Lettre à un inconnu

Le destinataire de la dernière des Lettres de Gide publiées dans la NRF de septembre 1928 est anonyme. On comprendra pourquoi...


IV
A ........

Paris, le 17 Avril 1928.
Monsieur,

Je lis votre lettre avec la sympathie la plus attentive, mais suis fort embarrassé pour vous répondre.

Persuadez-vous qu'en psychologie il n'y a que des cas particuliers et que, dans un cas comme le vôtre, des généralisations trop hâtives peuvent entraîner les plus funestes erreurs.

Ceci dit, permettez-moi de considérer comme bien imprudente une expérience matrimoniale qui, si elle échoue, compromet sûrement le bonheur d'une femme, et très, probablement le vôtre, pour peu que vous ayez le cœur bien placé. Mais encore une fois, il n'y a que des cas particuliers, et pour vous parler congrument, il ne me suffirait pas de vous mieux connaître, il faudrait encore connaître celle à qui vous vous raccrocheriez.

La question des aveux est on ne peut plus scabreuse. Je serais tenté de vous dire : si vous ne les faites pas tout de suite, (je veux dire avant le mariage), ne les faites jamais. Mais dans ce cas arrangez-vous de manière à n'avoir pas besoin de les faire — et vous aurez sûrement besoin de les faire un jour ou l'autre, si vous n'êtes pas capable de vous comporter en mari.

En règle générale, mieux vaut se sacrifier soi-même, que de sacrifier à soi un autre être. Mais tout cela, c'est de la théorie ; en pratique il advient que l'on ne s'aperçoive du sacrifice que longtemps après qu'il est consommé.

Adieu Monsieur, je joins à ces semblants de conseils tous mes vœux, et vous prie de les croire très sincèrement cordiaux.

ANDRÉ GIDE


Cette lettre prend place dans un ensemble publié entre juin 1928 et janvier 1929 dans la NRF. La première des lettres en explique le projet. La liste des lettres donnée dans ce premier billet permet aussi de les retrouver sous forme de sommaire avec liens.

lundi 28 décembre 2015

L'auteur qui n'ose pas dire son nom ?

Fin 1927* paraît L'amour qui n'ose pas dire son nom, dont la couverture était barrée par l'éditeur d'un bandeau portant le sous-titre suivant : « La première offensive contre la sodomie littéraire ». L'auteur, François Porché, explique dans sa préface : « J'ai conçu le dessein de parler des amours singulières, des formes inverties du désir, dans leurs rapports avec la littérature de mon temps (Marcel Proust, Oscar Wilde, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, Walt Whitman, André Gide...) »

André Gide note le 2 janvier 1928 dans son Journal : « Ecrit une réponse au livre de François Porché ; où je ne dis pas le dixième de ce que j'aurais à dire. C'est une flèche que je crains d'alourdir. Il est bon de laisser entendre qu'on en a d'autres dans son carquois. Au demeurant, ce n'est pas contre Porché que je tire, et j'espère qu'on le comprendra. »

Soucieux de faire paraître rapidement cette réponse et de lui donner une audience large, plus large que celle de la NRF, Gide va la porter tout aussitôt à Maurice Martin du Gard, alors directeur des Nouvelles Littéraires. Martin du Gard consigne cette rencontre dans le second tome de ses Mémorables. Je l'ai donnée ici même il y a quasiment un an tout juste, et j'ajoutais en note cet épilogue :

« Il renonce décidément à répondre à Porché », note la Petite Dame le 10 février 1928. « Les choses intéressantes que tout de même je disais dans cette lettre que j'ai bien fait de retirer, je les mettrai peut-être en appendice à Corydon » explique Gide à la Petite Dame. Sa réponse sera publiée un an plus tard dans La N.R.F. de janvier 1929, puis dans l'appendice de Corydon à partir de la réédition de 1929 (avec la réponse de François Porché, datée du 2 janvier 1929). 

Je m'appuyais pour cela sur la notice de Corydon dans l'édition de la Pléiade de 2009 (information reprise également par F. Lestringant dans sa biographie de Gide). Or, ouvrant récemment l'édition « augmentée » de 1929 de Corydon (NRF, achevé d'imprimer du 27 avril 1929 par Emmanuel Grévin à Lagny-sur-Marne), je m'aperçois que la lettre de Gide ne figure pas encore dans les Appendices, mais seulement celle de François Porché, suivie par celle de Léon Kochnitzky.

Profitons de cette petite correction bibliographique pour en apporter une autre : contrairement à ce qu'on peut lire dans la même notice de Corydon dans l'édition de la Pléiade (p.1181), dans la biographie de Gide par F. Lestringant (t.2, p.401) ou sous la plume de Mirande Lucien et Patrick Cardon (Eekhoud, un illustre uraniste, p.91) François Porché est bien son véritable nom, et non un pseudonyme de François Chagrin. C'est en fait l'inverse : François Chagrin est le pseudonyme pris par François Porché pour ses premiers poèmes.


____________________

* achevé d'imprimer le 10 novembre 1927 pour Bernard Grasset

vendredi 6 novembre 2015

De trois parutions




Présentation de l'éditeur :
Tenter de communiquer l’incommunicable, c’est se frotter à un paradoxe. Car si le langage est général, le « fond de l’âme » est singulier, et seule est authentique l’expérience vécue dans le silence. Vouloir la dire, c’est se livrer au code des signes quotidiens ; quant à la taire, comme disait Sartre, « ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler, donc parler encore ». Si l’on ne sort pas du langage, ne pourrait-on en faire un usage différent, souverain, non assujetti aux normes de l’échange – trouver un langage qui ferait semblant de dire quelque chose mais qui ne communiquerait rien que de l’incommunicable ? Fondé sur de nombreux documents inédits, le présent ouvrage analyse comment, par l’élaboration d’un simulacre de langage ou « pur média », Klossowski parvient à dépasser les tergiversations de Gide, hésitant à dire ou à taire son uranisme, les fureurs de Bataille ou Sade, assimilant destruction et pureté, pour retrouver enfin l’innocence nietzschéenne créatrice de dieux.

Toute la première centaine de pages de cette étude est consacrée à Gide, dans un chapitre intitulé « Gide ou la parrhésie ». L'auteur y rappelle les relations entre Pierre Klossowski et, au-delà du seul Gide, ce qu'il nomme « la galaxie gidienne ». Un univers qui le marquera profondément. Slaven Waelti verse à son très intéressant dossier de nombreuses lettres, dont une inédite.

A noter que ce livre est disponible en version papier au prix de 46,42€ et en version numérique à télécharger gratuitement sur le site de l'éditeur.

La parution de cet ouvrage est l'occasion de signaler une autre que nous n'avions pas encore mentionnée, en juin dernier, d'un numéro de la revue Europe consacré à Pierre Klossowski, et qui complète la connaissance de son œuvre dans toute sa diversité :


 

Les Editions Alexandrines ont déjà fait paraître plusieurs « guides littéraires pour voyager sur les pas des écrivains » dans lesquels on croise Gide : Le Calvados des écrivains, La Seine-Maritime des écrivains, Balade dans le Var, Le Gard des écrivains, Balade à Nice, ainsi qu'un fascicule consacré à Gide dans la collection « Les écrivains vagabondent ».

Voilà Gide non pas en haut de l'affiche, mais en haut de la couverture du dernier volume paru :



 Présentation de l'éditeur :

Ce livre se propose de décrire les événements les plus emblématiques de cette relation entre la Ville lumière et certains auteurs homosexuels, français ou étrangers, dont le rayonnement s'étend bien au-delà d'une audience "gay et lesbienne"pour atteindre une portée universelle.

Les liens réels et imaginaires entre Paris, la littérature et la transgression sexuelle sont anciens. C'est un Parisien, Baudelaire, qui invente le terme de "lesbienne". Ce sont des Parisiennes de naissance ou d'adoption comme Colette ou Renée Vivien qui, les premières, mettent en scène l'homosexualité féminine dans leurs écrits. Un Parisien, encore, Marcel Proust, place l'homosexualité masculine au coeur d'une des oeuvres littéraires les plus importantes du XXe siècle.

Plus tard, lors du mouvement de libération "gay et lesbien", des auteurs théoriseront la transformation des mentalités et des comportements que connaît un monde homosexuel essentiellement parisien.

samedi 24 mai 2014

Deux rendez-vous


Needles and pins entre écrivains : 
les jalousies érotico-littéraires de Gide et de Cocteau
Lundi 26 mai 2014,Maison de la recherche, 28 rue Serpente, 75006 Paris, salle 116
 
Dans le cadre du séminaire " La jalousie. Anatomie d'une passion mal aimée" (Projet ANR « Les Pouvoirs de l’art » / «  The Powers of Art »; Expérience esthétique, émotions, savoirs, comportements / Aesthetic experience, emotion, knowledge, behavior), intervention de Maja Vukušić Zorica, Needles and pins entre écrivains : les jalousies érotico-littéraires de Gide et de Cocteau

Maja Vukušić Zorica est maître-assistant et chercheur associé en littérature française moderne à l’Université de Zagreb, ancienne boursière du gouvernement français (2006/2007, 2007/2008), membre du groupe de recherche « Genèse et autobiographie » de l’ITEM-CNRS depuis 2007, Maja Vukusic Zorica a soutenu sa thèse sur le journal d’André Gide à l’Université Paris Diderot (Paris VII), sous la direction de M. Eric Marty en novembre 2011. La publication du livre sur le journal de Gide, André Gide : Les gestes d’amour – l’amour des gestes, en avril 2013 aux Editions Orizons (Paris, coll. Universités, dirigée par M. Peter Schnyder, professeur à l’Université de Haute-Alsace et directeur de recherche en langues et littératures européennes), a été soutenue par le Conseil scientifique de Paris Diderot et la Fondation Catherine Gide. Elle donne des cours sur la littérature française du XXe siècle, sur la théorie de la littérature, sur la littérature érotique française, sur Barthes et sur Gide. Elle a traduit treize livres en croate (Sade, Saint-Exupéry, Jauffret, Houellebecq, Bouraoui, Chevillard, Guibert, Badou) et obtenu la bourse de séjour pour les traducteurs étrangers du CNL. Elle est représentante de la SERD pour la Croatie, membre du SDN (Society of Dix-Neuviémistes) et elle participe régulièrement à l’Université européenne d’été (UEE) du réseau OFFRES (Organisation Francophone pour la Formation et la Recherche Européenne en Sciences Humaines). Elle a écrit des articles sur Gide, Chopin, Barthes, Louÿs, Cohen, Sartre, Nietzsche Sade et Haendel, et ses intérêts essaient de faire joindre l’étude de la littérature, de la théorie, de la philosophie, de la musique et de la sexualité.

Séminaire coordonné par Alexandre Gefen, chargé de recherche au CNRS, co-directeur du programme ANR « Les Pouvoirs de l’art. Expérience esthétique, émotions, savoirs, comportements », Mathilde Bernard, postdoctorante au sein du projet ANR « Les Pouvoirs de l’art » et Lorraine Dumenil, ATER à l’université Paris 3.

Plus d'information.


Colloque « Genre et psychanalyse :
La différence des sexes en question »
Vendredi 6 juin – Samedi 7 Juin 2014 à Aix-en-Provence
 
Dans le deuxième atelier de la matinée du samedi 7 juin 2014, consacré à « L'écriture des sexes », Saïda Ben Salem évoquera « Gide et la théorie des genres », un rapprochement très à la mode. (Signalons aussi que dans ce même atelier Nicolas Madelénat di Florio fera une communication sur « Deux psychologues, deux maîtres de l'introspection » : l'homosexualité pour Freud et Proust.)



lundi 8 juillet 2013

Saint Jean d'été (1)


Souvenez-vous : il avait déjà été question de Robert de Saint Jean ici avec la comparaison d'une soirée entre Gide et Green relatée dans son journal et dans celui de Gide. Tout au long de l'été je vous propose de relire d'autres extraits choisis de ce Journal d'un journaliste (Grasset, 1974, repris dans la coll. Cahiers rouges en 2009). Voici pour commencer quelques échos, premières apparitions indirectes de Gide dans le Journal, qui donnent assez bien le ton de ce document « toujours intéressant, par quelque bout qu'on le prenne », selon l'avis de Julien Green.


Mercredi 30 mai 1928
[…] Gide a rendu visite à Maritain, à Meudon, et donné à son hôte un exemplaire de Retour du Tchad avec cette dédicace : « A Jacques Maritain, dans l'attente. »
[...]
Mercredi 6 juin 1928
[Chez Jouhandeau] : « Gide, dit-il, ne m'envoie que ses livres ''convenables''. »
[...]
12 juin 1928
J'ai été avant le dîner chez Mauriac, et parmi les invités le maître de maison passait, un peu crispé, le regard virevoltant dé-ci dé-là. Philippe Soupault lui demande si la lettre récemment publiée par Gide l'a indisposé.
— Non, répond Mauriac avec vivacité, j'ai pris le parti de la trouver gentille.
L'écrivain s'éloigne et Soupault me dit que la « gentillesse » de ce texte lui paraît douteuse : Gide fourre Mauriac et Rouveyre dans le même sac.
Soupault ajoute qu'il a été choqué de lire, toujours dans la même missive, une phrase où Gide déclare ne plus connaître l'inquiétude.
— Du coup, m'assure-t-il, j'ai été voir Gide et en ai obtenu une espèce de rétractation : Gide, au fond, demeure bien inquiet.
Soulagement.



A l'entrée du vendredi 23 novembre 1928, Robert de Saint-Jean évoque sa rencontre avec un certain Marc C. qui a vu Gide en Afrique, a vécu à Tahiti, passionné de Schopenhauer et inspiré par Havelock Ellis. Il n'est pas très difficile de reconnaître Marc Chadourne*, l’administrateur qui a accueilli Gide et Marc Allégret à Maroua en mars 1926 (Retour du Tchad).


Passé la soirée du 21 avec Marc C. :
« Je cherche des sujets dans Havelock Ellis... Je suis très porté sur les femmes sauf en Afrique où j'avais devant moi, là où j'étais, des chiennes immondes. J'ai préféré alors, imitant les Blancs qui m'entouraient, un "boy" et suis revenu aux femmes à Tahiti. »
Il célèbre Havelock Ellis, Freud, son dieu étant Schopenhauer. Voix veloutée et musicale. Mauriac dit qu'il a les gestes de surprise des chats. Lié à Plon il craint d'embarrasser son éditeur car l'une de ses prochaines nouvelles, inspirée d'un cas décrit par Havelock Ellis (encore !), traite de coprolâtrie. A propos « d'anomalies » sexuelles : « Tout est beaucoup plus répandu qu'on ne pense. »
Gide, que C. a vu, je crois, en Afrique, ne voulait s'entourer que de beaux nègres, simplement pour le plaisir des yeux, et les vieux, les nabots, les teigneux, les autres, durent vite renoncer à tout espoir quand furent choisis les quatre-vingts porteurs de l'expédition au Congo. Le manège suscitait chez les nègres, élus ou exclus, des rires sous cape tout à fait injustifiés.
C. parle de l'amitié qui liait Gide et Marc Allégret au cours de ce voyage, et pense que Gide se montrait parfois ombrageux.

Comme pour la soirée chez Prunier, et qui finit au Lido, Robert de Saint-Jean enregistre par la bande les rencontres Gide-Green. On y apprend par exemple que Gide aurait aimé tirer un film de Léviathan avec l'aide de Marc Allégret (trente-trois ans avant celui qui se fera finalement avec Louis Jourdan et pour lequel Julien Green écrira des dialogues) :

13 avril 1929
Green chez Gide, qui lui offre le thé chez lui. (« Le bon thé », précise-t-il à la cantonade.) Sur une assiette quatre petits-beurres.
Gide demande à Julien si Maritain l'influence... Façon de le mettre en garde, indirectement contre « les mauvaises relations ». Gide répète qu'il a des amis catholiques qui se feraient scrupule de le tirer à eux mais qu'il en connaît d'autres qui agissent à son égard « comme un monsieur qui a des intentions sur une dame ».
L'un des personnages de Léviathan qui l'intéressent le plus, c'est Mme Grogeorge ; il a moins de goût pour la pittoresque Mme Londe. Il ajoute :
« Les personnages et les péripéties d'un roman m'intéressent moins que ce que je sens derrière eux. »
Il désire beaucoup tirer, avec Marc Allégret, un film de Léviathan.

Au détour d'une longue rencontre avec Reynaldo Hahn, on trouve déjà de quoi tordre le coup à la vieille légende selon laquelle c'est Gide qui aurait refusé le manuscrit de Proust, légende que Gide contribua lui-même à propager en s'accusant de cette « erreur » pour mieux amadouer Proust et faire venir ses livres à la NRF. C'est bien Schlumberger (et tous les autres éditeurs de la place !) qui en était le premier lecteur critique, comme l'a montré Pascal Mercier :

Dimanche 14 avril 1929
J'ai été hier après-midi voir Reynaldo Hahn et lui demander des renseignements sur Marcel Proust traducteur afin de me documenter pour une conférence « Proust et Ruskin ». […] Hahn conclut : « Aucun de nous n'imaginait qu'il [Proust] deviendrait célèbre... Lorsqu'ils lurent, ou parcoururent, Swann en copie, Marcel Prévost, Schlumberger et le lecteur de Fasquelle pouffèrent de rire. »

Et pour terminer cette première salve d'extraits, cet intéressant dialogue avec Malraux, consigné le dimanche 21 avril 1929, sur Gide et plus largement l'homosexualité et son rôle dynamiteur de la bourgeoisie :

Vendredi, avant dîner, Malraux au Bar Diamant.
[…] Il me dit qu'il y a une réduction dans les grandeurs littéraires d'aujourd'hui si l'on songe aux siècles précédents.
— La célébrité de Gide, à côté de celle de Victor Hugo, ne monte pas très haut... Gide ne se place pas sur le terrain révolutionnaire, il veut faire figure de moraliste, mais dans cette famille des moralistes français il est plus court, plus prudent, moins « inquiétant » que Montaigne. Ainsi Gide a-t-il toujours évité jusqu'à présent de se situer par rapport aux régimes politiques actuels ; même rapetissement, d'ailleurs, chez les banquiers que chez les écrivains : les banquiers d'aujourd'hui sont moins dominateurs que dominés. Revient à Gide, sujet qui décidément l'occupe :
— Numquid et tu m'a paru faible et je n'ai pas caché ma déception à Gide, qui s'est d'abord rebiffé avant de me féliciter de ma franchise, et presque de m'approuver. « Votre position, lui ai-je dit, est avant tout celle d'un esthète, vous vous bâtissez un dieu d'homme de lettres, vous croyez en la divinité du Christ parce qu'à votre avis il faut, pour inspirer les Evangiles, plus que le génie humain ne peut donner. Au fond, Dieu existe pour vous parce que les Evangiles forment une œuvre dont vous auriez été incapable, vous André Gide. »
II ne s'arrête pas à la conversion de Gabriel Marcel ni aux crises religieuses de Mauriac et il dit que ces événements l'amusent autant que les saynètes de Pontigny. Quand il parle du catholicisme c'est pour en souligner l'altération et le déclin.
Quant au pamphlet de Berl, il le défend parce que ce livre lui est dédié.
Je lui dis que je trouve inexacte, dans cet opuscule, la phrase dont voici à peu près le sens : Le seul gain révolutionnaire de la littérature actuelle s'inscrit au profit de l'homosexualité, c'est peu. Réponse de Malraux :
— La pédérastie, en retranchant l'homosexuel de la bourgeoisie, permet à celui-ci de mieux voir les tares de sa classe... Oui, cela impose une vue des choses plus nettement que ne le fait un parti pris politique.
Malraux donne à plusieurs reprises cette définition : « Le bourgeois est celui qui n'obéit qu'au besoin de considération. »
Revenant sur les mœurs, Malraux me dit :
— Je ne vois pas sur quoi on peut fonder une morale sexuelle.
Le débat de Mauriac lui paraît « larvé ». Il croit que Mauriac se retient de céder à ses penchants moins par la crainte du remords que lui donnerait la religion que par la peur de la réprobation bourgeoise. Il répète que l'homosexualité est une arme redoutable contre l'esprit bourgeois mais quant à voir en elle un signe de supériorité — thèse de certains apologistes — il trouve cette prétention ridicule.


________________________
* Sur Marc Chadourne, voir l'article Marc Chadourne : écrivain-voyageur (23 mai 1895 - 30 janvier 1975), de Lilith Pittman, in Cahier Robert Margerit, n°XIV – Décembre 2010, article 09 de la version en ligne.

lundi 18 février 2013

Au hasard du Journal

(encadré donné à la suite d'un article sur Ne jugez pas, dans le Nouvel Observateur n°262 du 17 novembre 1969 pour les cent ans de Gide)


Au hasard du "Journal" de Gide

Contemporains

VALERY
• « Valéry ne saura jamais toute l'amitié qu'il me faut pour écouter sans éclat sa conversation. J'en sors meurtri. Hier, j'ai passé avec lui près de trois heures. Plus rien, ensuite, ne tenait debout dans mon esprit. »

CLAUDEL
• « Jeune, il avait l'air d'un clou ; il a l'air d'un marteau pilon. Front très peu haut, mais assez large ; visage sans nuances, comme taillé au couteau ; cou de taureau continué tout droit par la tête, où l'on sent que la passion monte congestionner aussitôt le cerveau. [..] Il me fait l'effet d'un cyclone figé. »

COCTEAU
• « Lu « le Livre blanc », de Cocteau... Que d'agitation vaine dans les drames qu'il raconte! Que d'apprêt dans son style ! De souci de la galerie dans ses attitudes !... Que d'artifices !... Pourtant certaines obscénités sont racontées d'une manière charmante. Ce qui choque, et beaucoup, ce sont les sophismes pseudo- religieux. »

MAURIAC
• « Comme il est angoissé, et que je l'aime ainsi ! Mais de quel profit ces angoisses ? Puisse un temps venir pour lui où celles-ci lui paraîtront aussi vaines et aussi chimériques, aussi monstrueuses qu'elles me paraissent à moi aujourd'hui. Mais chez lui, désormais, le pli est si fort qu'il se croira perdu s'il se délivre. L'habitude de vivre la tête en bas force de contempler tout à l'envers. »

MARTIN DU GARD
• « Martin du Gard incarne à mes yeux une des plus hautes et nobles formes de l'ambition : celle qu'accompagne un constant effort de se perfectionner soi-même et d'obtenir, d'exiger de soi le plus possible. Je ne sais si je n'admire pas; plus encore que les plus beaux dons, une obstinée patience. »

GUEHENNO
• « Il parle du cœur comme on parle du nez. »

FREUD
• «Ah ! que Freud est gênant ! et qu'il me semble qu'on fût bien arrivé sans lui à découvrir son Amérique ! Il me semble que ce dont je lui suis le plus reconnaissant, c'est d'avoir habitué les lecteurs à entendre traiter certains sujets sans avoir à se récrier ni à rougir. Ce qu'il nous apporte surtout, c'est l'audace ; ou, plus exactement, il écarte de nous certaine fausse et gênante pudeur. Mais que de choses absurdes chez cet imbécile de génie ! »

PROUST
• « Longtemps j'ai pu douter si Proust ne jouait pas un peu de sa maladie pour protéger son travail (ce qui me paraissait très légitime) ; mais hier et déjà l'autre jour, j'ai pu me convaincre qu'il était réellement très souffrant. Il dit rester des heures durant sans même pouvoir remuer la tête ; il reste couché tout le jour, et de longues suites de jours. Par instants il promène le long des ailes de son nez le tranchant d'une main qui parait morte, aux doigts bizarrement raides et écartés et rien n'est plus impressionnant que ce geste maniaque et gauche, qui semble un geste d'animal ou de fou. »

MALRAUX
• « ...Deux heures durant, je m'émerveille de son éblouissante et étourdissante faconde (oh ! je ne donne aucun sens péjoratif à ce mot — qui, originairement du moins, n'en avait point. J'ajoute pourtant qu'il est naturel qu'il en ait pris un — que les auditeurs-victimes lui en aient donné un ; par revanche). André Malraux, de même que Valéry, sa grande force est de se soucier fort peu s'il s'essouffle, ou lasse, ou « sème » celui qui l'écoute et qui n'a guère d'autre souci (lorsque celui qui l'écoute, c'est moi) que de paraître suivre, plutôt que de suivre vraiment. »

DE GAULLE
• « L'accueil du général de Gaulle [26 juin 1943, à Alger] avait été très cordial et très simple ; déférent presque à mon égard, comme si l'honneur et le plaisir de la rencontre eussent été pour lui. On m'avait parlé de son « charme ». On n'avait rien exagéré. Pourtant, on ne sentait point chez lui comme à l'excès chez Lyautey, ce désir ou souci de plaire qui entraînait ce dernier à ce que ses familiers appelaient : « la danse de la séduction ». Le Général restait très digne et même un peu sur la réserve, me semblait-il, comme distant. [...] il est certainement appelé à jouer un grand rôle et semble « à la hauteur ». Nulle emphase chez lui, nulle infatuation ; mais une sorte de conviction profonde qui inspire la confiance. Je ne ferai pas de difficulté pour raccrocher à lui mes espoirs. »

Morale

• « J'ai été plus courageux dans mes écrits que dans ma vie, respectant maintes choses qui n'étaient sans doute pas respectables et faisant cas beaucoup trop important du jugement d'autrui. »
• « Mon esprit n'est que trop enclin, par nature, à l'acceptation ; mais dès que l'acceptation se fait avantageuse et profitable, j'entre en garde ; un instinct m'avertit ; je ne puis accepter d'être avec eux « du bon côté » ; je suis de l'autre. » (1940.)
• « Les extrêmes me touchent. »
• « Il se passe en mon être intime ce qui se passe pour les « petits pays » : chaque nationalité revendique son droit à l'existence, se révolte contre l'oppression. Le seul classicisme admissible, c'est celui qui tient compte de tout. Celui de Maurras est détestable parce qu'il opprime et supprime et rien ne me dit que ce qu'il opprime ne vaut pas mieux que l'oppresseur. La parole aujourd'hui est à ce qui n'a pas encore parlé. » (1921.)
• « Je méprise de tout mon coeur cette sagesse à laquelle on ne parvient que par refroidissement ou lassitude. »
• « Le monde ne sera sauvé, s'il peut l'être, que par des insoumis. Sans eux, c'en serait fait de notre civilisation, de notre culture, de ce que nous aimions et qui donnait à notre présence sur terre une justification
secrète. Ils sont, ces insoumis, le « sel de la terre » et les responsables de Dieu. Car je me persuade que Dieu n'est pas encore et que nous devons l'obtenir. » (1946.)
• « Mon tourment est plus profond encore ; il vient également de ce que je ne puis décider avec assurance
: le bien est ici, de ce côté ; le mal est là. Ce n'est pas impunément que, toute une vie durant, mon esprit s'est exercé à comprendre l'autre. J'y parviens si bien que le « point de vue » où il m'est le plus difficile de me maintenir, c'est le mien propre. »
•  « Les discours du « rat qui s'est retiré du monde », qu'il soit artiste ou philosophe, sentent toujours un peu son fromage. » (A propos de Montherlant, 1941.)
•  « Toute théorie n'est bonne que si elle permet non le repos mais le plus grand travail. Toute théorie n'est bonne qu'a condition de passer outre... »
• « Se maintenir du moins... Mais non, dès que l'on n'est plus tendu vers un progrès, l'on retombe. »
• « L'on ne peut pourtant pas parvenir à me faire croire à Dieu, en me persuadant qu'il est plus hygiénique d'y croire, ou plus confortable ! C'est, au contraire, précisément dans le dédain du confort que je m'affermis et je m'affirme. Et c'est là ce qui me fait rejeter de dessous ma tête le mol et doux oreiller de Montaigne. C'est peut-être aussi bien pour ce qu'il m'enlèverait de confort que je souhaite le communisme ; comme aussi c'est pour cela qu'eux le craignent. » (1932.)
• « Je me laisse aujourd'hui persuader que l'homme même ne peut changer que, d'abord les conditions
sociales ne l'y invitent et ne l'y aident — de sorte que ce soit d'elles qu'il faille d'abord s'occuper. Mais il faut s'occuper des deux. »
• « Il faut suivre sa pente : mais en montant ! »
• « Connais-toi toi-même : maxime aussi pernicieuse que laide, une chrysalide qui se regarderait vivre ne deviendrait jamais papillon. »

Moeurs

• « Socrate et Platon n'eussent pas aimé les jeunes gens, quel dommage pour la Grèce, quel dommage pour le monde entier ! »
• [...] Les pédérastes, dont je suis [...], sont beaucoup plus rares, les sodomites beaucoup plus nombreux que je ne pouvais croire d'abord. J'en parle d'après les confidences que j'ai reçues, et veux bien croire qu'en un autre temps et dans un autre pays, il n'en eût pas été de même. Quant aux invertis, que j'ai fort peu  fréquentés, il m'a toujours paru qu'eux seuls méritaient ce reproche de déformation morale ou intellectuelle et tombaient sous le coup de certaines accusations que l'on adresse communément à tous les homosexuels.
« J'ajoute ceci, qui pourra paraître spécieux, mais que je crois parfaitement exact : c'est que nombre d'hétérosexuels, soit par timidité, soit par demi-impuissance, se comportent en face de l'autre sexe comme des femmes et, dans une conjugaison en apparence normale, jouent le rôle de véritables invertis. L'on serait tenté de les appeler des lesbiens. Oserai-je dire que je les crois très nombreux ?
« Il en va comme pour la religion. Ceux qui en ont, tout ce qu'ils peuvent faire de plus aimable pour ceux qui n'en ont pas; c'est de les plaindre. »
• « [...] On nous admet plaintifs : mais si nous cessons de l'être, on nous taxe aussitôt d'arrogance. Mais non, mais non, je vous assure. Nous sommes simplement ce que nous sommes ; nous nous donnons pour tels,  sans nous targuer, mais sans nous désoler non plus.»

jeudi 20 septembre 2012

Trois parutions




Le tome 2 de Gide l'inquiéteur, 1919-1951 : Le sel de la terre ou L'inquiétude assumée, par Frank Lestringant est paru hier chez Flammarion. 1281 pages de texte, 144 pages de notes, un cahier photographique. Présentation de l'éditeur :

Gide, après 1918, invente le personnage de l'intellectuel moderne, un rôle que Sartre et Foucault, entre autres, assumeront à leur tour d'après son exemple. Gide n'a ignoré aucun des grands courants de son siècle, symbolisme, naturalisme, dadaïsme, surréalisme, réalisme socialiste. Acteur majeur de la vie littéraire et intellectuelle pendant plus d'un demi-siècle, Gide a bien mérité le titre de « contemporain capital » qui lui a été décerné de son vivant.
Car Gide est bien l'adversaire de la société bien pensante qui l'a engendré à son dam. Or ce grand témoin, dont l'influence critique, voire révolutionnaire, n'a cessé de s'étendre, a été le maître à penser de plusieurs générations.
 Ce second volume de sa biographie couvre les trente-trois dernières années de sa vie. C'est le Gide de la seconde maturité, dont l'influence déborde les frontières, un Gide omniprésent dans le débat public, qu'il s'agisse d'interroger les rapports entre religion et morale, de dénoncer les abus de la colonisation, d'exalter ou de critiquer le communisme soviétique, de prôner la liberté de l'individu face aux oppressions.
 C'est à Gide que nous devons certaines de nos libertés, quelques-unes aussi de nos interrogations en matière de morale sexuelle, de tolérance religieuse, ou de dialogue entre les peuples et civilisations.
La leçon de Gide, soixante ans après sa mort, est plus que jamais actuelle





Les éditions Orizons avaient déjà publié en 2009 les Poésies d'André Walter, illustrées par Christian Gardair. Elles donnent cette fois une étude de Justine Legrand (voir aussi ici une rencontre avec l'auteur sur le site Orizons Universités). Présentation de l'éditeur :


L’exhortation d’André Gide à lire son œuvre en adoptant un point de vue esthétique résonne à certains égards comme un appel à se détourner des considérations morales. La découverte de ce qu’il nomme sa « normale » est l’occasion, selon lui, de rétablir un certain équilibre entre les différentes sexualités, avec pour objectif principal la légitimation de l’homosexualité. Dans son œuvre de fiction, Gide s’attache à présenter les défauts de tout ce qui est défini a priori comme étant la norme, ne reculant pas à mettre en lumière les travers du modèle familial bourgeois. Grâce à cette volonté de dépasser l’idée selon laquelle l’homosexuel se trouve en dehors de la norme, Gide propose une véritable réflexion sur l’homosexualité et la place de l’homosexuel dans notre société. Le concept des études de genre développé quelques années après la mort de Gide trouve donc au sein de l’œuvre gidienne les racines de son existence. Être homosexuel, selon Gide, ne peut plus être compris comme être malade, être déviant ou être pervers, mais doit s’entendre comme le fait d’exister selon soi et ses désirs avec la conscience des acquis liés à son entourage socioculturel.


(lien provisoire, pas encore recensé sur le site de l'éditeur)
Charles-Louis Philippe Romancier, Études réunies et présentées par David Roe, 
PUBP, coll. Littératures, publié par le CELIS, 2012, 230p, 16€
ISBN papier: 978-2-84516-516-8, pdf: 978-2-84516-517-5


Les Actes du colloque des pour le centenaire de sa mort 12 et 13 novembre 2009 à l'Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand viennent de paraître aux PUBP avec l'aide du CELIS. Les gidiens Claude Foucart (L’enthousiasme de Charles-Louis Philippe pour Nietzsche, entre Mallarmé et Gide), Martine Sagaert (Gide et les manuscrits de Charles-Louis Philippe) et Pierre Lachasse (Gide et les manuscrits de Charles-Louis Philippe) sont à signaler entre de nombreuses autres contributions intéressantes. Présentation de l'éditeur :
En mettant l’accent sur l’écrivain plutôt que sur l’homme, cet ouvrage a voulu établir si un siècle plus tard le jugement de Gide sur son ami Charles-Louis Philippe a toujours cours. Les contributeurs, d’origines et d’intérêts très divers et qui pour la plupart découvraient Philippe, dressent un tableau complexe et nuancé. Philosophes ou stylisticiens, comparatistes ou sociologues de la littérature, tous reconnaissent et éclairent l’œuvre d’un romancier et conteur original autant par son style et ses techniques que par sa matière et sa vision, et loin du post-naturaliste naïvement autobiographique de la légende. Œuvre « féconde, vivifiante, moralisatrice (dans plus d’un sens) et belle » (Valery Larbaud).




mardi 24 mai 2011

Émergence de l'homosexualité dans la littérature

Dans la collection "Homotextualités" de l'Harmattan vient de paraître un sixième volume intitulé Émergence de l'homosexualité dans la littérature française d'André Gide à Jean Genet, par Patrick Dubuis. L'auteur, directeur de la revue Inverses, a déjà publié des articles sur Lucie Delarue-Mardrus, Max Jacob et Jean Lorrain. Plus largement, il s'intéresse aux questions de genre à travers la littérature et l'art et est depuis 2001.


Présentation de l'éditeur :

Alors qu’il existe des ouvrages généraux sur l’homosexualité dans les littératures anglaise, allemande, espagnole, italienne, américaine bien sûr, la France a fait le choix pudique des monographies. Ainsi la critique s’est-elle intéressée à l’homosexualité d’André Gide ou de Marcel Proust, mais en privilégiant l’approche biographique, comme si celle-ci pouvait être facilement isolée de l’œuvre de ces écrivains.
La présente étude a pour objet de combler cette lacune, en s’interrogeant sur le foisonnement exceptionnel de la littérature homosexuelle qu’a connu la France au début du XXe siècle. Des œuvres d’écrivains majeurs, outre Gide et Proust, sont abordées, tels Jean Cocteau, Jean Genet, Julien Green, Henry de Montherlant, Marguerite Yourcenar. Mais aussi d’autres écrivains tout aussi réputés mais dont cet aspect de l’œuvre, bien que pouvant être considéré comme déterminant, n’a suscité que peu d’intérêt : Max Jacob, Marcel Jouhandeau, Roger Martin du Gard, François Mauriac.
Pour être la plus pertinente possible, cette étude a aussi cherché à faire sortir de l’ombre des écrivains moins connus comme René Crevel, Pierre Herbart, Maurice Sachs, Francis Carco et une pléiade d’auteurs qui, après avoir connu des gloires très inégales de leur vivant, ont sombré dans un oubli quasi-total : Axieros, Henri Deberly, Jean Desbordes, Charles-Etienne, Marcel Guersant, Henry-Marx, Maurice Rostand…
En effet, ce sont tous ces écrivains qui ont contribué, chacun sur leur mode personnel, à fixer l’approche littéraire mais aussi sociologique de l’homosexualité, en France, durant la période troublée de l’entre-deux-guerres. Les recherches qui, aujourd’hui, s’attachent au genre et à ses avatars, bien que les récusant parfois, ne leur en sont pas moins redevables.