Affichage des articles dont le libellé est style. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est style. Afficher tous les articles

jeudi 31 octobre 2013

Style, coquilles et Errata


« On raconte que Rosny, exaspéré par les erreurs 
typographiques que les protes faisaient ou laissaient passer,
 écrivit un article vengeur intitulé “Mes coquilles”. 
Quand Rosny le lendemain ouvrit le journal, il lut avec
 stupeur, en gros caractères,  cet étrange titre : 
“MES COUILLES”. Un prote, négligent ou malicieux,
 avait laissé tomber le q... »

(André Gide, Journal, entrée du 15 décembre 1937)


Il y a quelques jours, du côté de Facebook, Julien Mannoni partageait avec nous l'une de ses trouvailles : une revue entièrement anonyme nommée Errata, qui ne semble pas avoir laissé beaucoup de traces dans l'histoire des revues. Pourtant dès son premier numéro daté de janvier 1931, Errata comptait sur la publicité d'une attaque contre Gide, ses coquilles et son style.


Errata, numéro 1, janvier 1931
(merci à Julien Mannoni pour cette image)


L'article intitulé « Le mauvais livre de Gide » a été repris intégralement par Jacques Lynn dans le journal L'Ordre du 23 janvier 1931 :
 
Les Lettres
« Le mauvais livre d'André Gide »
« Sous ce titre, une nouvelle revue, fort piquante : Errata, publie un article très vif contre les « fautes de français » d'André Gide. On se souvient encore des trop nombreuses « coquilles » de L'Ecole des Femmes, des commentaires de deux journaux et de la protestation qu'André Gide publia dans Les Nouvelles Littéraires. Ensuite parut Robert, supplément à L'Ecole des Femmes, petit livre de 80 pages, dont dix blanches, mais ornés d'une feuille d'errata qui ne signale pas moins de 13 fautes d'impression.

Qu'il soit permis tout d'abord, écrit Errata, avec une malicieuse ironie, de plaindre l'auteur et de s'étonner qu'en un volume aussi mince des bévues comme silencieuses, mis pour licencieuses ; du menu repas au lieu de : menu du repas ; albuminerie au lieu de : albuminurie, aient pu échapper tant à son attention qu'à celle du correcteur. Ces fautes dépareraient l'ouvrage si, de plus, n'abondaient dans Robert les tournures vicieuses, répétitions, négligences ou erreurs.

Ainsi peut-on lire :

Page 11 : Je ne me permettais de vous en vouloir à vous personnellement.
Page 12 : ...et, la couvrant de votre nom, d'en tirer à vous gloire et profit.
Page 14 : ...s'empare des papiers intimes de celle-ci, avant même que le mari n'en ait pu prendre connaissance.
Page 16 : Deux phrases successives sont munies chacune de cinq fois le mot que. La seconde de ces phrases est particulièrement lourde : Ce dont, par contre, je me souviens fort bien, c'est que je sentais qu'Eveline en était arrivée à ce point que, quoi que ce soit que je dise, (pour disse, faute relevée aux errata) le son que mes paroles feraient dans son âme serait le même.
Page 17 : — Je n'en triompherai, ce me semble, qu'en n'y pensant point.
Page 18 : — Suprême éloge : on a même été supposer que ce journal était écrit par vous, Monsieur Gide, qui, etc.
Page 30 : — Et qu'eussé-je valu moi-même si je ne m'étais laissé guider par quelques idées supérieures et par des principes dont trop nombreux sont aujourd'hui ceux qui cherchent à secouer le joug.
Page 34 : — Je ne m'expliquai ce qui la put troubler que beaucoup plus tard ; que trop tard, alors que l'irréparable était fait.
Page 34 : — Malgré leurs opinions avancées qu'ils ne se gênaient pas pour professer en public.
Page 35 : — Nos discussions portaient surtout au sujet de l'éducation de nos enfants.
Page 37 : — Répétition du verbe faire : …qui me faisaient protester...; dont le plus souvent elles n'ont que faire...; ...je crois que leur cerveau n'est point fait; je n'ai que faire d'en parler ici...
Page 39 : — … que tout honnête homme souhaite trouver dans la jeune fille...
Page 41 : — Et si encore elle avait gardé ces idées pour elle-même ! Mais non, il lui fallait en semer le germe chez nos enfants.
Page 43 : — Je ne compris que cet acte d'autorité eût été nécessaire qu'alors qu'il n'était déjà plus opportun...
Page 43 : — Elle commençait à se lever...
Page 45 : — Je ne vois pas ce qu'on peut trouver de comique dans... commençai-je de mon plus grand calme, et même avec une nuance d'étonnement et de sévérité.
Page 46 : — …et c'est moi qui détournai mes yeux...
Page 47 : — …un rire que je ne devais plus longtemps entendre, du moins plus de cette qualité pure et charmante, un rire qui plus tard devait se charger d'ironie et de ce que longtemps encore je me refusai à reconnaître pour du mépris, où longtemps je ne voulus voir, etc.
Page 71 : — Malgré 40 degrés de fièvre, elle gardait toute sa connaissance, et malgré la ferme confiance que gardait le docteur Marchant de la sauver...
Page 86 : — Mais ce que je me refuse à admettre c'est que, si imparfaite qu'ait pu être ma vertu, celle-ci ait pu détourner Eveline de sa foi, ainsi que le laisse entendre son journal...
Page 87 : — Plus infirme je me sentais, et plus j'avais besoin de son amour.

La cueillette, on le voit, a été faite avec une minutie extrême. La conclusion d'Errata est sévère :

On compte dans ce court récit une centaine de fois le pronom qui et plus de quatre cent vingt fois le terme que. Gide a sans doute voulu prouver que Robert, son héros, écrit aussi pauvrement qu'il pense. En tout cas, le pastiche est fort réussi.

M. André Gide, qui a beaucoup plus de belle humeur qu'on ne le pense généralement, sera le premier abonné d'Errata.

Jacques Lynn.


mardi 15 octobre 2013

Un néologisme dans les Nouvelles Nourritures


Christian Angelet avait donné une belle porte d'entrée à l'étude de La néologie d'André Gide, pour reprendre le titre de sa communication dans les Cahiers de l'Association internationale des études françaises, (1973, N°25. pp. 77-90). Des néologismes qui deviennent de plus en plus difficiles à dénicher pour nos cervelles modernes, lorsqu'ils ne sont pas déconstructivo-normandistes...

André Thérive en signale un amusant et notable dans ses Querelles de langage :

M. André Gide, dans les Nouvelles Nourritures, parle d'une jatte de lait couverte d'une couche de poussière et ajoute : « Nos gobelets déchirèrent ce film fragile. » Voilà le premier exemple d'un anglicisme où film remplace pellicule en dehors de son domaine consacré.
Film, mot désormais européen, n'a eu d'abord de succès qu'en matière de cinéma ; depuis quelque temps il concurrence pellicule quand il s'agit de nommer celle des appareils photographiques d'usage courant. Mais les cinéastes ont tendance à réserver pellicule pour désigner l'objet matériel, et film pour l'œuvre (sens abstrait). On notera que l'espagnol, si hospitalier aux mots étrangers, continue à dire pelicula dans tous les cas. (Les Grecs disent tainia, notre ténia bande.) Bande est encore très vivant chez nous, pour les spécialistes, et je ne sais si film l'éliminera absolument. Aussi regrette-je l'usage que fait M. Gide de ce dernier mot.
André Therive, Querelles de langage
troisième série, Editions Stock, Delamain et Boutelleau, 
Paris, 1940, p. 116

dimanche 27 juin 2010

Reconnaissance, de Jacques Brenner

« Si je continue à lire Gide ainsi que je le fais, je ne pourrai bientôt plus écrire qu'en le plagiant. »*

L'auteur de cette remarque a 18 ans. Nous sommes en 1940. Qu'importe la jeunesse et la guerre, Jacques Brenner sait qu'il sera un écrivain et il a déjà un avis bien tranché sur ses futurs « confrères » qu'il mettra plus tard à profit dans ses tableaux et autres histoires de la littérature :

« Gide écrit d'abord La Tentative, Le Voyage d'Urien, Paludes... et tous ces romans où l'auteur ignore la vie courante prennent une sorte de valeur d'éternité. L'atmosphère, le monde créé est absolu, cet absolu a une valeur métaphysique.

Gide avançant dans la connaissance du monde écrira L'Immoraliste, La Porte étroite, La Pastorale, où la vie (courante) n'entre que par un seul côté. Ce n'est qu'avec Les Caves et surtout Les Monnayeurs que le je mourra... pour porter beaucoup de fruits. »**

Le tome 1 du Journal de Brenner porte en sous-titre « Du côté de chez Gide ». C'est la figure idéale, idéalisée, de l'écrivain pour ce jeune homosexuel passionné de lecture, de théâtre et qui ne rêve qu'à ouvrir une librairie et écrire lui-même des livres. Alors que France Culture va bientôt s'interroger sur l'influence de Gide en 2010, revenons en arrière pour essayer de comprendre ce qui a changé, et ce qui demeure dans cette influence.

Je pioche pour cela dans l'article de Brenner intitulé Reconnaissance paru en novembre 1951 dans l'Hommage à André Gide de la NRF :


« I

Ce qu'il représenta pour beaucoup de jeunes, voilà ce que je peux essayer de dire ici.

Jamais plus, je pense, un écrivain ne me procurera un étonnement, puis un enthousiasme comparables à ceux que, durant l'été de ma seizième année, j'éprouvai lorsque je lus pour la première fois André Gide. C'était à Tulle. J'avais acheté Si le grain... dans la Select-Collection aux couvertures si laidement illustrées. Je crois que ce fut l'irruption de la littérature dans ma vie. Ou plutôt la fin de la séparation entre la vie et la littérature. J'avais dévoré beaucoup de livres jusque-là, mais au hasard et sans être concerné par ce que je lisais. Il s'agissait de divertissement : je prenais plaisir à des fictions sans rapport avec mes préoccupations. La communication réelle semblait impossible. Soudain, comme cet auteur était proche. Il me parlait de ce monde où je vivais, me l'expliquait, me le découvrait et je n'avais plus besoin de ces mondes imaginaires où je désertais ma vie. Gide m'apparut comme un entraîneur.

Gide me donnait aussi une leçon d'écriture. Je connus la joie de lire une belle phrase. La littérature devenait un art, en même temps qu'un instrument de connaissance. A partir de Gide, j'allais pouvoir partir à la recherche de Stendhal et de Rousseau. A partir de Gide, sincèrement aimer Mallarmé, Racine, Ronsard.

Le moraliste resta inséparable de l'artiste. Je lus pèle-mêle tous ses livres (quelle œuvre variée !). Comme j'écoutai l'appel de l'aventure qu'est Paludes, la mise en garde qu'est Saül, combien me touchèrent l'ironie des Caves, la lucidité des Faux Monnayeurs, la noblesse d'Œdipe, l'hymne à la joie des Nouvelles Nourritures. Je ne vis jamais une littérature d'évasion, mais tout le contraire, dans cette œuvre qui m'ouvrit les yeux sur tant de choses, m'éclaira sur les autres et sur moi-même, cette œuvre qui chante l'idée de progrès et nous invite à toujours aller un peu plus avant, à devenir. «Camarade, n'accepte pas la vie telle que te la proposent les hommes...» Gide assure : «Je ne me plais que tendu» et c'est à ses efforts pour s'obtenir de lui-même que j'ai toujours été le plus sensible.

Ce qu'a fortifié d'abord en moi cette œuvre, dont il n'est pas une ligne «que je ne reconnaisse», c'est le goût de la vérité et de l'honnêteté. Quant au courage et à l'indépendance, aucun écrivain n'en a montré jamais autant que Gide.

On envie sans doute son existence privilégiée. Il est vrai, Gide a été favorisé, mais il a su mériter ses privilèges. Il s'est prodigieusement cultivé, il a beaucoup risqué, sa vie même est devenue un chef-d'œuvre.

Ces dernières années, je m'étonnais de le voir parfois se répéter. A lire les articles qui lui ont été consacrés à sa mort, j'ai dû convenir que ces répétitions étaient insuffisantes : beaucoup parlent de Gide qui ne l'ont pas lu, qui n'ont lu que ses adversaires. Mais peut-être est-ce une chance encore pour Gide que se dresse toujours contre lui la coalition de l'ignorance et de la mauvaise foi. Avec lui, on est sûr de se trouver du bon côté.

Je me souviens de ma première visite rue Vaneau. Jamais non plus, sans doute, je ne connaîtrai cette émotion. J'étais tout jeune encore. J'allais voir le grand homme de mon adolescence. Je trouvais presque significatif qu'il habitât au dernier étage de la maison. J'étais si troublé que, lorsqu'il vint lui-même ouvrir la porte, bien que je l'eusse naturellement reconnu, au lieu de me présenter, je demandai : « Monsieur Gide ? » II me fit parler plus qu'il ne parla. Il paraissait bien tel qu'il s'est peint dans le Journal. Je ne le revis du reste pas très souvent et presque toujours par hasard. Mais cela comptait qu'il fût là. On n'écrivait pas sans penser à lui. « Qu'à cela ne tienne », comme dit Protos, on continuera. Tout me porte à croire que Gide restera pour moi, malgré la mort, le plus important écrivain français vivant. Peut-être seulement va-t-il rajeunir et redevenir tel que l'on voit l'oncle Edouard sur la photographie qui figure au treizième tome des Œuvres complètes. Plutôt va-t-il avoir maintenant tous les âges.


II

Parmi les œuvres de Gide, il en est une que je sais par cœur. Non point celle que je préfère (mes préférences vont sans doute au Prométhée). C'est Œdipe, que nous nous étions proposé, quelques camarades étudiants et moi, de faire entendre aux Rouennais, en 1943. Le spectacle fut d'ailleurs interdit avant la première représentation. « Que ne puis-je être près de vous... », nous avait écrit Gide de Sidi-Bou-Saïd quand, l'année précédente, nous avions monté Le Treizième Arbre. Mais il était très près de nous.

Aimer Gide, c'est aimer le libre examen, haïr tout arbitraire et tout mensonge. Jouer Gide, en 1943, c'était refuser toutes les orthodoxies, exalter l'insoumission aux dogmes de tout ordre et, surtout peut-être, il faut y insister, la discipline envers soi-même. Bien des jeunes lecteurs furent semblables aux fils d'Œdipe qui, de l'exemple de leur père, « n'ont pris que ce qui les flatte, les autorisations, la licence, laissant échapper la contrainte : le difficile et le meilleur ». Aimer Gide, c'est savoir que rien de grand ni de beau ne s'obtient sans contrainte. »***

________________________

* Jacques Brenner, Journal, tome 1, Du côté de chez Gide (1940-1949), Pauvert, 2006, p.28

** Ibid. p. 264

*** Jacques Brenner, Reconnaissance, in Hommage à André Gide, NRF, Gallimard, 1951

mercredi 24 mars 2010

Subjonctif, encore

Où il est question d'un imparfait du subjonctif chez Gide. Et de bien d'autres choses...


« En 1934, rue du Vieux-Colombier, Paul Valéry me parlait incidemment de Gide : «Pourquoi, lui demandai-je, si vous êtes indifférent à son œuvre, mettez-vous si haut la Conversation avec un jeune Allemand ? - Qu'est-ce que c'est ?» Je le lui rappelai. «Ah, oui ! Ce doit être parce qu'il y a une réussite d'imparfait du subjonctif!...» Puis, avec la relative gravité qu'il mêlait à son argot patricien : «J'aime bien Gide, mais comment un homme peut-il accepter de prendre des jeunes gens pour juges de ce qu'il pense ?... Et puis, quoi! Je m'intéresse à la lucidité, je ne m'intéresse pas à la sincérité. D'ailleurs, on s'en fout*.» Ainsi finissaient souvent les idées qu'il jugeait, selon la formule de Wilde, bonnes pour parler. » (André Malraux, Antimémoires, Gallimard, Paris, 1967)


______________________________

* Le Trésor de la Langue Française est formel : les verbes foutre et s'en foutre ne se conjuguent pas à l'imparfait du subjonctif. Au «pédantisme à la cavalière» et aux «préjugés phonétiques» relevés par Souday s'ajouterait une autre incorrection... Et pourtant, ne trouve-t-on pas dans Un jour, poème dialogué de Francis Jammes publié en 1895 au Mercure grâce à Gide : «Elle dit qu'il faudrait qu'ils foutissent le camp» ? Ou chez Louÿs : «Parmi les principaux verbes de la quatrième conjugaison, il est inutile de citer foutre, je fous, je foutais, je foutrai, que je foutisse. La conjugaison de ce verbe est intéressante, mais on vous grondera plutôt de la connaître que de l'ignorer!» (Manuel de civilité pour les petites filles à l'usage des maisons d'éducation).

mardi 23 mars 2010

Outrecrânant subjonctif

Buste de la tombe de Paul Souday
au Père-Lachaise (source)


Gide ne manque pas de charmes. Pour cette blogueuse, ses imparfaits du subjonctif sont érotiques et contagieux... Voilà qui m'a fait songer au texte de Paul Souday paru le 15 septembre 1916 dans le journal Le Temps et intitulé «Le pauvre subjonctif». Texte précurseur où l'on trouve déjà les préoccupations d'un François Taillandier ou d'un Renaud Camus*.


«LE PAUVRE SUBJONCTIF

Un poète très connu publiait l'autre jour, dans un journal très répandu, un poème intitulé : la Fête de la Marne. Entre autres belles choses, on y lisait ces deux vers :

Plus tard, plus tard, enfant de demain, toi pour qui

Ces vaillants seront morts avant que tu naquis...

Avant que tu naquis ! On croit avoir la berlue, on se frotte les yeux, et on relit. Mais on a beau examiner le texte et le contexte, c'est bien cela ! Naquis n'est pas une faute d'impression; le poète n'avait pas écrit: «avant que tu naquisses»; il n'y a pas l'ombre d'une rime en isse dans le voisinage, et naquis rime manifestement avec qui; l'auteur ne peut bénéficier d'aucun doute. II lui était si facile d'écrire: «quand tu n'étais pas né» ! Il semble avoir employé une tournure qui exigeait un subjonctif (ou un autre) que pour bien manifester son dédain de ce mode malheureux.

Il est clair que le subjonctif éprouve une certaine difficulté à vivre. A l'imparfait, il a contre lui le pédantisme à la cavalière et de bizarres préjugés phonétiques. Car enfin si M. Albert Glatigny a pu intituler une de ses pièces : l'Illustre Brizacier sans que personne l'accusât de cacophonie, pourquoi brisassiez, du verbe briser, serait-il intolérable ? Et que reprochez-vous à aimassiez, du verbe aimer, puisque vous n'avez pas d'objection contre émacié (un visage émacié)? Des écrivains croient paraître légers en taxant de lourdeur l'imparfait du subjonctif et en le bannissant rigoureusement de leurs ouvrages. Remy de Gourmont, qui avait beaucoup de talent, mais un jugement vacillant, a soutenu qu'en presque toute circonstance ce triste imparfait n'était plus guère « qu'un signe de mauvaise éducation ». Et peut-être Gourmont a-t-il dit le contraire un autre jour : il excellait à se contredire; mais ce jour-là il a dit une absurdité. Un signe incontestable de mauvaise éducation, c'est de ne point parler correctement. Et si l'imparfait du subjonctif a l'air affecté, la faute en est aux ignorants et aux plaisantins qui attentent contre la langue. Ce sont eux qui sont mal élevés. Mais la situation s'aggrave, et c'est tout le subjonctif, même au, présent, qui tend à disparaître. Déjà, dans ce même article de 1910, Gourmont notait que le peuple dit : «J'attends qu'on sort. Je veux qu'on vient. Il faut qu'on finit...» De la conversation populaire, ce solécisme affreux passe peu à peu dans l'imprimé.

Nous avons reçu à ce sujet une intéressante communication d'un des meilleurs et des plus subtils écrivains de ce temps, qui malheureusement ne nous autorise pas à publier son nom. II a relevé dans divers journaux des phrases comme celles-ci : «Cela dura jusqu'à ce que l'infanterie allemande déboucha (sic) du bois au pas cadencé... Tirpitz a fait de la flotte allemande le plus grand instrument qui a fait ses preuves dans la guerre... Il est possible que l'idée de faire cueillir des lauriers au kronprinz a fait décider que l'attaque... Elles ont refusé de quitter la ville bien que l'ennemi se rapprochait... Poursuivre la guerre un an, deux ans, jusqu'à ce qu'elle aura à droite et à gauche annexé et fait évacuer...» Notre correspondant constate que cet infortuné subjonctif a presque complètement disparu de la langue anglaise, et il craint que cette faillite ne soit également inévitable chez nous, à cause de la tendance qu'ont toutes les langues à se simplifier. Mais cette simplification n'est qu'un pseudonyme de l'ignorance, et le «sabir» ou le «petit-nègre» sont encore plus simples. Nous estimons qu'il serait possible de réagir. Il faudrait seulement que les professeurs daignassent prendre soin de la santé de la langue, au lieu de s'hypnotiser dans un fatalisme pseudo-scientifique; et il faudrait d'abord qu'ils ne donnassent point le mauvais exemple, jusqu'à tolérer de grossières fautes de français dans des thèses pour le doctorat ès-lettres. Il y a un intérêt majeur à sauver le subjonctif. Nous sommes entièrement de l'avis de notre éminent correspondant lorsqu'il l'appelle un «instrument délicat de la pensée», et lorsqu'il ajoute : «Avec le subjonctif, avec le sens, le besoin du subjonctif, tendent à disparaître les règles qu'avait imposées un sentiment subtil de relation, de subordination, de dépendance. Par exemple on accorde de moins en moins, dans le langage courant, les participes; ou entend dire couramment : L'enveloppe qu'ils ont ouvert (sic)... Il n'est plus question de nuancer sa pensée : il n'est même plus question de penser du tout. On exige des autres et de soi des opinions nettes, tranchées, des convictions franches, des tournures indicatives. On sur-affirme. On écrit : La ville assiégée n'a jamais souffert un seul instant de la famine... Cette lutte énorme qui probablement sera la plus sanglante de toutes les batailles précédentes... Nous devons vouloir que, de plus en plus, elle lui ressemble de moins en moins...» Notre ami croit que la guerre a beaucoup contribué à multiplier ces erreurs et ces négligences. Il termine ainsi : «Encore un peu de temps et l'emploi du subjonctif, l'application de certaines règles de notre grammaire, celles-là même qui faisaient dire que notre langue était une éducation de l'esprit, va paraître une affectation. Encore un peu de temps et la langue d'un écrivain, je ne dis pas précieux, mais simplement correct, va paraître archaïque, savante, artificielle. Encore un peu et nous allons voir se creuser entre notre langue écrite et notre langage courant cette sorte de fossé qui, du temps de Tacite... Voilà pourquoi M. Albert Sarraut, en protégeant nos études classiques, à droit à notre reconnaissance. Du train dont allait notre instruction, la nouvelle génération allait être incapable, je ne dis pas d'aimer, mais même simplement de comprendre les classiques auteurs où se reconnaît et s'admire la France, où chacun de nous prend conscience de soi.»

La séparation de la langue littéraire et de la langue populaire serait un malheur à la fois pour la littérature et pour le peuple. Nous l'avions, en somme, évitée jusqu'ici. Il serait cruellement paradoxal qu'elle s'accomplît sous le régime de l'instruction obligatoire, qui fournit au contraire les plus sûrs moyens de l'empêcher. Mais il faut avoir la ferme volonté de s'en servir et ne point se donner de prétextes pour pactiser avec le jargon.»


L'entrée du 16 septembre 1916 du Journal de Gide nous apprend qu'il est l'auteur de cette « communication d'un des meilleurs et des plus subtils écrivains de ce temps » citée par Souday - avec en prime un néologisme qui montre bien qu'une langue mise au mors n'est pas une langue mise à mort :


«Dans le Temps de ce matin a paru un article de Souday (Le pauvre subjonctif), contenant des fragments de la lettre que je lui avais écrite. Je regrette un peu de lui avoir demandé de ne pas me nommer, car tout ce qu'il cite de ma lettre me paraît bon. J'ai toujours une tendance à outrecrâner...»


_____________________________

* Ainsi que le fait remarquer «M. Pierre», l'ami de Renaud Camus, quelque part dans Outrepas je crois, les récriminations linguistiques du Journal de Camus ne sont pas sans rappeler celles du Journal de Gide...

vendredi 5 février 2010

... vu par Théo Ananissoh

Dans un entretien avec Boniface Mongo-Mboussa pour Africultures, l'écrivain togolais Théo Ananissoh évoque ses modèles littéraires à l'occasion de la sortie de son nouveau roman Ténèbres à Midi, chez Gallimard :


"B. Mongo-Mboussa : Quand on évoque votre écriture, on parle du style sobre d'une écriture directe, mais je crois que ce qui vous caractérise, c'est avant tout le ton juste. Quelles sont vos sources d'inspiration ? Vos maîtres en écriture ?

Théo Ananissoh : Ah ! Ce n'est pas aisé de répondre à une telle question. Quand l'idée et l'envie de devenir écrivain viennent à l'adolescence, le temps d'y arriver, on a accumulé beaucoup de lectures, donc d'influences et de références littéraires. Ce sont souvent des écrivains et leurs œuvres entières, mais parfois aussi c'est juste un livre en passant si je puis dire. Je me souviens de tel recueil de nouvelles d'Hermann Hesse dont j'ai admiré la sérénité d'écriture quand j'avais quinze, seize ans ou, à la même époque, de tout Maxime Gorki dont l'empathie pour les êtres m'émouvait beaucoup.

Une œuvre littéraire a plusieurs aspects. Nous pouvons aimer un roman pour l'histoire ou les personnages et négliger l'écriture ou inversement ; je ne me lasse pas de relire André Gide pour l'exceptionnel exercice de l'esprit qu'est chacune de ses phrases. Thomas Mann m'a appris que le critère, c'est l'orgueil de l'esprit. Il m'a sauvé de tout cet énorme complot qui consiste à refuser d'exiger de l'Afrique des preuves de son exercice de l'esprit. Dans Ténèbres à Midi, Bamezon dit que le monde est une création humaine ; eh bien, n'y sont bien lotis que ceux qui le créent au quotidien, ce monde ! C'est présomptueux de ma part, mais vraiment Thomas Mann est un maître. C'est un écrivain pour qui veut se consacrer à l'art. Son thème fondamental, à mon sens, c'est l'artiste et sa vocation. Ses personnages principaux sont souvent des écrivains (La mort à Venise, Lotte à Weimar - où il met en scène la figure de Goethe…) ou des musiciens (comme dans Le Docteur Fautus). Quoi de plus synonyme de l'esprit que l'artiste tel que l'entend ce grand écrivain allemand, c'est-à-dire le créateur instruit et conscient ?"

vendredi 5 juin 2009

Dominique Fernandez : Gide le pionnier

Dominique Fernandez avait cité à plusieurs reprises Gide dans son discours de réception à l'Académie Française en 2007, estimant notamment que « le meilleur Gide, [est] celui qui a pris la défense de l’homosexualité, critiqué les abus du colonialisme, percé à jour l’imposture stalinienne.

Dans le Nouvel Observateur, Dominique Fernandez défend cette « oeuvre pionnière » qu'est pour lui Corydon, souligne l'aspect précurseur de Paludes et admire le style gidien – « Des phrases admirables, parmi les plus belles jamais écrites en français, des modèles d'écriture. »

vendredi 8 août 2008

Ereintements I : Henri Béraud

(J'entame aujourd'hui sous le titre "Ereintements" une recension des critiques faites à Gide.)

Années 20 : deux critiques mènent principalement campagne contre Gide : Henri Beraud et Henri Massis.

Béraud a tout d'abord aimé Saül. Mais avec les Nourritures Terrestres, l'Immoraliste, Les Caves et bientôt Corydon, tout se gâte. Béraud se lance contre la "Croisade des longues figures", titre d'un recueil des articles pamphletaires* qui paraît en 24, visant Claudel, Gide et Romains, ces auteurs français trop exportés selon son goût et qui donnent une si piètre image de la littérature française...

Il reproche notamment à Gide d'utiliser un style d'apparence classique uniquement par hypocrisie, pour mieux diffuser ses idées subversives – Béraud a horreur, en littérature, des idées. Un style où il relève maintes fautes (une manie, un côté pion qu'il a en commun avec Gide) Mais très vite Béraud s'en prend à tous les "gidards de la giderie" : la NRF vue comme une franc-maçonnerie, comme la voient les théoriciens du complot s'entend.

Béraud joue grassement sur le chapitre des moeurs de Gide : "M. Gide, André pour les garçons"... Et lorsque Léon Daudet, dans l'Action Française elle-même, vient prendre étonnamment en 1923 la défense de Gide et de la NRF contre Massis, ce dernier a beau jeu de détourner les compliments de Daudet qui voit en Gide un écrivain "terrible et pénétrant"...

La bassesse des attaques le disqualifie. "Violente attaque (dans les Nouvelles Littéraires) de Henri Béraud, auteur du Triomphe de l'obèse** – qui ne me pardonne pas ma maigreur. Très divertissant. – Tout de même les articles de Massis étaient d'une autre encre; celui-ci me fait l'effet d'un idiot." (Journal). Gide ne sera pas le seul à penser ainsi, d'autant que ceux qui se rangent du côté du pourfendeur des longues figures de la NRF sont presque tous des auteurs blackboulés par la NRF...

Le goût du pamphlet poussé à l'extrême, de l'extrême gauche à l'extrême droite, du Canard enchaîné à Gringoire, lui vaudra une condamnation à mort à la Libération. Camus et Mauriac prennent sa défense, de Gaulle le gracie : il n'y a dans son dossier aucune trace d'intelligence avec l'ennemi. Aucune trace d'intelligence tout court, chez Béraud ? Pierre Assouline fait ici très bien le point sur le cas Béraud.

______________________________
* On retrouve ici une vingtaine d'articles de Béraud dans les Archives Gidiennes
** Le titre exact est le Martyre de l'obèse.

lundi 28 janvier 2008

Sur le style

"Tout l'art d'écrire, dit encore Gide, consiste justement à forcer le lecteur à pénétrer dans des façons particulières, sans lui faire de concessions." (cité par Maria van Rysselberghe dans Les Cahiers de la Petite Dame, tome 2, p. 33)

mercredi 12 décembre 2007

Précieux

"Le lendemain pendant que je déjeune, il m'apporte de la correspondance à lire et je lui dis : "Je me suis bien énervée à vous lire hier soir... en effet, tout est loin d'être du meilleur, et puis, cher, vous commencez à prendre des tics de langage, vous retombez souvent dans certaines grâces de tournure qui perdent leur vertu à devenir une habitude." Son visage est tout intéressé et interrogateur, puis il rit de bon coeur parce que je lui dis d'un ton exaspéré : "Vous ne direz donc jamais une fois, simplement : Ce beurre est jaune ! Non , il faut que vous disiez : Que ce beurre soit jaune, certes, il serait folie de le nier! - Oui dit-il ironiquement, c'est ce qu'on appelle le mouvement de la phrase! - Mais oui, je sais, personne ne goûte cela plus que moi, mais que cela ne devienne pas une manie."

Cahiers de la Petite Dame, tome 2, 1929-1937, 10 juin 1933, p. 318, Gallimard

"Ecriture "précieuse" d'André Gide : Nous étions assis sous une treille non point si épaisse qu'on ne pût voir entre les larges feuilles de la vigne des rappels d'un azur profond (Ainsi soit-il, p.115).
Il y a là un indiscutable ridicule, mais j'en reste néanmoins très impressionné."

Journal Extime, Michel Tournier, Folio, p. 223