vendredi 29 avril 2011

Le prodigue chez Gide (1/3)

[Le blog e-gide prend un peu de vacances... pendant lesquelles je vous invite à redécouvrir chaque jour des pages de la Revue d'Histoire littéraire de la France de mars-avril 1970, consacrée à Gide. Aujourd'hui la première partie d'une vaste enquête économico-morale de David Steel sur "Le prodigue chez Gide"]






LE PRODIGUE CHEZ GIDE : ESSAI DE CRITIQUE ÉCONOMIQUE DE L'ACTE GRATUIT, de David A. Steel

A père avare, dit-on, fils prodigue ;
à parents économes, enfant dépensier.
Musset (1).

Dans son œuvre, Gide, comme sans doute, d'une manière ou d'une autre, tout écrivain, pose la question des valeurs humaines. Il vise à établir entre elles une certaine hiérarchie. Toute tentative de ce genre (on pense irrésistiblement à celle de Balzac) exige une prise de position, que ce soit implicite ou autre, à l'égard des valeurs matérielles : l'argent et la propriété.

Je veux suggérer dans les pages suivantes quelques attaches qui relient là pensée de Gide, et en particulier son concept de l'acte gratuit, à la conscience qu'il avait de sa propre richesse. Sa situation financière personnelle me paraît déterminer, jusqu'à un certain point, son insistance, indéniable celle-ci, sur la notion de prodigalité. L'analyse, dans son œuvre, du héros en tant qu'enfant prodigue et de l'acte gratuit en tant qu'acte prodigue m'amènera à examiner en détail certains personnages et, ce faisant, à dégager toute une thématique centrée autour de l'idée de la dépense et s'exprimant en métaphores monétaires. Enfin je voudrais suggérer une correspondance entre certains aspects économiques, psychologiques et moraux de quelques-uns parmi les personnages de l'œuvre.

On sait le parti moral que Gide a tiré de la botanique. Peut-être se souvient-on moins souvent des emprunts tout aussi ingénieux qu'il a faits à l'économie politique. Il ne faut pas oublier qu'il avait pour oncle Charles Gide, professeur au Collège de France et le plus grand économiste de sa génération. L'homme de lettres a beaucoup appris de l'économiste. Il a lu au moins une partie de son Histoire des doctrines économiques et saura l'exploiter habilement et bien ouvertement dans la querelle qui l'oppose à Barrés. N'hésitant pas à jouer sur « la double acception du mot culture », il assimile certains principes de la théorie de la rente foncière de l'économiste anglais Ricardo à la doctrine du défenseur de « la terre et les morts ». A celle de Ricardo il oppose la théorie rivale de l'Américain Carey. Il pense que l'argument de Carey garde sa pleine signification dans le domaine psychologique également et qu'elle pourrait peut-être éclairer « d'un jour neuf l'histoire des
littératures » (2). Il a lu aussi le Traité d'économie politique et le cite dans son Journal de 1904 de nouveau pour tirer un sens moral d'une formule économique (3).

Les pages qui suivent traiteront de l'application morale et psychologique de concepts économiques, mais de concepts nettement moins techniques que celui de la rente foncière et que Gide n'avait nullement besoin de chercher dans les ouvrages de son oncle. Que le neveu, en s'appropriant un certain vocabulaire économique qui élargit sa compréhension psychologique, nous fasse penser à l'oncle, voilà qui est naturel, mais lorsque ce vocabulaire est constitué de termes aussi banals que dépense, gratuit, compte ou calcul, ce serait exagérer que de l'attribuer à la seule influence de Charles Gide. Mesurer ce qui, dans cette façon de s'exprimer de l'écrivain, revient à l'économiste n'est donc pas une tâche facile. Sans doute la contribution de l'oncle fut-elle considérable. La fréquentation de Charles Gide et la lecture de ses ouvrages aurait ouvert à l'écrivain un champ d'images où désormais il se mouvait à son aise (4). Pourtant, rien n'indique qu'il ne se serait pas approprié ce champ sans l'encouragement de l'économiste. Après tout il possédait comme tout le monde les rudiments de l'économie. Il avait une fortune personnelle à gérer et c'est l'influence de cette fortune sur son œuvre que je voudrais essayer de dégager maintenant.

André Gide était riche, si riche même que Charles-Louis Philippe, ayant été présenté à Valéry Larbaud, héritier, comme on le sait, de la fortune de Vichy, dit son plaisir de connaître quelqu'un auprès duquel son ami Gide paraissait pauvre (5). Mais Gide était en même temps tout pénétré de l'enseignement des Évangiles qui prêchent ces paroles d'un Christ sévère et pauvre : « il est plus aisé qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille qu'il ne l'est qu'un riche entre dans le royaume de Dieu » (6).

Aussi est-il loisible de voir dans le jeune Gide un rentier qui se sent coupable. Son malaise apparaît dès les premières pages du Journal de 1893-1894 dans une petite remarque aussi elliptique que révélatrice : « La fortune considérée uniquement comme permission d'un travail libre » (p. 48). On décèle ici l'embarras que sa richesse représente pour ce jeune homme et on voit l'effort ingénieux qu'il fournit pour se justifier. Surcroît de pudeur, il ne laisse se poser le problème que tacitement à travers là réponse que déjà il lui donne. Car devant ce problème moral deux solutions se présentent. On peut accepter la fortune en la justifiant par des sophismes plus ou moins subtils; d'autre part on peut s'en défaire soit par le don, soit par une sorte d'incontinente dissipation, deux procédés que recouvre le terme de prodigalité. Ces deux manières d'agir, justification ou dispersion de la fortune, seront les attitudes alternantes de nombreux personnages dans l'œuvre de Gide. Je veux dire, non seulement qu'un personnage incarne la première tendance tandis qu'un autre représente la seconde, mais qu'il arrive qu'un personnage passe de l'une à l'autre ou bien qu'il soit le terrain de conflit, conscient ou non, des deux mouvements simultanés.

La phrase du Journal citée plus haut présente la solution de la casuistique. L'argent ne devrait pas être considéré comme le simple moyen de se procurer des privilèges sociaux, d'éviter le travail. Il ne serait, bien au contraire, qu'une condition du travail, celui de l'esprit. La fortune n'aurait d'autre justification que d'accorder le temps nécessaire au libre jeu de l'intellect. Devant la probité que l'éducation de Gide lui opposait, un tel argument ne devait pas tarder à se révéler un piètre subterfuge. L'enseignement si catégorique de l'évangile est d'un tout autre poids. C'est alors que se présente, comme solution, cette seconde attitude qui est celle du don, de la dépense, de la dissipation.

Elle apparaît dans Les Nourritures terrestres qui sont à la fois une prise de conscience des abondantes ressources sensorielles du monde et une incitation à en revendiquer l'usufruit, véritable invite à la consommation des biens de la terre. Dans le livre le thème de l'engrangement, de l'emmagasinage prépare, en quelque sorte, à celui de la consommation. Ainsi la troisième partie du cinquième livre chante l' « inestimable provision » des greniers et fruitiers, le « monceau de grains » et l' « amoncellement des pommes », mais la volupté de la description ne se dégage que dans la mesure où l'appétit est stimulé « En reste-t-il jusqu'au bout de ma faim... » (p 211 et 213). Il faut souligner l'élément proprement destructeur qui caractérise cette consommation. Elle représente une attaque contre les objets et par là contre la propriété. Le Ménalque des Nourritures affirme son « aversion pour n'importe quelle possession sur la terre » (p. 183). Il admet pourtant avoir travaillé à s'enrichir ; « durant quinze ans je thésaurisai comme un avare ; je m'enrichis de toutes mes forces », mais ce n'était que pour avoir le plaisir de tout vendre : « à cinquante ans, l'heure étant venue, je vendis tout [...]. Je réalisai en deux jours une fortune considérable. Je plaçai cette fortune toute entière de façon que j'en pusse perpétuellement disposer » (p. 189). Ménalque ressent non seulement une aversion pour les biens personnels mais puise un véritable plaisir dans l'acte même de s'en débarrasser, plaisir qu'il travaille à renforcer par une accumulation préalable. Par un mélange tout aussi curieux de jouissance et d'abnégation, nous le voyons abattre les arbres de son domaine en un moment de dévastation munificente (p. 191). Ménalque goûte la volupté de l'ascèse.

Il a beau faire cependant, il n'arrive pas tant à abolir sa fortune qu'à en faire abstraction. Riche, il le demeure, seulement il cesse d'être propriétaire. Il mobilise ses biens en argent liquide. C'est en fait une sorte de virtualisation de sa substance économique, réservoir de son être dans lequel il peut dorénavant puiser à son gré. Nous reconnaissons là, en termes économiques, l'idée chère à Gide de la disponibilité et de la mobilité du moi (7). Ménalque entame ses réserves, il dépense, mais nous ne le voyons jamais courir le risque de les épuiser. Il n'atteint jamais au pathétique du vrai prodigue et reste l'homme « chargé d'insolent luxe » dont le lecteur des Nourritures demeure mécontent, tout comme l'auteur, d'ailleurs, qui, dans le dernier livre, dit à son personnage : « si je me repose à présent, ce n'est pas dans ton abondance » (p. 241) (8).

Gide, suivant la même démarche paradoxale que le Ménalque des Nourritures, tente de se racheter en vendant. En 1900 il se défait de sa gentilhommière de la Roque-Baignard, de même que, un demi-siècle plus tard, il vendra une partie de sa bibliothèque. Revisitant, bien des années après, son ancienne propriété et la retrouvant entourée de barbelés il observe, dans ses Feuillets d'automne : « Je n'ai jamais eu [l'âme] d'un possesseur. Le seul mot de propriété me paraît et ridicule et odieux » (p. 1087). Nonobstant, le plus important de son effort vers l'appauvrissement se jouera par procuration, c'est-à-dire sur le seul niveau littéraire.

Aussi l'odieux de sa propre situation financière constitue-t-il le principal ressort du personnage central dans Le Roi Candaule, autre prodigue travaillé par le complexe de culpabilité du riche. Candaule, que le prologue nous présente comme « une donnante nature », supporte mal d'être un riche entouré de sujets moins fortunés que lui : « Je me semblais comme un cupide accapareur » (p. 60). Il a la nostalgie de l'indigence qui est le lot de Gygès, son ami d'enfance. Poussé «par une sorte de générosité indécise» (p. 48), Candaule proclame qu'il n'aura de répit avant qu'il n'ait élevé Gygès à ses propres privilèges : « l'inquiétude m'habitera / Tant que tu ne connaîtras pas / Dans toute sa complication ma fortune » (p. 96). La connaissance à laquelle le roi veut initier Gygès subit pourtant une curieuse métamorphose, et d'économique devient sexuelle. Candaule lui fait don de ce qu'il a de plus cher ... sa femme. Dans sa préface à la première édition de là pièce, Gide éclaire la conduite de son personnage par une citation de Nietzsche :
« Généreux jusqu'au vice », écrit Nietzsche ; et ailleurs : « C'est une chose curieuse à constater que l'excessive générosité ne va pas sans la perte de la pudeur». La pudeur est une réserve (p. 32) (9).
La prodigalité commune à Ménalque et à Candaule, comme aussi à Philoctète, héros du court traité de 1899 qui fait don de son bien le plus précieux, son arc, à Néoptolème, n'a pas échappé au professeur Delay qui compare les « extravagances magnifiques » des trois personnages (10). Dans L'immoraliste nous voyons un autre prodigue ébrécher en même temps ses réserves morales et son capital économique. Michel sera moins généreux que dispensier jusqu'au vice et, comme Candaule, fera don de sa femme, mais à la mort. Il est une nouvelle incarnation du rentier qui se révolte contre sa propre condition. Il veut vendre son domaine de la Morinière, transposition littéraire de la vente de la Roque, encouragé par un Ménalque toujours aussi ennemi de la propriété mais toujours aussi riche ; « pour quelqu'un qui n'a pas le sens de la propriété vous semblez posséder beaucoup ; c'est grave » dit celui-ci, analysant avec une acuité troublante la position ambiguë de son ami (p. 428). En effet, Michel tout à la fois aime et n'aime pas les choses. Il se laisse voler son bien ; c'est une manière comme une autre de s'en débarrasser. Mais en regardant de plus près l'on aperçoit que c'est d'abord le bien de sa femme qu'il laisse voler. Ainsi, il laisse Moktir subtiliser les ciseaux de Marceline sans intervenir. Candaule en herbe, il assiste voluptueusement au dépouillement de son épouse. Mais en même temps il se plaît à dépenser pour acquérir, pour accumuler, pour s'entourer de belles choses. Lors de son installation hivernale à Paris, il note que :
Marceline put s'inquiéter quelque peu, non point seulement du loyer plus élevé, mais aussi de toutes les dépenses auxquelles nous allions nous laisser entraîner. A toutes ses craintes j'opposais une factice horreur du provisoire ; je me forçais moi-même d'y croire et l'exagérais à dessein [...]. Je ne m'arrêtais donc devant aucune dépense, me disant, à chacune, que je me liais d'autant plus et prétendant supprimer du même coup toute humeur vagabonde que je pouvais sentir ou craindre de sentir en moi (p. 421-422).
C'est bien plus que le simple désir de posséder qui transparaît dans ces lignes. Michel lui-même en est conscient. Quelque chose de désespéré caractérise cette course à la dépense. Déséquilibré par ses naissantes inclinations au nomadisme, il tente de s'étayer par du solide. La propriété, pour lui, représente une défense, une sûreté. C'est comme s'il essayait d'endiguer le flot de son nouvel être derrière un barrage d'emplettes. Il souffre, le mot est de Ménalque, d'une « agoraphobie morale » (p. 432). Il a la peur du vide. Son « horreur du provisoire » n'est pas aussi factice qu'il la voudrait. Effrayé par la fluidité de l'être il recherche la durée et la dureté des choses, tel l'homme qui se noie s'agrippe à la paille. Cependant il a beau s'acharner ; la durabilité des objets est également illusoire. Il en prend conscience en voyant des amis négligents abîmer les objets d'art dont il s'est entouré. De son propre aveu son premier réflexe alors est de « tout protéger, mettre tout sous clef pour moi seul » (p. 430). Une telle inclination n'est pas à mettre au compte du seul égoïsme. Pour Michel les choses ne sont préférables aux êtres que si elles sont invulnérables. Il a la passion de l'immaculé : « c'est parce que je veux conserver que je souffre » dit-il. Confronté avec «l'horrible usure des choses» et des personnes il préfère s'en passer, même s'en défaire (p. 430) (11).
Alors commence la course frénétique à la dépense. Avec sa femme, Marceline, dans les Alpes :
Rien dit-il ne me paraît assez beau ni trop cher. [...] L'appartement est hors de prix, mais que m'importe ! Je n'ai plus mon cours, il est vrai, mais fais vendre La Morinière, Et puis nous verrons bien... D'ailleurs qu'ai-je besoin d'argent ? Qu'ai-je besoin de tout cela ?... Je suis devenu fort, à présent... Je pense qu'un complet changement de fortune doit éduquer autant qu'un complet changement de santé... Marceline, elle, a besoin de luxe ; elle est faible... ah ! pour elle je veux dépenser tant et tant que... Et je prenais tout à la fois l'horreur et le goût de ce luxe (p. 456).
Ce besoin désespéré de dépenser ne fait que s'accroître :
Je n'admettais pas que Marceline s'occupât de nos dépenses, ni tentât de les modérer. Qu'elles fussent excessives, certes je le savais, et qu'elles ne pourraient durer. Je cessai de compter sur l'argent de La Morinière ; elle ne rapportait plus rien et Bocage écrivait qu'il ne trouvait plus d'acquéreur. Mais toute considération d'avenir n'aboutissait qu'à me faire dépenser davantage.
Ah ! qu'aurais-je besoin de tant, une fois seul !... pensais-je et j'observais, plein d'angoisse et d'attente, diminuer, plus vite encore que ma fortune la frêle vie de Marceline (p. 459).


Notes :



1. Musset, Les Deux Maîtresses dans Nouvelles, Garnier, 1948, p. 3. Sauf lorsqu'il s'agit du Roi Candaule, les références qui sont intercalées entre parenthèses dans le texte de l'article et dans les notes renvoient aux trois tomes des œuvres de Gide publiés dans la Bibliothèque de la Pléiade. Lorsqu'il s'agit de références au Journal, qui s'étend sur deux volumes de cette édition, nous avons toujours eu soin de préciser dans le texte de quelle année du Journal il est question. Pour Candaule les références renvoient au Théâtre complet, Ides et Calendes, 1947, tome II.

2. « Nationalisme et Littérature II » dans NRF, novembre 1909, article repris dans Nouveaux Prétextes, Mercure de France, 1911, p. 74-84. A propos de ces pages on peut lire ceci dans le Journal de 1934 : « Le jeune communiste tchèque qui vient me voir me félicite de certaines pages de Prétextes (Nationalisme et Littérature ; à propos des théories de Ricardo) qui, dit-il, « sont imprégnées d'un pur esprit marxiste ». — Allons, tant mieux ! Ainsi soit-il. Mais, je vous en prie, si je suis marxiste, laissez-moi l'être sans le savoir » (p. 1213).
Dans son article, Gide se contente de se référer au titre de l'ouvrage de son oncle. Les mots qu'il cite se trouvent aux pages 397-398 de la 4e édition (la seule que j'ai pu consulter) de Ch. Gide et Ch. Rist, Histoire des doctrines économiques. Il va de soi que Gide a lu une édition antérieure. Le livre accorde une large place aux théories de Ricardo.

3. La citation que Gide donne est la suivante : « "Le maximum de satisfaction est atteint quand les utilités finales des derniers objets consommés sont égales." Phrase de (?) que commente excellemment mon oncle dans son Traité d'économie politique (dernière édition). Ainsi formulé cela est bien peu clair. Il faut qu'un équilibre s'établisse ; et que la volupté tirée de l'objet soit à un égal point d'émoussement et d'usure » (p. 140). Il faut dire que le commentaire de Gide n'est pas non plus des plus clairs.

4. Il y a de nombreuses mentions de Charles Gide dans le Journal et dans Si le grain ne meurt. L'autobiographe malmène quelque peu son oncle mais le journaliste rétablit l'équilibre ; voir surtout dans le Journal p. 1045, 1103-1104, 1112 et dans Si le grain, p. 371, 427 et 580. Voir aussi A. Lavondès, Charles Gide, Uzès, 1953.
Mlle Lavondès dit l'admiration que l'oncle avait pour son neveu (p. 196) tandis que Ch. Teissier, dans une postface, parle de « la flagrante parenté des deux esprits » (p. 247).

5. Mot rapporté par Gide lui-même dans le Journal, p. 269.

6. Matthieu, XIX, 24 et Luc, XVIII, 25. Dans Divers, N.R.F., 1931, p. 100-101, on lit : « "Il est plus aisé à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux" [...]. Cela veut dire simplement : il est impossible, à tout jamais impossible, et parmi les choses impossibles il n'en est pas de plus impossible que celle-ci : un riche dans le royaume de Dieu. Le royaume de Dieu est formé de l'abandon de ces richesses. Rien de plus lourd, de plus important que ceci : nécessité de l'option entre le temporel et le spirituel. La possession de l'autre monde est faite du renoncement à celui-ci. » Voir, plus loin, p. 213, note 1 [note 8 ici].

7. On lit dans le Journal de 1896 : « J'ai trouvé toujours mon bonheur à simplifier par des généralisations toujours plus grandes chaque chose — de façon à rendre ma possession aussi portative en vérité que la coupe où se grise Hafiz » (p. 88).

8. En 1985 Gide regrette l'inconséquence du caractère de Ménalque : « Jef Last blâme l'éthique de. Ménalque. Moi-même je la désapprouve, et en ce temps déjà, ne la donnant que sous réserves, j'avais soin de la faire endosser par autrui [...]. La figure de Ménalque est mieux dessinée dans L'immoraliste. Ici, dans Les Nourritures, se confondant sur certains points avec la mienne, elle risque de fausser ma ligne et contrevient à ce qu'il reste de plus précieux dans l'ouvrage : l'apologie du dénuement. Je le sentis si bien que je tentai de rejoindre cette ligne dans diverses affirmations de Ménalque en cours de route : « mon cœur est resté pauvre » etc. — mais qui me paraissent aujourd'hui comparables à ces sophismes, par lesquels certains riches qui se veulent tout de même chrétiens, tentent d'élargir un peu le chas de l'aiguille par où, sans s'appauvrir, entrer tout de même dans le royaume de Dieu » (p. 1223).

9. Gide ne donne pas de références. Je n'ai pas trouvé l'origine des citations chez Nietzsche.

10. La Jeunesse d'André Gide, II, p. 630

11. Pareille hantise de « l'horrible usure des choses » se retrouve chez Gide à cette époque. « Usure » est un mot qui revient fréquemment sous sa plume dans les premières années du Journal ; voir p. 42, 57, 140, 176 ; voir aussi Les Nourritures, p. 155, 156 et 157. Des deux sens que recouvre le terme, nous retrouverons plus loin celui de « l'intérêt prélevé sur un prêt ». Quant à l'autre, une des attitudes traditionnelles devant l'usure des choses a toujours été de se hâter d'en jouir. Le carpe diem équivaut au dépensez que Michel va adopter comme devise.

jeudi 28 avril 2011

Gide 1907 ou Galatée s'apprivoise (2/2)

[Le blog e-gide prend un peu de vacances... pendant lesquelles je vous invite à redécouvrir chaque jour des pages de la Revue d'Histoire littéraire de la France de mars-avril 1970, consacrée à Gide. Aujourd'hui la seconde partie de l'étude de Claude Martin autour de la réception du théâtre de Gide en Allemagne. Dans une lettre datée cette fois de 1908, Gide reprend ses tentatives d'explication pour briser le silence qui l'entoure et se lance dans l'établissement d'une liste des auteurs qui, selon lui, comptent...] 

 



On sait ce qu'il advint de ce König Candaules berlinois : un public divisé (29), une presse unanimement déchaînée (30) qui contraignit Viktor Barnowsky, le directeur du Théâtre, «épouvanté», à retirer le drame de l'affiche dès le lendemain de la première. Cela, malgré tous les efforts de Haguenin — «qui se montre», note Gide dans son Journal (p. 258), « d'un dévouement qui me confond » (31). Après avoir un moment songé à faire publier en France la traduction d'un des articles de son supporter berlinois (32), l'auteur vilipendé dédaigna, finalement, de répondre aux attaques ; en remerciant Haguenin des longs comptes rendus que celui-ci lui adressait, il se reconnut coupable d'une faute tactique : avoir donné Candaule avant Saül — et garda sa confiance d'être mieux compris dix ans plus tard...



13 janv. 08
Mon cher ami

Je venais de confier ma lettre à la poste ; voici votre nouvelle lettre (33)... En apprenant l'attitude de la presse je vous sais encore plus de gré de votre article et de votre attitude ; puisse-t-elle ne pas vous nuire ; peu s'en faut que je ne m'excuse de vous avoir entraîné dans cette aventure.

L'article que vous me renvoyez ne peut pas beaucoup me surprendre après ceux de Vienne. Il y a quelque dix ans, ces éreintements m'exaltaient ; à présent ils me laissent indifférent ; dans dix ans ils me démoraliseront peut-être — j'en doute pourtant — et je doute aussi qu'on en écrive de pareils dans dix ans.

Y répondre ? Non. Mes positions ne sont pas assez fortes ; je préfère différer le combat. Même vis-à-vis du Mercure, je doute s'il y a lieu de rien faire ; j'irai cependant demain exposer le cas à Vallette et examiner avec lui le plus ou moins d'opportunité d'une note (34)— il est de bon conseil et fort bien disposé à mon égard ; mais, je vous le disais je crois, entouré de gens qui ne peuvent me sentir et qui ne me craignent même plus depuis que j'ai lâché la « critique ».

La partie a été mal engagée dès le début. C'est conseillé par l'impatient démon de la curiosité, et de l'amour du risque, que j'ai consenti à laisser jouer Candaule avant Saül. Saül n'eût rencontré sur sa route aucune ombre d'aucun Hebbel. Les défauts même de cette première pièce — romantisme, grandiloquence, pathos et complication — m'eussent acquis sans doute un public qui « vult decipi » et l'eussent rendu indulgent pour les qualités de Candaule.

Quand on prendra Saül — si on ose le monter désormais — les critiques diront que j'ai «fait des progrès». C'est là que je les attends.

Il faut, pour que mes positions se raffermissent, que je publie du nouveau. Mon tort énorme, mon seul tort, c'est, après avoir pris une attitude à la fois combative et dédaigneuse d'être demeuré depuis six ans presque complètement silencieux. Si après Candaule j'avais donné quelque autre drame, différent, mais de même qualité — après l'immoraliste aussitôt le roman que j'achève à présent (35) — ma « situation » serait tout autre — et Candaule déjà tout différemment jugé. — A présent encore je ne m'arme que de patience et travaille « comme si de rien n'était ».

Et de cette aventure un peu meurtrissante je ne veux me souvenir que d'une chose : c'est d'y voir acquis un ami.


Au revoir mon cher Haguenin ; merci encore et croyez moi bien affectueusement votre reconnaissant

ANDRE GIDE (37).

Notre propos n'est pas d'écrire l'histoire de cette représentation de Candaule ; nous voudrions seulement souligner ce que les deux lettrés publiées ici, et surtout la première, apportent de neuf à la connaissance du Gide de cette époque, dans la conscience qu'il avait alors de son esthétique et de ce qu'on pourrait appeler son «éthique de littérateur ». Elles peuvent en effet permettre de préciser ses « idées directrices » en 1907, les maîtres qu'il se reconnaissait et son sentiment nouveau quant à «l'importance du public» et de la critique. On aura également remarqué au passage ses déclarations sur le caractère à ses yeux profondément français de son œuvre, et les distances qu'il entendait prendre par rapport à l'Allemagne.

C'est d'ailleurs encore à un correspondant d'outre-Rhin que, quelques mois plus tard, Gide adressait une autre longue lettre (38), de visée certes différente mais qui, par là même, nous semble compléter les indications plus personnelles de l'exposé envoyé en octobre 1907 à Haguenin : il s'agit ici d'un véritable « tour d'horizon » de ce qui compte, selon lui, dans la littérature française d'alors :

23 Avril 08
Cher ami,

Il est bien entendu que je vais vous parler ici indépendamment de toute sympathie personnelle non seulement — mais même de toute affinité littéraire... Par exemple, que Gourmont me soit (en tant qu'écrivain) odieux (39), cela ne m'empêche point de le considérer aujourd'hui entre tous... Au reste, vous ne vous adresseriez pas à moi, je pense, si vous ne me sentiez capable de garder ma tête au dessus de mon cœur. Je reprends donc votre liste et la repasse, nom après nom, avec vous (40).

Dichter (ce mot est fort bon en effet et ne trouve guère son équivalent dans le Poètes français) : Claudel, Gide, Barrés, Suarès (je ne crois pas du tout en Suarès. Certains voient dans son informité même la marque sûre du génie ; ceux-ci, de l'espèce Mauclair (41), sont de professionnels jobards, qui ont toujours « pris des vessies pour des lanternes ». Ils trouvent (je n'invente rien) Suarès « bien plus fort que Claudel ». Ses drames Electre, Achille (42), etc., sont à mes yeux des monstres de l'époque préartistique et ne relèvent d'aucune critique ; mais le chaos épate certains esprits et le bluff leur en impose. — Au demeurant, je reconnais que certaines pages parues récemment dans l'Occident sont assez fastueusement écrites. Peut-être sortira-t-il quelque chose de tant de fumée. En tout cas, il n'est pas mauvais que vous le citiez, car, à tort ou à raison, il domine aujourd'hui sur nombre d'esprits généreux, et incapables de critique), Verhaeren (naturellement. Je l'aurais situé plutôt parmi les lyriques, s'il n'était venu me lire, le mois dernier, d'importantes parties du drame auquel il travaille à présent, Hélène (43), qui m'ont paru de la plus grande beauté. C'est donc un Dichter, sans hésitation).

Denker. Remy de Gourmont (naturellement. Sa place est, je crois bien, unique aujourd'hui ; je veux dire que, à côté de lui, on n'est tenté de nommer personne d'autre. Cependant, Lasserre, si vous voulez; il nous a donné l'an passé un des plus importants volumes de critique parus depuis de longues années (44)). Mais pas Gaultier (45), figure de second ou troisième ordre, gonflé par le Mercure de France où il a de bons amis qui l'insufflent, ni sérieux philosophé, ni bon écrivain, «penseur» à l'usage des gens du monde ou des gens-de-lettres, toujours flattés de voir un philosophe s'occuper d'eux, appeler Bovarysme une théorie, et fort reconnaissants de cet hommage. Pas sérieux.
— Et, en tant que philosophes proprement dits, un Bergson, un Durkheim, sont bien autrement importants; mais, n'est-ce pas, vous ne parlez ici que de littérature). Hello : mort depuis 15 ans (46) ; laissez les morts; il y aurait, sinon, trop à citer — et de plus importants que Hello.

Lyriker : Jammes (naturellement)
             Signoret (mort, — laissez)
             Van Lerberghe ( ''     ''   )
             Elskamp (exquis, mais de bagage bien mince ! vraiment pas bien important. Ceci soit dit entre nous, car j'ai pour lui une affection très vive) (47)
             Moréas (naturellement) (48)
             Vielé-Griffin (qu'il ne faut pas oublier)
             Saint-Pol-Roux (oui, certainement)
             Montesquiou (jamais de la vie ! pas un littérateur mais un clown)

Roman : Jules Renard (n'hésitez pas, c'est un écrivain prestigieux excellent)
             Philippe (oui certes)
             Anatole France (immanquablement)
             Rachilde (complètement inutile)
             Régnier (déjà nommé)
             Lorrain (Laissez les morts)
             Jean de Tinan ( ''   ''    , fait du reste double emploi avec Léautaud (oui) (49))

N'oubliez pas : Elémir Bourges (un peu sorti de la circulation, mais dont le Crépuscule des Dieux était un maître livre !) (50)
Péladan (51) (v. Montesquiou, etc., articles de bazar ; ne fait pas partie de la littérature)
et si vous nommez Aurel et Villetard (52), vous pourriez également nommer Boylesve (53). Pour Aurel et Villetard, il me semble que c'est leur faire beaucoup d'honneur ; eux-mêmes seront tout stupéfaits de se trouver sur votre liste. Je crois que ce sont de gentils écrivains... mais si peu représentatifs ! Au reste, pour ces deux derniers, je peux me tromper, n'ayant jamais rien lu d'eux.

Si vous citiez des morts, n'oubliez pas Jarry (54).

Il me semble que c'est à peu près tout.

Autre chose — réponse à votre lettre précédente : je me chagrine beaucoup à l'idée de ne rien pouvoir vous envoyer de neuf pour Hyperion (55), mais je ne peux ni ne veux me distraire du travail qui occupe depuis quelques mois, et pour quelques mois encore, toute ma vertu poétique (56).

Je songe à ma Bethsabé, ma plus récente production lyrique, passée complètement inaperçue dans l'Ermitage d'il y a deux ans (57), et que peut-être vous pourriez reprendre. Peut-être même arriverais-je à élaborer le troisième acte qui y manque encore... ?

Au revoir. Avec toute ma sympathie.

Votre

ANDRÉ GIDE.


Même lorsqu'il faisait régulièrement de la critique littéraire, à La Revue blanche puis à L'Ermitage (58), et quand il y devait reprendre goût pour La Nouvelle Revue Française, Gide s'en tint rarement
à la conception stricte du compte rendu ; on sait — et c'est ce qui fait de lui l'auteur d'un des plus importants ensembles critiques de notre temps (59) — qu'il s'élevait toujours volontiers, à propos d'un livre ou d'un auteur, à des considérations plus générales, constituant peu à peu un corps de doctrine, une esthétique qui était d'ailleurs pour lui sa suprême Weltanschauung, englobant, selon le célèbre mot final d'une de ses chroniques, la morale même (60). Qu'il ait à ce point mêlé, identifié l'art proprement créateur, la réflexion théorique et l'éthique individuelle l'insère naturellement dans la lignée symboliste, même si, dès Paludes, il a en fait rompu avec une littérature que marquait une certaine peur de la vie, des sens et de l'aventure, et qui «sentait furieusement le factice et le renfermé » (61) ; mais c'est aussi la raison pour laquelle il est assez malaisé de dégager, de cette complexe totalité, l'évolution de la pensée esthétique de Gide, au sens étroit du terme. En 1907-1908, toutefois, la situation nous paraît moins mouvante, plus saisissable, et les lettres qu'on a pu lire plus haut prennent un relief particulier.
Depuis 1902, depuis L'immoraliste, Gide n'a donné que quelques brefs articles, Amyntas (en 1906, à trois cent cinquante exemplaires) et Le Retour de l'Enfant prodigue, écrit en quinze jours au retour
d'un voyage à Berlin avec Maurice Denis et publié en mars dans Vers et Prose. A près de quarante ans, il est celui dont on dira encore en 1911 qu'il « semble mettre autant de soin à fuir la publicité que d'autres à la rechercher» (62), et qu'il y a même «dans cet isolement une superbe qui sent le fagot » (63). Qu'il y ait là une attitude délibérée, une stratégie dont le choix remonte sans doute, par réaction, au temps où Pierre Louys lui énumérait avec complaisance « les règles de l'autolançage » (64) ; que Gide soit décidé, et qu'il doive d'ailleurs le demeurer toujours, à «laisser [s]es livres choisir patiemment leurs lecteurs» (65), c'est incontestable. Il est non moins certain qu'à cette époque il commence à souffrir vivement de ce que, n'ayant rien fait pour se mettre en lumière, il reste dans l'ombre... « Il faut savoir ce que l'on veut », écrit-il en avril 1906 à Christian Beck, en lui parlant du «silence de la "critique", silence soigneusement entretenu jusqu'à ce jour par moi-même».

Et, ajoute-t-il, « ça n'est pas déjà si facile » (66) ; trois jours plus tôt, il était plus clair avec Jammes : «Depuis quinze jours environ [...], je plonge dans le noir. [...] Il est pourtant assez naturel qu'aucun critique ne parle d'un livre que, systématiquement, je n'envoie à aucun critique ; mais je m'en aperçois un peu trop. Ma fierté n'est pas naturelle ; je me raidis » (67). Et, dans son Journal de mai : «Insomnie prolongée. Souffrance aiguë à mon orgueil [...]. Oui, cette position était facile à prendre ; elle est cruellement pénible à garder. [...] Artisan de ma souffrance ! » (68). En janvier 1907, enfin : « Pourquoi parler du silence qui m'enveloppe, à quelqu'un qui, vivrait-il trois fois, ne pourra jamais comprendre que, ce silence autour de moi, c'est moi qui l'ai fait. [...] La beauté de cette attitude ne vaudra que si j'ai le courage (et la force) de la maintenir jusqu'au bout. Et j'ai tort de parler ici d'attitude, sans ajouter : naturelle aussitôt ; car c'est lorsque je m'en dépars que je me contrefais et me ride » (69).

Courage et force lui manquèrent-ils ? Du moins conçoit-on que, huit mois plus tard, lorsque survient la proposition de Haguenin, il commence à « être las de ne pas être » et en vienne à juger qu'il y a quelque... coquetterie dans son attitude, qu'il serait peut-être bon que Galatée se laissât enfin apprivoiser : certes, Berlin est loin, les représentations projetées du Roi Candaule ne se présentent pas dans les meilleures conditions et l'occasion, au fond, est médiocre ; n'importe, cette fois-ci, et pour la première fois, il joue le jeu — il s'explique, se présente, consent à la « publicité»...

On a vu qu'il n'est guère récompensé de ce changement de tactique. Du moins dans l'occurrence immédiate, car, coïncidant du reste avec « la reprise de son activité créatrice » (70), il est manifeste que cette époque est dans la carrière de Gide celle où il va rapidement s'imposer à la vue d'un public élargi ; à peine la tentative de renflouer Antée s'avère-t-elle un échec, au printemps 1908, que, tenace, Gide s'attache au projet d'une revue qui soit « bien à lui », à lui et à son groupe : de La Nouvelle Revue Française, il ne prendra pas nommément la direction, mais le rôle de maître d'œuvre qu'il y entend jouer implique l'abandon du superbe isolement où il s'est maintenu jusqu'ici. Assurément, Galatée n'aguichera pas le public, mais elle ne le fuira plus.


CLAUDE MARTIN



Notes :
29. Le 9 janvier, Gide recevait le télégramme suivant : « BIEN JOUE GURLITT TRES BONNE
GRAND SUCCES POUR MOITIE DE LA SALLE LE RESTE RECALCITRANT = HAGUENIN » (Bibliothèque Doucet, y 580.9, cf. Journal, p. 257). L'actrice Angelina Gurlitt tenait le rôle de Nyssia.

30. Voir Journal, p. 258-262 : « M'entendre dire que j'ai spéculé sur... m'entendre traiter de pornographe, de boulevardier, de vaudevilliste; accuser d'imiter Maeterlinck ! ou Donnay dont je n'ai jamais rien lu ! [...] monotonie effrayante de ces articles dont je n'ai lu entièrement que les premiers. Un, commence ainsi : « Le Roi Candaule a remporté un éclatant succès à Paris. (!) Cela ne nous étonne pas..., etc., - eine solche Schweinerei..., etc.» [...] Hier, 20 janvier, je recevais ma cent cinquante-troisième découpure (Candaule s'est joué le 9) — toutes injurieuses, malhonnêtes, stupides, infâmes ». V. une vue d'ensemble de la critique berlinoise dans la chronique de Lucile Dubois : « La France jugée à l'étranger : Le Roi Candaule à Berlin », Mercure de France, 1er
février 1908, p. 566-569.

31. Avant les deux comptes rendus élogieux de la représentation qu'il donna à la National Zeitung et à la Zeit, E. Haguenin avait publié, dans Der Tag du 6 janvier 1908, un article intitulé André Gide où il s'inspirait en partie de la longue lettre de Gide que nous publions.

32. Gide avait en effet fait traduire l'article précité du Tag pour Antée, la revue belge fondée en 1905 par Henri Vandeputte et Christian Beck, morte en septembre 1907 mais qu'en ce début de 1908 Vielé-Griffin et Gide essayaient de ressusciter à Paris : leurs efforts n'aboutirent qu'à un numéro sans lendemain, celui du 15 janvier (v. Michel Décaudin, La Crise des valeurs symbolistes, Toulouse, Privat, 1960, p. 221-222) : l'article de Haguenin demeura donc inédit en français. Gide avait d'ailleurs spontanément renoncé à le faire paraître : après en avoir parlé à Vielé-Griffin (v. sa lettre du 6 février 1908, publiée par Béatrice W. Jasinski : « Gide et Vielé-Griffin », Modern Philology, novembre 1957, p. 114), mais de façon très hésitante («Ma "modestie" — ou mieux :
mon vif sentiment des convenances ! et mon désir d'obliger Haguenin sont en lutte »), il lui récrit, le 12 février : « J'ai fait traduire l'article, l'ai relu, mis au net... mais ma pudeur l'emporte : ne comptez pas sur la copie de Haguenin pour Antée. »

33. Nous n'avons pas retrouvé la précédente lettre de Gide, qui devait répondre à celle de Haguenin datée du « 9-10 Janvier 1908, 1 heure du matin » (Bibliothèque Doucet, y 580.10), où il racontait longuement (9 pages) la représentation du Kleine Theater. Gide répond ici à une nouvelle lettre de Haguenin, du 11 janvier (y 580.11), où celui-ci lui parlait du critique attitré de la National Zeitung qui venait d'écrire qu'il n'avait vu « aucun des mérites que signalait, dans l'œuvre de Gide, son compatriote » et ironisait sur les articles de Haguenin : « M. Haguenin nous a déchargé du soin
de raconter le Roi Candaule, non de celui de dire notre avis »...

34. Sans doute cette entrevue de Gide avec le directeur du Mercure fut-elle à l'origine de la chronique de Lucile Dubois citée page précédente, note 5 [30 ici].

35. Depuis L'Immoraliste, achevé en octobre 1901, Gide n'avait en effet rien publié d'important et avait connu de longues années d'apathie, d'atonie, de découragement dont témoigne le Journal. Mais en février 1907 il a achevé en une quinzaine de jours son Retour de l'Enfant prodigue, publié le mois suivant dans Vers et Prose... Et en cette année 1908, il écrit La Porte étroite, qu'il terminera le 15 octobre et qui paraîtra en 1909 dans les premiers numéros de la N.R.F. Quant au théâtre, Gide n'y reviendra que près de vingt ans plus tard, avec Œdipe, achevé en novembre 1930 et publié en
1931.

36. Dans sa lettre du 9-10 janvier, Haguenin se félicitait d'avoir amené, par son article, à s'intéresser à Candaule « au moins deux personnes — dont l'une est l'importante, influente et intelligente Mlle von Bunsen » ; en post-scriptum il demandait à Gide un livre dédicacé pour elle : « J'ai été très ému de l'ardeur qu'elle a mise à vous applaudir. Or, c'est une autorité, une influence, et un renom de gravité (elle a au moins 40 ans) »...

37. Double dactylographié, Bibliothèque Doucet, y 580.12. Le 15 janvier, Gide note dans son Journal : « La partie était mal engagée. J'ai gardé le double de ma lettre à Haguenin. Je voudrais qu'on la publiât, si jamais... »

38. De cette lettre (collection privée), sans enveloppe conservée, nous ne pouvons affirmer en toute certitude quel fut le destinataire ; très vraisemblablement, il s'agit de Franz Blei, qui allait traduire Bethsabé pour Hyperion.

39. Gide à Francis Jammes, quinze jours plus tôt : « Les deux Gourmont écrivent de jolies choses dans le Mercure ! Ce sera pour moi le signe de la vieillesse quand ces deux là auront cessé de m'indigner. [...] J'éclaterai si je n'écris pas un jour ce que je pense de ces déboiseurs. » (Lettre du 5 avril 1908, Correspondance Jammes-Gide, édition R. Mallet, Paris, Gallimard, 1948, p. 251)

40. Il apparaît que Blei, en demandant à Gide de l'aider à brosser un tableau de l'élite littéraire française, lui a soumis une liste de noms sur lesquels il sollicite son avis.

41. Camille Mauclair (qui, à ses débuts, avait conquis l'estime et l'amitié de Gide) avait, en mai 1907, porté aux nues Voici l'Homme — où Gide, que Claudel avait pourtant rendu « désireux d'aimer Suarès », n'avait puisé que « de l'exaspération » : « Je souffre à penser que cette informité même, aux yeux des Mauclair, passera pour la plus pure marque du génie » (lettre du 14 mars 1907 à Claudel, Correspondance, p. 72). Pourtant, trois mois plus tard (juillet 1908), il restera « confondu » devant la « magistrale étude de Suarès sur Ibsen », lira sa « Visite à Pascal avec une admiration plus grande encore » (lettre à Claudel, Correspondance, p. 86), et, finalement, rendra
visite au Condottière la veille de Noël 1908 (voir la Correspondance Gide-Suarès, édition S.D. Braun, Paris, Gallimard, 1963, p. 14).

42. La Tragédie d'Elektre et Oreste avait été publiée en 1905 par les Cahiers de la Quinzaine ; mais le drame d'Achille, commencé en 1895, était resté inachevé et avait été transformé en Achille vengeur, paru dans Vers et Prose de septembre 1907.

43. Journal de Gide, 8 février 1908 (p. 262) : « Verhaeren vient me lire d'admirables passages de son Hélène ». C'est la N.R.F. qui, en 1912, publiera Hélène de Sparte.

44. Le brillant et passionné Romantisme français, essai sûr la Révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècle, de Pierre Lasserre, avait paru en 1907. Cette sorte de synthèse des idées de Taine, Fustel, Maurras... avait eu, on le sait, un immense retentissement.

45. Jules de Gaultier, l'auteur du Bovarysme.

46. En fait, depuis 23 ans (1885). Gide relira en 1929 « une grande partie de L'Homme de Hello, où de très belles pages de critique assez pénétrante avoisinent d'effarantes niaiseries. L'absence de composition de ce livre reflète le désordre mystique de cette pauvre cervelle.» (Journal, 7 avril 1929, p. 918.)

47. Quoique né en 1862, le poète anversois n'a en effet publié que deux recueils. La Louange de la Vie et Enluminures (1898), et l'essentiel de son œuvre est soit inédite ou dispersée, soit encore à venir (v. ses Œuvres complètes, publiées par B. Delvaille, Paris, Seghers, 1967). Sous la plume de Gide, il n'est guère question de lui qu'à propos de Charles-Louis Philippe (dont le poète était l'ami), dans sa conférence de 1910 (O.C. VI, 145) et dans deux lettres à Jammes (Correspondance, p. 268-270), qui était également un grand ami d'Elskamp. Il ne le citera pas dans son Anthologie de la poésie française (Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1949).

48. Après une rencontre avec Moréas en avril 1906, Gide notait : « Je voudrais lui dire combien j'aime ses vers, mais je ne puis sortir de moi le moindre compliment » (Journal, p. 210), Quarante ans plus tard, son jugement sera tout autre : « Son insuffisance paraît tristement aujourd'hui » (Anthologie de la poésie française, p. 45)...

49. L'auteur des Essais de sentimentalisme et du Petit Ami (1903) avait d'ailleurs préfacé en 1899 l'Aimienne posthume de son ami Jean de Tinan, mort à vingt-quatre ans en 1898.

50. D'Élémir Bourges (1852-1925), Le Crépuscule des Dieux avait paru en 1884, Les Oiseaux s'envolent et les fleurs tombent en 1893, mais le grand drame de La Nef, dont la première partie fut publiée en 1904, ne devait être achevé qu'en 1922.

51. Alors qu'il était à Munich, au printemps 1892, le jeune Gide avait marqué une curiosité amusée pour le premier Salon de la Rose-Croix que le « Sâr » Joséphin Péladan organisait chez Durand-Ruel (v. la lettre du 25 mars 1892 de sa Correspondance avec sa mère, à paraître chez Gallimard) ; mais il ne le rencontrera pour la première fois qu'en 1912 (Journal, p. 356).

52. Deux romanciers publiés au Mercure. Assez bien en vue, Pierre Villetard avait obtenu des voix pour le Prix Goncourt ; la célèbre et remuante Aurel (Mme Alfred Mortier, née Aurélie de Faucamberge), une des cibles préférées des sarcasmes de Léautaud, venait de publier Les Jeux de la Flamme et Pour en finir avec l'Amant.

53. Gide a toujours eu une vive estime pour l'auteur de La Leçon d'amour dans un parc (« J'aime beaucoup Boylesve », écrira-t-il encore en 1947 à Martin du Gard, Correspondance, éd. J. Delay, t.III, p. 379). Deux mois plus tôt, en février 1908, il l'a loué en termes chaleureux pour Mon amour (lettre inédite, collection privée).

54. Qui vient de mourir, à trente-quatre ans, le 1er novembre 1907. On sait que le personnage de Jarry avait beaucoup frappé Gide, qui l'introduira dans un chapitre des Faux-Monnayeurs (III, VIII : « Le banquet des Argonautes »), tel qu'il l'avait vu au cours de dîners du Mercure à la Taverne du Panthéon (voir Christian Beck, dans Feuillets d'Automne, Paris, Mercure de France, 1949, p. 129-130).

55. La revue allemande dont s'occupe Franz Blei, et où il publiera en effet sa traduction de la Bethsabé de Gide (t. II, p. 108-124).

56. Il s'agit de La Porte étroite, qu'il achèvera le 15 octobre.

57. Les deux premières scènes de Bethsabé étaient en effet prévues dans L'Ermitage, non pas deux mais cinq ans plus tôt, dans les numéros de janvier et de février 1903 ; comme il l'écrit ici à Blei, Gide va trouver le temps, tout en terminant sa Porte étroite, de composer la troisième et dernière scène de Bethsabé, qui paraîtra, complète, dans Vers et Prose, t. XVI de décembre 1908.

58. Voir Kevin O'Neill : « Gide and L'Ermitage (1896-1906) », A.U.M.L.A., n° 20 (novembre 1963), p. 263-286.

59. On pourra bientôt lire l'ouvrage de M. Kevin O'Neill (de l'Université de Melbourne) sur La Pensée et la Critique littéraire de Gide et de son groupe jusqu'en 1914; quant à l'ensemble des Œuvres critiques de Gide, il constituera un volume de la Bibliothèque de la Pléiade, à paraître en 1971.

60. « — Mais qu'est-ce donc, selon vous, que la morale ? — Une dépendance de l'Esthétique » (Première visite de l'Interviewer, dans L'Ermitage de janvier 1905, reprise dans Nouveaux Prétextes [Prétextes, Paris : Mercure de France, 1963, p. 168]).

61. Préface de 1927 aux Nourritures terrestres (Romans, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1958, p. 249).

62. Paul Souday, «André Gide», Le Temps, 25 juillet 1911 (repris dans son André Gide, Paris, Kra, 1927, p. 7).


63. Jean de Pierrefeu, « L'immoraliste et son Disciple », L'Opinion, 25 décembre 1911.

64. Lettre de Louÿs à Gide, 1890 (Paul Iseler, Les Débuts d'André Gide vus par Pierre Louÿs, Paris, Ed. du Sagittaire, 1937, p. 75).

65. Journal, 29 novembre 1921, p. 703.

66. Lettre du 29 avril 1906 (Lettres à Christian Beck, Bruxelles, Ed. de l'Altitude, 1946, p. 39).

67. Lettre à Jammes, 26 avril 1906 (Correspondance, p. 234. Le livre dont il est question est Amyntas). Cf. Journal, 7 mai 1906, p. 215 : « Je commence à croire que j'ai encore plus de fierté que d'orgueil »...

68. Journal, 19 mai 1906, p. 221.

69. Ibid., 9 janvier 1907, p. 230-1.

70. Suivant la formule qui sert de titre à l'analyse faite par Daniel Moutote des cahiers IX, X et XI du Journal (Le Journal de Gide et les Problèmes du Moi (1889-1925), Paris, P.U.F., 1968, p. 185)."

mercredi 27 avril 2011

100 ans d'édition : un superbe catalogue


100 ans d'édition
Un catalogue de livres rares proposés par 
Henri Vignes, Les Libraires associés et Jean-Etienne Huret
Avant-propos d'Antoine Gallimard



De toutes les manifestations qui célèbrent le centenaire des éditions Gallimard, celle qui réunit dans un superbe catalogue la Librairie Vignes, la LibrairieJean-Etienne Huret et les Libraires associés Alban Caussé et Jacques Desse mérite d'être soulignée. « Je salue l’initiative de ces trois libraires qui ont décidé, une fois n’est pas coutume, d’entremêler leur fonds, pour nous offrir un point de vue exceptionnel sur cette aventure éditoriale aux multiples facettes », déclare d'ailleurs Antoine Gallimard dans la préface de ce catalogue.

Conçu comme « une promenade dans les rayonnages de ces trois libraires », et non comme une anthologie ou un best-of, l'ensemble est attachant parce qu'il ressemble à la bibliothèque, réelle ou rêvée, de tout amateur de littérature autant que de livres. Pour le rêve : ce lot de 569 volumes de la NRF quasi-complet jusqu’en 1971 (16500€), une superbe édition de Barnabooth (5000 €) ou la collection complète des albums de la Pléiade (4500€). Mais une grande partie de ces quelques 740 références reste à la portée du plus grand nombre.

Le classement chronologique s'interrompt pour de très intéressants gros plans sur un auteur : Gide bien sûr, Proust, Céline, Malraux... ou un thème particulier : le surréalisme, les livres pour enfants, la Bibliothèque de la Pléiade, les collections en format de poche, les correspondances ou une sélection sous la question « Gallimard éditeur « Gay » ? »... Gide est très présent au fil de cette histoire de Gallimard « vue du grenier » : éditions originales, traduction, éditions illustrées, correspondances et divers envois autographes.


Quatre parutions

Le numéro 32 de la revue internationale de critique génétique GENESIS est consacré aux « journaux personnels » sur papier, en ligne, vrais ou faux, genèse permanente et objets de la critique génétique... Avec un entretien de Martine Sagaert avec Catherine Viollet sur Les manuscrits du Journal d'André Gide.


François Ouellet, professeur au département des arts et lettres et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur le roman moderne, vient de publier deux ouvrages aux éditions Nota bene dont En marge. Relire vingt-cinq romanciers méconnus du XXe siècle, sur ces auteurs qui habitent l'ombre et la marge, comme Pierre Herbart, René Boylesve, Jean Paulhan, Jean Prévost, Jean Schlumberger... (Textes de Patrick Bergeron, Roland Bourneuf, Bruno Curatolo, Hélène Gaudreau, Patrick Guay, François Lermigeaux, François Ouellet, Jacques Poirier, Paul Renard et Philippe Wah).
Présentation de François Ouellet :

Que ce soit par tempérament ou malgré eux, les romanciers français que nous présentons ici ont en commun de se situer en marge, à la lisière de la métropole littéraire, dans les banlieues souvent grises du texte, tristes dortoirs de second rayon. Bien que plusieurs de ces romanciers aient bénéficié d'un succès d'estime auprès de leurs pairs, la hauteur symbolique des grandes avenues urbaines de l'institution littéraire les confine dans l'ombre ; ils habitent donc aujourd'hui les marges des grands auteurs : Pierre Herbart celles de Gide, Raymond Guérin celles de Céline ou Alexandre Vialatte celles de Kafka; les marges des ouvrages d'histoire littéraire, où dans le meilleur des cas ils sont seulement mentionnés au passage; les marges éditoriales, car lorsqu'ils sont réédités, c'est habituellement dans la collection «L'Imaginaire» plutôt que dans «Folio» et chez de «petits éditeurs» comme Le Dilettante, Le Temps qu'il fait, Le Passeur à Nantes ou Finitude à Bordeaux.

La littérature ne désigne pas seulement les textes que nous lisons, mais aussi le système qui la fait vivre, système régulé par les modes et les idéologies, les opinions et les passions. Elle est donc aussi affairede classe — mais elle le serait de moins en moins —, dont les catégories sont au moins tripartites : la haute, occupée disons par les « classiques »; la mitoyenne, habitée par les écrivains méconnus, dont les œuvres ne sont pas reconnues à leur juste valeur; la basse, sans doute la plus populeuse, que nourrissent les écrivains oubliés et qui, pour la plupart, ne peuvent guère espérer de promotion. Comme dans toute société, les changements de classe sont possibles : il arrive en effet qu'un parfait oublié devienne un grand méconnu (Emmanuel Bove), qu'un méconnu — mais cela est plus rare — parvienne patiemment à se hisser parmi les classiques (Stendhal) ou encore qu'un classique soit retrogradé (disons Romain Rolland). Du reste, les frontières sont rarement étanches, des flottements existent et certains écrivains ne trouvent jamais tout à fait leur place — et c'est tant mieux, cela prouve que la littérature est vivante.



Après sa remarquable édition de la Bibliographie des Editions de Minuit, parue l'an passé, Henri Vignes s'est attaché avec Pierre Boudrot à faire une histoire des premiers temps de la future maison Gallimard à travers le seul filtre des livres qui paraissent au cours de la première décennie de son existence : Bibliographie des Éditions de la Nouvelle Revue française (26 mai 1911 – 15 juillet 1919); toujours aux Editions Cendres.

Présentation de l'éditeur :
Avant l’établissement de la « maison Gallimard » en juillet 1919, les Éditions de la Nouvelle Revue française, issues de la célèbre revue éponyme, ont publié une centaine d’ouvrages à partir de mai 1911, à l’initiative d’André Gide, Jean Schlumberger, Jacques Rivière et Jacques Copeau, et avec l’appui financier de Gaston Gallimard : Proust, Claudel, Valéry figurent à leur catalogue, ainsi que Suarès, Fargue, Larbaud, Saint-John Perse et Drieu la Rochelle.
Avec le renfort des correspondances échangées par ses différents protagonistes, la présente bibliographie retrace cette aventure intellectuelle et humaine, à l’origine d’une extraordinaire réussite culturelle et commerciale. Ces années d’apprentissage témoignent de la rationalisation de pratiques éditoriales qui resteront en usage pendant une grande partie du siècle, tandis que s’élaborent les codes de la bibliophilie moderne, appelée à un formidable essor dans l’entre deux-guerres.
Après une introduction historique, la bibliographie décrit de manière chronologique les 111 titres parus en précisant les variantes de leurs différents tirages. Suivent en annexe une bibliographie, le corpus des correspondances et journaux littéraires sur la période, et l’index des auteurs, préfaciers et traducteurs, des dédicataires, des titres, des imprimeurs et des genres.


ISBN : 978-2-86742-182-2


Un dernier mot enfin pour vous signaler le nouveau livre de David H. Walker : Consumer Chronicles. Cultures of Consumption in Modern French Literature, ou comment dresser une histoire de la société de consommation française à travers les témoignages littéraires tirés de Huysmans, Balzac, Zola, Céline ou Gide.

Présentation de l'éditeur :

The consumer revolution, extending market forces into every area of social and private life, has been perceived as a challenge to core elements in French culture, such as traditional artisan crafts and small businesses. Historians and sociologists have charted the increasing commercialisation of everyday life over the twentieth century, but few have paid systematic attention to the crucial testimony provided by authors of fiction. Consumer Chronicles offers close readings of a series of novels, selected for their authentic portrayal of consumer behaviour, and analysed in relation to their social, cultural and historical contexts. Walker’s study, offering an imaginative interdisciplinary panorama covering the impact of affluence on French shoppers, shopkeepers and society, provides telling new insights into the history and characteristics of the consumer mentality.

"A work of impeccable scholarship, and possesses the virtues of ample illustration, detailed demonstration, and the relentless, exhaustive pursuit of a single broad topic." Professor David Bellos, Princeton University



Gide 1907 ou Galatée s'apprivoise (1/2)

[Le blog e-gide prend un peu de vacances... pendant lesquelles je vous invite à redécouvrir chaque jour des pages de la Revue d'Histoire littéraire de la France de mars-avril 1970, consacrée à Gide. Aujourd'hui la première partie d'une étude de Claude Martin autour de la réception du théâtre de Gide en Allemagne en 1907, et des efforts de "publicité" que Gide consent dans l'espoir d'être mieux compris. En vain ! Mais il en reste quelques lettres dans lesquelles Gide trace les contours de son esthétique en cette année charnière. Le vœu formulé par Claude Martin en introduction a depuis été exaucé : voir les deux tomes du André Gide et le Théâtre (Cahiers André Gide 15 et 16, Gallimard, 1992) par Jean Claude. On pourra se reporter aussi à la revue de presse française du Roi Candaule et de Saül des Gidian Archives.]


Revue d'Histoire littéraire de la France,
mars-avril 1970, 70e année, n° 2


"GIDE 1907 OU GALATÉE S'APPRIVOISE

Dans l'étude qui reste à faire (1) des rapports d'André Gide avec le théâtre, l'histoire de l'unique représentation de son Roi Candaule au Kleine Theater de Berlin, le 9 janvier 1908, devra occuper une place importante. L'affaire déborde largement l'œuvre, par sa signification dans la carrière de Gide et dans l'évolution de son attitude à l'égard du public et de la critique. L'échec retentissant du drame se situe en effet à un moment où Gide, après quinze ans de vie littéraire assez secrète et retirée, semblait vouloir sortir de l'ombre et faire spontanément, afin d'être compris et « reconnu », quelques pas vers le public — ce public qu'il n'avait jusqu'alors guère daigné aider à sortir de son indifférence... Péniblement affecté par la froideur de l'accueil fait à la création de Candaule à Paris, par Lugné-Poe en mai 1901 (2), il attendait beaucoup de la représentation berlinoise et se félicitait de pouvoir la « préparer » et disposer son public à le mieux comprendre.

Depuis quelque dix ans (3), Gide était en relations épisodiques avec Emile Haguenin, lequel se trouvait en 1907 professeur de Littérature française à l'Université de Berlin, et lui avait manifesté son désir de préparer, en un article de portée générale qui présenterait Gide au public berlinois, les représentations du Roi Candaule prévues depuis l'année précédente au programme du Kleine Theater, dans la traduction de Franz Blei (4). Gide tint à lui fournir les éléments, de cette étude; de la bibliographie d'abord :

Hier employé presque toute l'après-midi à écrire à Haguenin à propos de la représentation de Candaule en Allemagne. Il m'avait demandé l'an passé quelques renseignements bibliographiques prêtant matière à un topo ; je les lui envoie. (Journal, 20 octobre 1907)

Puis il s'appliqua, quatre jours plus tard, à documenter Haguenin sur son œuvre même, et le fit sans déplaisir, ainsi qu'en témoigne encore son Journal (24 octobre) :

Submergé de nouveau. Ai travaillé hier depuis le matin jusqu'à deux heures, une lettre à Haguenin destinée à faciliter et à favoriser son zèle. Il parle de présenter mon œuvre au public berlinois. : il parle bien. Je commence à être las de ne pas être; dès qu'une grande ferveur ne me soutient plus, je me débats. L'amour-propre blessé n'a jamais donné rien qui vaille, mais parfois mon orgueil souffre d'un véritable désespoir. Et je vis certains jours comme dans le cauchemar de celui qu'on aurait muré vivant dans son tombeau. Misérable état qu'il est bon de connaître; d'avoir connu. J'écrirai cela plus tard, quand j'en serai sorti (5).

On devine l'importance de la lettre en question, dont Gide n'avait cependant conservé ni minute ni copie (6) et qui est demeurée inédite. Nous avons eu la bonne fortune, au cours de recherches au Département des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale, de découvrir ces cinq grands feuillets (22 X 33 cm), entièrement couverts au recto d'une écriture serrée; cette pièce, acquise en 1963 par la Bibliothèque, ne figure pas encore dans les fichiers. En voici la fidèle transcription (7) :


Paris 23 Octobre 1907.
Mon cher Haguenin,

Quel plaisir m'a fait votre lettre (8) ! Je me confondrais en remercîments, si je n'avais, d'après votre aimable proposition, beaucoup à vous dire : Je réponds point par point.

1° J'écris à Blei (sans doute s'il est à Berlin déjà, recevra-t-il ma lettre en retard), pour qu'il facilite au besoin vos entrées au théâtre et double votre voix si, assistant à quelque répet. quelque critique de mise en scène ou d'interprétation vous semblait utile. Ci joint du reste une lettre pour Barnowsky,
le directeur du Kleines Theater qui vous accréditera suffisamment.

2° Billets pour quelques amis ? — V. ma lettre à Barnowsky. Et merci pour la propagande.

3° Je cours au « Mercure » et vous fais envoyer tous ceux de mes bouquins que j'y trouve (9).

4° J'attache en effet une grande importance à ce que vous pourrez faire pour moi à Berlin — tant à cause de vous, qu'à cause du public qui vous écoute et qui est habitué à vous croire.

Jusqu'à présent j'ai joué à cache-cache avec « la critique » ; j'attendais qu'on me découvrit et me défendais d'envoyer mes livres aux [journa] professionnels des journaux ou des revues. A ce jeu je n'ai souvent pris que moi-même. Je suis resté si bien caché que l'an dernier, un détrousseur américain, traduisant de l'allemand mon « In Mémoriam » (Oscar Wilde) écrivait dans sa préface : About M. Gide I regret that I can tell you nothing ; I prefer to invent nothing (10). Si imprudent qu'il soit, ce jeu de Galathée (11) me flatte et m'amuse — moins peut-être pourtant que le raccrochage de célébrité auquel je les vois pour la plupart se livrer. — Ajoutons que j'attends de ce jeu quelque leçon. — C'est ainsi qu'il m'intéresserait bien davantage de savoir ce que
vous penseriez de mon œuvre par vous même, que de venir vous dire : voici ce qu'il sied d'en penser. Du reste, j'aime à croire qu'il en irait à peu près de même ; je crains seulement que le temps ne vous manque — car je demande à être lu lentement (12).

5° Idées directrices, conception de la vie et de l'art.

... J'ai bien peu de temps moi même pour élaborer ici une éthique et une esthétique... — Tenez, ces quelques lignes que cite Harden dans une de ses dernières Zukunft (13) m'ont, à les relire, paru bonnes et assez significatives [deux mots illisibles biffés]. Je n'ai plus sous la main la conférence dont elles sont extraites et c'est pourquoi je vous envoie ce texte allemand ; je crois que la traduction de cette conférence a été reproduite en guise de préface par Blei, dans son édition de Candaule qu'il vous donnera, j'en suis sûr, bien, volontiers. Blei n'est ni un vilain ni un sot ; vous ne l'avez malheureusement vu qu'éméché; j'étais honteux de lui ; il vaut mieux (14). Ci joint aussi, tant pour vous le faire connaître que pour vous renseigner sur moi, ce bout d'article-portrait, où ma foi je me reconnais assez bien. Cela a paru dans la Zeit de Vienne (15), puis a été reproduit dans un Almanach littéraire d'où je l'arrache. C'est intitulé « Nietzsche en France ». (Ceci dit pour vous permettre, à l'occasion, de lui en parler.) Je crois de plus que Blei sent assez bien ce que j'ai voulu dans Candaule et comment il faudrait le jouer.

Je voudrais joindre à ces découpures, l'excellente étude de Drouin sur l'Immoraliste — irretrouvable pour l'instant (16). Quel amusement je prendrais à vous entendre présenter ce livre à vos « belles écouteuses » (17). Les dames « avancées » de chez nous — une Noailles, une Delarue-Mardrus (enthousiaste article dans l'ex-revue Blanche) se sont éprises de ce petit roman (18) pour des
raisons peut-être un peu... louches, que vous saurez apprécier. Du reste, et grâce à mon système, le livre est demeuré presque inaperçu. J'ai confiance que le livre est assez bon pour [se payer ça] attendre. « Livre admirable, dont on n'a pas assez parlé » s'écrie Mirbeau, longtemps après, au cours d'une interview— fort galamment, car je n'avais pas été tendre pour lui du temps que moi même je « faisais de la critique » (19).

6° Mes grandes admirations : la Grèce

modernes : la plus grande je crois : Dostoïevsky — (puis Stendhal, puis Dickens ; — Balzac loin après — Ibsen — Goethe comme éducateur).

Malgré ce qu'on en a parfois dit en Allemagne, où l'on semble vouloir m'adopter — disons mieux : me reconnaître, — je suis français, je me sens Français jusqu'aux moelles — et Cartésien — et ne me reconnais pour ancêtres que Molière, Racine, Retz, Montesquieu, Constant, Flaubert. Dans le galvaudage et le sabottage général, je n'ambitionne pas d'autre gloire que : n'avoir pas trop dégénéré.

Que je serais heureux, cher Haguenin, si, trouvant un peu de temps pour me lire, vous pouviez [trouver] penser cela de moi.
Quelques mots encore sur Candaule.

A Vienne, dans le colossal Volkstheater, on me l'a joué (20) comme un grand opéra, avec un luxe de mise en scène, d'éclairages divers, de musique accompagnant chaque baiser, — des pauses, des effets dont je n'avais que faire et qui faussaient sensiblement la tenue de ma pièce. — Je compte assez sur l'exiguïté relative de la scène de Berlin ; ce qu'il faut éviter autant que possible, ce sont précisément les effets (spécialement ne pas insister à la fin du premier acte, au meurtre de la femme de Gygès — rideau très vite — A Vienne, on inventait un effet de clair de lune sur Gygès et sur le cadavre !!!) Candaule doit rester un jeu, presque un persiflage, pathétique mais toujours léger.

[ J'ai horreur des effets, en art — antithèses, mots sublimes, phrases « poétiques », tirades, — et de tout ce qui tend à faire passer le coton pour de la laine. — Concluez, je vous en prie, que j'ai tout le romantisme, à commencer par Hugo (que pourtant j'admire rudement !) (21) et l'artistisme (de Gautier, d'Annunzio (22) etc.) en horreur. — []] Ceux qui appellent sécheresse, dûreté dans mon œuvre la simplicité et la pûreté que j'exige, toujours plus, de moi, méconnaissent par quel effort on y parvient — et quelle complexité, tumultueuse d'abord, j'y réduis. ] (23)

La grande difficulté de cette représentation, c'est le rôle de Candaule. Ce rôle, je sens, je sais, j'ai la conviction qu'il est VRAI ; mais je crois aussi qu'il est neuf ; cela suffit pour le faire juger faux ; il ne rentre pas dans le répertoire des sentiments que l'acteur a l'habitude d'exprimer (24). — A Paris Lugne-Poë (25) en avait fait un lunatique ; à Vienne, l'acteur dont le nom m'échappe, un libidineux voyeur. — Candaule doit être d'une admirable santé. Il doit être admirable, à la façon du Timon (au 1er acte) de Shak. — dont il est descendu tout droit, je l'avoue (26). — Je ne m'amuse à peindre que des êtres admirables — admirables diversement, inconciliablement — et à faire jaillir le drame de cette inconciliabilité même [un mot illisible biffé], (Ainsi : Candaule Gygès et Nyssia ; ainsi mon Immoraliste et sa femme .—) je serais extrêmement heureux que vous sentissiez tout cela — et le reste — par vous même, à la lecture de ma pièce et de sa préface — (un peu puérilement
insolente — tant pis!).

Je ne connais pas du tout Max. Harden, ne [crois] n'imagine [un mot illisible biffé] même pas comment il a pu prendre connaissance de ma littérature — et crois n'avoir avec lui que bien peu d'idées communes. N'importe. Voici ce qu'il disait dans une conférence d'Avril dernier.

.... « nur der Wille, zu unterhalten, zu amüsieren, nirgends der Schein einer Weltanschâuungsfrage. Das bleibt allein der Deutschen Buhne, die man zu einer zentralen Kulturmacht auszugestalten den Wunsch hat. Vereinzelte Männer wollen dies ja in England und Frankreich ebenfalls : André Gide
hier, Bernard Shaw dort. » (27)

Je suis très fat au sujet de Candaule — assez pour croire que Harden ne se trompe pas en [un moi illisible biffé] me citant ainsi.

Et maintenant : Au revoir. Excusez la longueur et le décousu de cette . Je n'ai pas eu le temps de la faire plus courte (28). Merci d'avance pour ce que vous pourrez faire et très cordialement votre

ANDRÉ GIDE.
Je cours au Mercure.


Notes :

1. Et qu'a entreprise, pour sa thèse de doctorat à McGill University, Montréal, Mme Yvonne Waltz. Le travail de James G. McLaren, The Théâtre of André Gide. Evolution of a Moral Philosopher (Baltimore, The Johns Hopkins Press, 1953), se bornait à l'analyse chronologique des pièces et, en appendice, à quelques notes sur les représentations et leur accueil par la critique. La thèse allemande de Brigitte Kahr, André Gide und seine Dramen (Vienne, 1954, 476 p. dactyl.), n'a pas été imprimée.

2. Voir sa Préface à la seconde édition du Roi Candaule (avec Saut, Paris, Mercure de France, 1904), préface presque entièrement composée d'extraits de presse, « afin d'aider le lecteur à se faire une opinion [...] sur l'excellence de la critique dramatique dans les journaux de l'an 1901 » (p. 147).

3. Voir la lettre d'Emile Haguenin, datée du vendredi 9 juillet [1897], où il remercie Gide d'avoir accueilli avec indulgence quelques vers passionnés qu'il venait de publier dans L'Ermitage (sans doute ces Exhortations, d'ailleurs dédiées « à André Gide », parues dans le n° de mai, p. 343-4). Cette lettre (y 580.1) fait partie d'un ensemble de 18 pièces conservées à la Bibliothèque Jacques-Doucet (Paris) — 17 lettres et télégrammes de Haguenin, et un double dactylographié de la lettre de Gide du 13 janvier 1908 que nous donnons plus loin — ensemble essentiel pour l'histoire du Candaule berlinois, avec toutes les découpures de la presse allemande qu'avait conservées Gide
(Fonds Gide, classeur A-17, VI.I).

4. Der König Candaules, Umdichtung von Franz Blei, Leipzig, Insel, 1905. Franz Blei, avec qui Gide eut jusqu'à la guerre de 1914 « d'assez bonnes relations littéraires » (Journal, p. 711), devait encore traduire sa Bethsabé (dans la revue Hypérion, en 1908) et Le Prométhée mal enchaîné (Munich, 1909) ; il fut aussi le traducteur de Claudel (Partage de Midi, L'Otage). V. ce que Gide écrivait de lui à Claudel dans ses lettres du 25 septembre 1905 et du 24 octobre 1907 (Correspondance Claudel-Gide, éd. R. Mallet, Paris, Gallimard, 1949, p. 50-51 et 77-78). Un choix important de son œuvre de critique a été récemment publié (Franz Blei, Schriften. in Auswahl [choix et préface de A.P. Giitersloh], Reinbek, Rowohlt, 1966).

5. Journal 1889-1939, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1948, p. 252 et 253.

6. C'est le mois suivant (novembre . 1907, v. Journal, p. 254), au moment où il prit Pierre de Lanux comme secrétaire, que Gide eut sa première machine à écrire, grâce à quoi il put garder le double des lettres qu'il jugeait importantes.

7. Cette lettre, préemptée à la Librairie Ahdrieux par là Bibliothèque Nationale le 16 décembre 1963, pour 1500 F, fait partie d'un petit ensemble relié de documents très divers, sous le titre Mélanges littéraires XIXe-XXe siècles (N.a.fr. 14.827, 97 S ; la lettre, constituée de 2 ff. doubles et 1 simple, cotée ff. 10 à 15). .Nous mettons entre crochets droits les mots ou fragments biffés, entre crochets obliques ce qui a été visiblement ajouté par Gide en marge ou dans les interlignes ; nous avons cru pouvoir nous dispenser de surcharger de sic notre transcription fidèle de l'autographe.

8. Nous n'avons pas retrouvé cette lettre de Haguenin.

9. Gide avait alors publié au Mercure Le Voyage d'Urien, suivi de Paludes (1896), Réflexions sur quelques points de littérature et de morale (1897), Les Nourritures terrestres (1897), Le Prométhée mal enchaîné (1899), Philoctète [avec Le Traité du Narcisse, La Tentative amoureuse et El Hadj](1899), Lettres à Angèle (1900) L'Immoraliste (1902), Prétextes (1903), Saül (1903, rééd. avec Le Roi Candaule en 1904) et Amyntas (1906).

10. C'est-à-dire : « De M. Gide, je regrette de ne pouvoir rien dire ; je préfère ne rien inventer ».

11. Allusion à la jeune fille de Virgile qui, mêlant la pudeur à la provocation, lance une pomme sur le séduisant berger Damoetas et fuit aussitôt se cacher sous les saules... espérant bien avoir été vue (Bue, III, 64-65) :
Malo me Galatea petit lasciua puella
Et fugit ad salices et se cupit ante uideri.

12. Cf. lettre à René Boylesve du 24 octobre 1912 (citée par Jean-Jacques Thierry, Gide, Paris, Gallimard, 1962, p. 238) : « Je lis très lentement, comme je voudrais qu'on me lise » ; et le célèbre «Je n'écris que pour être relu » du Journal des Faux-Monnayeurs (Paris, Gallimard, 1927, p. 53).

13. Maximilian Harden, célèbre polémiste allemand dont la revue Die Zukunft, qu'il rédigeait seul et à laquelle il se vouait jour et nuit, dénonça tous les scandales de l'Allemagne impériale et républicaine pendant trente ans jusqu'en 1922. Il y avait cité un fragment de la conférence faite par Gide à Bruxelles, en mars 1904, sur L'Evolution du théâtre, (publiée la même année en tête de l'édition de Saül-Le Roi Candaule au Mercure, puis reprise dans les Nouveaux prétextes en 1911).

14. « Ce vieux bohême paraît encore extraordinairement vert », notera Gide en 1930 de son ancien traducteur (Journal, 22 juillet 1930, p. 998)...

15. Cet article de Blei, Nietzsche en France, paru dans le n° du 18 juillet 1930 de Die Zeit, fut traduit et publié intégralement par Lucile Dubois dans sa rubrique « La France jugée à l'étranger » du Mercure de France de septembre 1903 (n° 165, p. 811-820).

16. Michel Arnauld (pseudonyme du beau-frère de Gide, Marcel Drouin) : « Les Livres : L'immoraliste, d'André Gide », La Revue Blanche, n° 227 du 15 novembre 1902, p. 470 sq.

17. Verlaine : « Les donneurs de sérénades / Et les belles écouteuses / Echangent des propos fades...» (Mandoline, Fêtes Galantes).

18. Lucie Delarue-Mardrus, qui avait écrit à Gide deux belles lettres sur L'Immoraliste
(17 et 29 juin 1902, inédites, Bibliothèque Doucet, y 462.6 et 7), donna à La Revue blanche (n° 219 du 15 juillet 1902, p. 413 sq.) un " Essai sur L'immoraliste ». Le dernier numéro de La Revue blanche avait paru le 15 avril 1903.

19. Le Matin du 8 août 1904 avait en effet publié une interview accordée par Octave Mirbeau au journaliste Vauxelles, où l'on pouvait lire : « M. Mirbeau, excité, s'abandonnait à des jugements sévères que je n'ose rapporter. [...] Citez-moi, dis-je enfin, des «jeunes» intéressants, originaux. Octave Mirbeau me loua vivement l'Immoraliste d'André Gide, «admirable livre dont on n'a pas parlé»; les drames touffus, où il y a des parties de premier ordre, de Paul Claudel, consul à Fou-Tcheou [...] ». Dans la première, surtout, des Lettres à Angèle (L'Ermitage, juillet 1898), Gide avait pourtant été fort sévère pour Mirbeau : « Voyez M. Mirbeau... Vous qui le connaissez et qui avec quelque influence sur lui, vous devriez bien tâcher de lui lire un peu ses articles. Ils sont stupides ». (Et voir le trait final de la deuxième, puis de la troisième Lettre...) Depuis 1901, Gide ne « faisait plus de critique », ou presque.

20. En 1906.

21. On se rappelle que c'est dans L'Ermitage de février 1902 (p. 109) qu'à l'enquête « Quel est votre poète?», Gide avait laconiquement répondu : « Hugo, — hélas!».

22. Un an plus tard, le « faux départ » de la N.R.F. et la brouille avec l'équipe d'Eugène Montfort seront notamment dûs à un article trop élogieux de Marcel Boulenger sur d'Annunzio. Et l'on connaît l'extrême sévérité de la conférence que Gide fera en 1914 sur Gautier (v. Incidences, Paris, Gallimard, 1948, p. 153-5).

23. Les grands crochets droits qui encadrent ce paragraphe sont de Gide lui-même.

24. Cf. la première Préface à Candaule (Paris, Editions de la Revue Blanche, 1901) : « Tout caractère neuf, au théâtre, paraît toujours, d'abord, un caractère d'exception. Le public, avant de l'admettre, proteste. Au théâtre, ce qui sort de la convention paraît faux. Le théâtre vit de conventions. On en veut à qui nous en tire ; à qui tâche de nous en tirer. Pour le public, il y a des sentiments naturels, et d'autres qui ne le sont pas. Tous les sentiments sont dans l'homme, mais il en est certains pourtant que l'on appelle exclusivement naturels, au lieu de les appeler simplement plus fréquents. Comme si le fréquent était le plus naturel que le rare ? le plomb plus naturel que l'or !
Tout ce que fait Candaule est naturel. »

25. Créant le drame au Théâtre de l'Œuvre le 9 mai 1901, Lugné-Poe en avait assuré la mise en scène et interprétait le rôle du Roi.

26. L'aveu est intéressant, que Gide semble n'avoir répété nulle part ailleurs dans son œuvre — son œuvre où il a si souvent parlé de Shakespeare, mais jamais de Timon d'Athènes, lu à Yport entre le 17 mai et le 2 juin 1893 (d'après son Subjectif inédit).

27. C'est-à-dire : « [...] uniquement la volonté de faire passer le temps, d'amuser, nulle part l'ombre d'une question métaphysique. Cela demeure unique sur la scène allemande, que l'on souhaite transformer en une puissance culturelle centrale. Des hommes isolés veulent cela aussi en Angleterre et en France : André Gide ici, Bernard Shaw là-bas. »

28. Allusion évidente, faut-il le préciser, à la célèbre fin de la XVIe Provinciale : « mes lettres n'avaient pas accoutumé [...] d'être si étendues. [...] Je n'ai fait celle-ci plus longue que parce que je n'ai pas eu le loisir de la faire plus courte. »"