vendredi 25 avril 2008

Gide à Taormina

Taormina est une ville de maisons blanches accrochées aux pentes d'une colline sicilienne du Monte Tauro. Au milieu de la baie s'étend une petite péninsule, l'antique Naxos. Au loin se devine le sommet de l'Etna. Le meilleur point de vue sur Taormina s'obtient depuis la terrasse du Grand Hôtel Timéo, lui même blotti contre les ruines du théâtre grec. Hôtel qui s'enorgueillit dans les brochures publicitaires des grands noms venus y séjourner, parmi lesquels André Gide.

Certes, Taormina n'est pas Biskra dans la cartographie intime de Gide. Mais elle y joue un rôle important, depuis l'Immoraliste jusqu'à la fin de la vie d'André Gide. C'est de retour de son premier voyage en Afrique du Nord qu'il découvre la ville, en 1894. Il y reviendra l'année suivante avec Madeleine lors de leur voyage de noces. Un détour lors de périples italiens qui n'a sans doute rien d'innocent...

Depuis plusieurs années circulent dans toute l'Europe, sous le manteau, des images en provenance de Taormina. Images de jeunes pâtres italiens, vêtus seulement de couronnes de fleurs. On les doit au peintre allemand devenu photographe Wilhelm von Gloeden*, baron de son état, à qui l'on a conseillé l'air italien pour soigner sa tuberculose. Il a 22 lorsqu'il découvre Taormina en 1876 et tombe sous le charme de la ville et de ses garçons. La carrière de Taormina "paradis des pédérastes" est lancée.

"Taormina vit de sa mauvaise réputation, ce qui est plus difficile que de vivre d'une bonne", ironisera plus tard Jean Cocteau qui raconte comment un marin a fait un esclandre en voyant dans une boutique de cartes postales l'image de son grand-père dénudé... Cocteau que Gide rencontre en 1950, un an avant sa mort, à Taormina. Truman Capote notera la scène et les exubérances de Cocteau : "Sa gaieté rivalisait avec les grelots d'une charrette à âne qui traversait la place. Il éparpillait les mille flèches de son esprit (…), se répandait, s'exaltait, tour à tour pressant et câlin, lui entourant les épaules, lui caressant les genoux et les mains, le baisant même sur ses joues parcheminées de Mongol." Gide resta impavide, pour finalement lâcher: "Mais restez donc tranquille, vous dérangez le paysage."
Comme avant lui Wilde, Gide, Cocteau et tant d'autres, Truman Capote séjourne au Grand Hôtel Timéo d'où il envoie de nombreuses lettres à ses amis**. Dans l'une d'elles adressée à Andrew Lyndon et datée du 15 mai 1950, il évoque Catherine Gide avec la rosserie qu'on lui connaît : "La fille de Gide est venue lui tenir compagnie. Elle m'a ébahi: 1) parce qu'elle est aussi laide qu'un poêle à bois, 2) parce qu'elle est beaucoup plus que jeune que je l'imaginais, à peine 23 ou 24 ans. Comment croire que cette vieille chèvre y soit pour quelque chose ?"

Gide offrira même le titre d'un recueil de portraits et d'impressions que Capote écrira plus tard. Capote venait de recevoir un article très critique sur l'un de ses livres et s'en émouvait. "Les chiens aboient..."***, commenta simplement Gide. Dans une autre lettre à William Goyen, Truman Capote décrit l'un des passe-temps de Gide à Taormina : "Il descend chez le coiffeur et y passe l’après-midi à se faire savonner le visage par des petits garçons de dix à douze ans. C’est un charmant vieux monsieur assez fantomatique."

* Voir ici quelques photographies du baron Wilhelm von Gloeden
** "Un plaisir trop bref (lettres)", Truman Capote, 10/18
*** "Les chiens aboient", Truman Capote, Gallimard, L'Etrangère.

1 commentaire:

Jean-Pierre L. a dit…

Voilà qui donne envie de mieux connaître cet auteur. Mais par quel livre commencer pour entrer dans cette oeuvre ?