dimanche 11 janvier 2009

Correspondance André Gide - Jean Royère

Editeur de textes rares et de plaquettes de bibliophilie, les Editions du Clown Lyrique livrent "Votre affectueuse insistance", une correspondance entre Jean Royère et André Gide. Cinquante-trois lettres, dont dix-huit de Gide, échangées entre 1907 et 1934. Lettres réunies, annotées et présentées par Vincent Gogibu, spécialiste de la littérature de la fin du XIXe siècle et qui dirige l'édition de la correspondance de Remy de Gourmont. L'évocation de Remy de Gourmont et de Jean Royère nous replonge dans l'univers des revues littéraires...

Jean Royère est né en 1871 à Aix-en-Provence. De 1887 à 1893, il dirige avec René Ghil les Ecrits pour l’art, où collaboraient des poètes tels que John-Antoine Nau et F.T. Marinetti, le fondateur du futurisme. Mallarméen en diable, cet ancien professeur en Roumanie puis fonctionnaire au service des eaux cultivait le goût pour le symbolisme et ce qu'il appellera, avec l'abbé Bremond, le musicisme. "Ma poésie est obscure comme un lys", aimait à dire Royère, défendant l'Art pour l'Art contre l'invasion des préoccupations sociales en poésie.

En 1906 Jean Royère fonde La Phalange qui sera publiée, avec l'aide financière du "Cubain devenu poète français" Armand Godoy, jusqu'en 1914. Y collaborent Albert Thibaudet, André du Fresnois, Léon Werth, Edouard Schneider, Henri Franck, Louis de Gonzague Frick, John-Antoine Nau, Robert Randau, Riciotto Canudo, Ernest Tisserand, Tristan Klingsor, Paul Drouot, Julien Ochsé, Louis Chadourne, André Spire... Mais aussi Guillaume Apollinaire, Gustave Kahn, Emile Verhaeren, André Gide, Henri de Régnier, Remy de Gourmont, Jules Romains, Moréas...

En mai 1926, Royère lance une nouvelle revue : Le Manuscrit autographe, qui comme son nom l'indique, reproduira de nombreux fac-similés de manuscrits de poètes et cela jusqu'en 1933, le temps de trente-quatre numéros. André Gide y donnera sa "Préface inédite pour une nouvelle édition des Nourritures terrestres" en septembre 1926, un "Rilke" en mai 1927, "Cogitations" en juillet 1929, "Confidence" en mars 1930 et une "Lettre à Armand Godoy" en janvier 1933. Armand Godoy dont Royère devint après-guerre le collaborateur et conseiller, avant de sombrer dans l'oubli et de mourir en 1956.

A noter ce site qui rend hommage à Royère (et à Vincent Gogibu) et donne une tentative de bibliographie. Le site des Amis de Remy de Gourmont consacre aussi une page à La Phalange ici.

On trouvait Royère pédant et sans humour. Il n'en manque pourtant pas quand, fidèle à son Art et sa tenue, il raille la NRF "revue de cons" très "potache distingué". Ou quand il donne du "maître illustre" à André Gide qu'il considère parfois comme un "vieux forban"... Jean Royère – André Gide, Lettres (1907-1934) "Votre affectueuse insistance", Paris, Editions du Clown Lyrique, 2008, 16 €.

mardi 6 janvier 2009

Sur le front éditorial

Gallimard a fait paraître en octobre dernier dans sa collection Folioplus Classiques le texte de La Symphonie pastorale assorti d'un dossier et de notes de Lucien Giraudo, auteur de nombreuses lectures accompagnées pour les lycéens notamment. Il analyse influences et contexte, et les rapports entre le journal intime, l'autobiographie et l'oeuvre romanesque chez Gide, Kierkegaard, Bernanos, Sartre et Butor. En annexe, le photographe Ferrante Ferranti confronte l'image de Gertrude à celle d'Ophélie vue par Julia Margaret Cameron. L'occasion de (re)découvrir cette pionnière de la photographie.


Autrement plus conséquente, la publication en décembre dernier aux Presses Universitaires de Bordeaux de André Gide, l'Ecriture vive, par les deux gidologues Martine Sagaert (Journal 1926-1950 de la Pleïade) et Peter Schnyder (Permanence d’André Gide, L’Harmattan). Une approche génétique au travers d'un livre et surtout d'un DVD-Rom retraçant cette genèse au travers de quelques 500 documents manuscrits et iconographiques souvent inédits.


La fameuse "écriture du moi" constitue une part importante de cette somme, au travers du Journal et d'Ainsi soit-il. L'autre approche résidant dans les rapports de Gide à l'étranger, au travers de Retour de l'URSS et des Retouches, et aux langues étrangères via les lectures et les traductions. Sont ainsi confrontés les manuscrits de Gide mais aussi Montaigne, Rilke et Charles-Louis Philippe.


Gide se prête bien (trop bien ?) à la critique génétique. Il y a quelques années déjà l'André Gide Editions Project de l'Université de Sheffield sous la direction d'Alain Goulet et Pascal Mercier donnait sur CD-Rom une Edition génétique des Caves du Vatican. De même l'édition de 1997 du Journal dans la Pléiade montrait bien que, contrairement à ce qu'il affirmait, Gide ne versait pas toujours tout à son Journal mais conservait scrupuleusement la moindre trace de ses écrits...

jeudi 1 janvier 2009

Rôties au foie gras et vin chaud

"Malgré son horreur des fêtes, il se plie le plus gentiment du monde à toutes nos petites traditions de famille et il se couche fort tard, bien après le vin chaud de minuit." 31 décembre 1931, Cahiers de la Petite Dame, tome 2, p. 123.

Bonne année à toutes et à tous !

samedi 27 décembre 2008

Vente de la bibliothèque de M. André Gide

Je découvre sur un site consacré aux frères Goncourt un article d'Alain Barbier Sainte Marie* qui analyse les lectures gidiennes des Goncourt par le petit bout de la lorgnette : "André Gide avait lu les Goncourt. Nous avons une liste des livres d'eux par lui possédés grâce au Catalogue de livres et manuscrits, édité par Edouard Champion, en 1925, à l'occasion de la vente à Drouot, les 27 et 28 avril de cette année, de «la bibliothèque de M. André Gide»."

Rien d'étonnant en effet de trouver "seize titres" des Goncourt dans le catalogue de la célèbre vente qui eut lieu à la salle 8 de l'Hôtel Drouot ces 27 et 28 avril 1925. Mais on aurait pu relever des appréciations plus documentées dans le Journal de Gide, de la consternation de Blanche notée le 19 janvier 1902 au conseil tiré du contre-exemple des Goncourt dans les Feuillets de 1921. Et j'en passe...

Surtout on ne peut laisser passer cette assertion : "Pourquoi cette vente par un lecteur aussi exercé et aussi amoureux des belles éditions, comme en témoignent l'abondance et la qualité des ouvrages reliés, livres avec envoi, et sur grand papier ? Parce qu'il avait besoin d'argent, sans aucun doute. Le 14 juillet suivant, il partirait pour le Congo, en compagnie du cinéaste Marc Allégret. [...] Les deux vacations à Drouot ont rapporté une belle somme à Gide : 121 692 fr. en 1925. De quoi faire un beau voyage…"

"André Gide vend ses livres. Cela peut arriver à tout le monde, même – où surtout par le temps qui court – à un homme de lettres. L'homme de lettres est généralement imprévoyant, mauvais administrateur de ses deniers, et d'ailleurs sujet à d'étranges vicissitudes : il peut gagner une fois cent mille francs, ou davantage, et dix-huit cents francs l'année suivante. [...] D'autre part il est souvent fantaisiste, capricieux et pourrait chercher de l'argent tout simplement de l'argent pour acheter autre chose. On en découvrirait même par hasard un ou deux qui appartiennent à la catégorie des bibliophiles spéculateurs [...].
Au surplus, aucun de ces cas n'est celui d'André Gide, qui ne vend qu'une partie de sa bibliothèque, et pour des raisons très particulières, telles qu'on les pouvait attendre de cet esprit subtil
." Paul Souday, dans Le Temps du 10 avril 1925, n'épargne pas André Gide : il y a pour lui pire que la cupidité qui n'a rien à voir dans cette affaire...

La question de l'argent nécessaire pour le voyage au Congo n'était en effet pas l'essentiel, ou si elle l'était, elle n'avait nullement besoin de la préface que fit Gide au catalogue de la vente. "L'amitié à l'encan" ou "A. Gide et son vilain geste" titre le Journal Littéraire. Gide qualifie lui même, dans les entretiens avec Jean Amrouche, la première préface de "jeu de massacre". La seconde, qui sera publiée, est donc atténuée.

Gide n'en dit pas moins les raisons qui le poussent à se séparer de quelques-uns de ses livres : c'est que leurs auteurs se sont auparavant séparés de lui. Il ne coupe pas les pages dédicacées pour bien montrer les éloges et témoignages d'amitié de ceux qui aujourd'hui l'ont renié ou le critiquent : Pierre Louÿs, l'ami de jeunesse, Francis Jammes, retourné à la religion, Albert Samain, critique enthousiaste des Nourritures, Maeterlinck...

Aux côtés de l'Anti-Corydon, dédicacé mais non coupé, on trouve aussi quantité de belles éditions, "livres qui ne me font souvenir que d'une crise de bibliomanie, dont je suis fort heureusement guéri", répond Gide à Paul Souday dans le Temps du 17 avril 1925. Il poursuit : "Vous le savez du reste et l'avez dit : l'amour de la littérature n'a que très peu de choses à voir avec celui des livres. Dans l'édition à 1 fr. 20, où je la relis à présent, que j'emporte avec moi en promenade et couvre de coups de crayon, l'Education Sentimentale ne me paraît pas moins admirable que dans cette première édition dont je me sépare et que je crois bien n'avoir jamais ouverte."

Cet esprit de détachement ménalquien s'explique aussi par plusieurs évènements : le Voyage au Congo sera une expédition difficile dont beaucoup ne reviennent pas. Gide a alors 55 ans. Fin 1924, il est opéré de l'appendicite et, convaincu qu'il pourrait ne pas s'en réveiller, rédige son testament par lettre à Roger Martin du Gard qu'il fait exécuteur testamentaire avec Jean Schlumberger. Il prend notamment des dispositions pour Elisabeth et leur fille Catherine. L'opération se passe bien mais sitôt après meurt Jean Rivière et s'en ensuit une tentative de récupération de l'écrivain par les catholiques, menée par sa propre épouse Isabelle Rivière.

Soucieux de sa figure, de ce qui restera de Gide après Gide, la vente de sa bibliothèque est pour lui une manière de "mise au net" : il l'expurge des amis anciens, des ennemis nouveaux, des volumes trop fastueux qui ne lui correspondent plus tout comme des auteurs qui ne correspondent plus à ses lectures actuelles.

On voit bien que le besoin d'argent (Gide n'a jamais eu à proprement parler "besoin d'argent") n'est qu'une motivation mineure de la vente. Il y a fort à parier d'ailleurs qu'une partie de la somme récoltée fut destinée à assurer l'avenir de sa fille Catherine. Avant de partir pour le Congo, Gide cède les droits des Faux-Monnayeurs qu'il vient d'achever à Elisabeth. Il vend à un collectionneur le manuscrit original : 16 000 francs qui serviront à acheter une auto à Elisabeth.

Alors qu'un collectionneur propose de racheter l'ensemble de la bibliothèque d'une seule pièce, Gide doit en faire l'estimation : 125 000 francs. La Petite Dame rapporte : "Elle a rapporté 123 000 francs. C'était vraiment se tromper de bien peu. Il s'était amusé à deviner ce que se vendrait chacun des livres ; c'est ainsi qu'il avait obtenu son total. Il avait estimé certains trop haut et tous les siens trop bas."**

Ce sont en effet les livres de Gide qui vont faire les meilleures enchères avec Leaves of Grass, de Walt Whitman. Faut-il y voir une façon pour Gide de savoir "ce qu'il vaut" ? Une autre motivation souterraine de cette vente ? Ce n'est pas exclu car il y a là une façon d'amusement tout gidien. L'amusement ! Comme souvent la Petite Dame est celle qui, connaissant le mieux son grand homme, aura le dernier mot :

"Il lit encore pour moi la préface au catalogue de le vente de ses livres ; c'est la deuxième version. La première, qu'il lit aussi et que Martin du Gard fit annuler, est un véritable jeu de massacre : à chacun des anciens amis dont il vend les oeuvres, il dit brutalement pourquoi. Evidemment, c'est une agression assez intempestive, qui risquait de le montrer plus rancunier qu'il ne l'est au fond, mais ça avait une allure plus franche, que je préférais peut-être. Peu de choses lui firent plus de tort dans l'opinion que cette vente ; les raisons qu'on veut y voir ne sont pas aisément défendables ; aucune, pourtant, je crois, ne couvre exactement la vérité. "The truth is rarely pure and never simple (Oscar Wilde). Ne jamais oublier, quand on le juge, l'importance pour lui de l'amusement."***

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* paru dans les Cahiers Edmond & Jules de Goncourt, n°5,1997, pp. 79-81.
** Cahiers de la Petite Dame, tome 1, p. 224
*** ibid., p.216

lundi 15 décembre 2008

Gide et La Bruyère

Comme je reprends ces derniers soirs La Bruyère, je découvre la préface de Jouhandeau qui m'avait totalement échappée... C'est sans doute un trait de la jeunesse que d'aller directement à ce qu'elle croit l'essentiel, en l'occurrence le texte, sans se soucier des prologues. Ainsi longtemps je sautais à pieds joints par-dessus les préfaces. Ainsi bien avant de découvrir André Gide j'ai contourné ses préfaces à Vol de nuit, La dame de pique, Le voyage en Orient ou à La faim.

Dans L'art de la Préface, paru récemment chez Gallimard, Pierre Bergé donne précisément celle aux Caractères aux côtés de celle de Gide aux Essais de Montaigne et celle de Malraux aux Cahiers de la Petite Dame. Bergé, qui a toujours si bien su soutenir le talent des autres, préfère mettre en lumière ces textes oubliés plutôt que de donner les siens, comme si tout avait été dit – pour en revenir à la Bruyère !

Gide était en désaccord profond avec cette pensée qui ouvre Les Caractères selon laquelle "Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent." "Depuis le sortir de l'enfance je me heurte à ce décret de La Bruyère et n'ai cessé de m'élever contre lui", écrit-il dans un Feuillet de 1937 pour soutenir le progrès moral comme technique.

Déjà, le 12 octobre 1921, il expliquait : "Chaque été je relis en partie Les Caractères ; non que j'admire particulièrement La Bruyère ; il est dix auteurs de ce temps que je lui préfère et qui m'étonnent davantage ; mais précisément il n'en est aucun dont l'étoile soit plus rassurante. Très souvent, et principalement dans le premier livre, on se demande si ce qu'il dit valait vraiment la peine d'être dit, tant cela paraît simple et raisonnable ; mais on lui sait gré de le dire pourtant, et si simplement. Il ne cherche ni à étonner ni à plaire ; mais à exprimer raisonnablement ce dont il est sûr."

Et de poursuivre : "Je suis tourmenté par le désir de refaire les caractères, il n'y aurait sans doute aucune immodestie à le tenter ; j'adopterais le plan du livre et chercherais à exprimer avec cette même simplicité les nouveaux aspects de notre époque, et tout ce qu'un "honnête homme" d'aujourd'hui peut penser raisonnablement sur les moeurs, sur la société et les éléments divers qui la composent, sur la littérature, sur la religion et sur les arts. J'y dirais d'aussi simples choses, et aussi simplement que ceci : Il faut sans doute moins de patience et moins d'effort pour mûrir un art qu'il n'en faut pour l'empêcher de se corrompre."

En 1925, une petite plaquette intitulée Caractères* paraît mais Gide qui reprend cette dernière "pensée", même si Gide n'aime pas ce mot. "J'ai deux choses toujours en train, dit-il, pour lesquelles je note tout ce qui me vient : Les Nouvelles Nourritures, auxquelles je n'écris guère que d'inspiration, quand ma plume ne peut aller assez vite pour suivre ma pensée, en métro, dans la rue, n'importe où ; puis, Les Nouveaux Caractères, à la manière de La Bruyère, où le bon sens surtout se fera entendre", confie-t-il à la Petite Dame qui le note le 9 août 1926.

Ce matériau classé sous les initiales N.C. pour Nouveaux Caractères ne donnera pas lieu à une parution à part. Il se répartira finalement entre Divers (voir note), Les Nouvelles Nourritures et le Journal, notamment dans les Feuillets. La simplicité et le bon sens continueront à séduire Gide tout au long de sa vie :

"Je relis les caractères de La Bruyère. Si claire est l'eau de ces bassins, qu'il faut se pencher longtemps au-dessus pour en comprendre la profondeur." (Journal, 26 septembre 1926, à Hammamet)

"Le soir, lu quelques pages de La Bruyère, qui m'ont lavé de toutes les agitations, les tourments, les médiocres et vaines contorsions de ce jour" (Journal, 21 octobre 1929)

A la fréquentation des Caractères, on en vient malgré soi à faire du La Bruyère : Jouhandeau n'a pas tort car si l'on remarque bien, les passages du Journal de Gide qui suivent l'évocation de la lecture des Caractères donnent eux aussi dans cette imitation. Dans la préface de Jouhandeau, on trouvera encore relevés deux traits des Caractères qui n'auront pas manquer de plaire à Gide : la dénonciation des injustices** et la singularité***.

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* Plaquette parue aux éditions La Porte Etroite en tirage confidentiel, ces textes seront repris en 1931 dans l'édition de Gallimard intitulée Divers.
** "Sans qu'il y ait chez La Bruyère l'intention de fronder, d'attenter à l'ordre établi, son honnêteté absolue et son information éclairée annoncent avec une sorte d'inévitable et inconsciente logique ce qu'il se contente d'appeler un avenir, ce que nous appellerons l'abolition des privilèges et l'échafaud. "Le peuple n'a guère d'esprit et les grands n'ont point d'âme. Je ne balance pas; je veux être peuple."", Marcel Jouhandeau, préface aux Caractères, Gallimard, 1965.
***"Il me semble qu'on n'a pas assez remarqué la liberté avec laquelle La Bruyère envisage parfois une sorte d'individualisme, de no man's land qu'il appelle singularité, où l'on accède par des voies réservées. On dirait qu'il prospecte un domaine réservé, au-delà du bien et du mal, hardiesse particulièrement sympathique chez un psychologue de son milieu et de son époque." Ibid.

Trois Nobel à Troyes

Vendredi à la salle des ventes Boisseau-Pomez de Troyes, parmi les 540 lots qui passeront aux enchères, sera proposé un recueil des manuscrits des discours de réception du prix Nobel de Martin du Gard (1937), Gide (1947) et Camus (1957) reliés par Paul Bonnet avec un ensemble de documents et lettres qui expliquent comment ces manuscrits sont parvenus entre les mains du collectionneur. L'ouvrage est estimé entre 3500 et 4000 euros.

"Une autre « rareté » avec un dossier du Vieux Colombier, réunissant des pièces manuscrites de Roger Martin du Gard et de Jacques Copeau. Un important recueil, très rare, relié en maroquin vert et doublé de daim rouge, « magnifiquement relié en 1958 dans le célèbre décor « irradiant » de Paul Bonet ». Un recueil qui pourrait atteindre 5 000 à 6 000 €", signale aussi l'Est-Eclair.

Plus rapide et mieux informé que moi, Philippe Brin donne le descriptif et les photos de ces lots sur son blog à RMG consacré.

lundi 1 décembre 2008

Mort de Béatrix Beck

Béatrix Beck est morte dans la nuit de samedi à dimanche à l'âge de 94 ans. (dépêche AFP)

La presse lui rend hommage évoquant bien entendu Léon Morin, prêtre (Prix Goncourt 1952 porté à l'écran). A noter l'entretien sur l'Express.fr avec la journaliste Valérie Marin La Meslée, qui co-signe le livre de souvenirs de Béatrix Beck intitulé Confidences de gargouille (Grasset, 1998). Le Monde évoquait il y a dix ans cet ouvrage.

La Petite Dame évoque sa rencontre avec Béatrix Beck qui allait peu après devenir la dernière secrétaire d'André Gide :

"Le même jour [6 janvier 1950], nous avons la visite de Béatrix Beck, l'auteur de Barny. A mon âge, on ouvre difficilement sa vie à des êtres nouveaux – à elle, tout de suite quelle sympathique et directe créature !" (Maria van Rysselberghe, Cahiers de la Petite Dame, tome 4, p.166)

Début octobre 1950, la Petite Dame note encore :

"La grande nouvelle, c'est qu'il a engagé Béatrix Beck comme secrétaire. Je le déplore un peu, mais en principe seulement (éviter d'avoir des rapports salariés avec des êtres auxquels on ouvre son amitié), et ravie d'avoir autour de moi un être aussi absolument sympathique et qui m'inspire une confiance entière." (ibid, p. 200)

C'est d'ailleurs Béatrix Beck qui préfacera la nouvelle parution du récit de Maria van Rysselberghe sur Emile Verhaeren "Il y a quarante ans" en 1968.

URSS : dupeurs et dupes

Pages de carnets autographes
(merci à Philippe Brin)


Transcription :

"Il importait de donner une direction à la marche, et vers un but qui ne fût pas trop éloigné. Je crois que de nombreux chefs aujourd'hui savent que cet oasis vers où l'on se dirigea est un mirage, mais qu'il est bon de laisser ignorer la déconvenue pour ne point décourager trop d'avancer. Mieux vaudrait enseigner aux hommes que ce paradis sera ce qu'il le feront ; qu'il ne peut y en avoir de tout fait ; que tout reste à la mesure de l'homme et que tant vaut l'homme tant vaudra la "constitution".
Mais aujourd'hui, vu cette frime, je ne vois plus, parmi les communistes stalinisés, que dupeurs et dupes. Mais les aveuglés, volontaires ou non, verront la preuve que Staline lutte contre la restauration du capitalisme dans ceci que, ceux qu'il accuse d'abord de la vouloir, cette restauration, il les fusille. Excellente façon tout à la fois de se débarrrasser d'eux et de se couvrir
."


Fort aimablement, Philippe Brin m'envoie la reproduction de deux pages de carnets autographes d'André Gide. Outre le plaisir de voir le trait sans rature d'une pensée "au courant de la plume", ce document donne une idée de ce que sont les "Feuillets" qu'on retrouve annexés au Journal en fin de chaque année.

Pour les Oeuvres complètes dont l'édition est confiée en 1931 à Martin-Chauffier, la Petite Dame donne dans ses Cahiers un aperçu de l'ampleur de ce matériau épars : feuilles volantes, pages arrachées à des carnets sur lesquelles Gide traite d'une idée, d'une personne, le plus souvent non datées, et qu'il faut par conjecture verser à la bonne année.

Ces deux pages sont "reprises pour la première fois par Martine Sagaert dans la nouvelle édition du Journal II (Pléiade 1997,p.590)", précise Philippe Brin. Ce qui les place à l'année 1937. On y voit en effet un Gide "Retour d'URSS", bien critique vis-à-vis de l'URSS de Staline. La démonstration et le ton sont ceux des "Retouches à mon Retour d'URSS" dont ces pages sont sans doute des fragments de réflexion.

L'allusion à la "constitution" vise très probablement l'adoption de la nouvelle constitution de l'URSS par le VIIIe Congrès des Soviets le 5 décembre 1936. La fin du texte, le deuxième procès de Moscou de janvier 1937. Gide porte ses Retouches à la NRF en mai 1937. Pour moi, ces feuillets datent donc des premiers mois de cette année 1937.

Il y a bien entendu un avant et un après au voyage que fit Gide en URSS en 36. Il y a aussi une profonde évolution entre les deux textes de critique que sont Retour et Retouches pourtant publiés à huit mois d'intervalle. Gide dira à la Petite Dame avoir regretté de ne publier dans le Retour d'URSS que ses conclusions et que les Retouches constituaient donc les raisonnements qui avaient conduit à ces conclusions.

Malraux voit juste lorsqu'il dit à Gide (et Gide le répète à la Petite Dame qui le consigne dans ses Cahiers, page 37 du tome 3) qu'il a vu dans le Retour le livre d'un homme ému, et dans les Retouches l'oeuvre d'un homme irrité. Irrité parce que jugé sinon calomnieux, mensonger, du moins ingrat. Gide s'emploie alors à expliquer pourquoi il brûle ce qu'il a aimé.

vendredi 21 novembre 2008

Il y a cent ans : la NRF resserrait les cravates

Il y a 100 ans, André Gide, Jacques Copeau, Jean Schlumberger, Michel Arnaud (Marcel Drouin), Henri Ghéon et Eugène Montfort fondent La Nouvelle Revue Française dont le premier numéro paraît le 15 novembre 1908. Montfort, ex-directeur des Marges, insère dans ce premier numéro, à l'insu des autres, un article contre Mallarmé signé Boquet, directeur de la revue lilloise Le Beffroi.

Cet attentat contre Mallarmé accusé "d'impuissance" fait éclater le groupe. Un second "premier numéro" – sans Monfort et ses amis – est publié en février 1909. André Gide sera le directeur de la NRF jusqu'en 1914. La Nouvelle Revue Française se veut le concurrent direct du Mercure de France, fondé en 1890, vivier des symbolistes et des jeunes auteurs dont André Gide qui lui donna ses premiers textes.

Au Mercure règne l'étonnant Remy de Gourmont, qui fait d'abord l'éloge des premiers ouvrages de Gide et l'accueille. "Le poste de commandement de Gourmont était le Mercure de France, celui de Gide la NRF. Grâce à eux, ces deux revues ont régenté les lettres dans le monde entier", commente Jean Dutourd. Entre les deux hommes toutefois, une incompréhension se change bientôt en "rivalité littéraire" de prédominance si l'on en croit Paul Léautaud :

"J'ai lu aussi de petits comptes rendus d'un livre, ou plaquette que Rouveyre vient de publier sur Apollinaire, et sur Gourmont. A propos de celui-ci, il en profite pour s'en prendre encore à Gide, dont il dit qu'il détestait Gourmont. Il parle encore là de ce qu'il connaît à peine. Il est bien certain que Gide ne pouvait guère aimer les tendances d'esprit de Gourmont, mais le débat se situait sur un bien autre plan. Rivalité littéraire, donc de prédominance, chez Gide. J'ai vu cela de près. Sans Gourmont, c'est peut-être au Mercure que Gide eût fait toute sa carrière, mais à condition d'être le premier. Or, la place était prise."

"Gourmond – une âme désespérément opaque", note Gide le 13 février 1907 dans son Journal. Déjà, dans une entrée de 1904, il expliquait son "malaise" devant Gourmont : une gêne et une hostilité. "[...] la pensée, chez lui, n'est jamais chose vive et souffrante ; il reste toujours outre et la tient comme un instrument." Montfort, qui rouvre Les Marges, oppose d'ailleurs "Gide contre Gourmont" en mai 1910. Mais qu'on ne s'y trompe pas : la NRF ne fait pas table rase des revues anciennes mais prône au contraire un retour au classicisme, à la littérature pour elle-même. Et c'est cela qui change tout, ainsi que le souligne François Nourrissier :

"Il faut faire un effort d'imagination pour mesurer, neuf décennies passées, la force de rupture que recelait la bombe NRF. Rupture avec quoi ? Avec qui ? Les six "gidiens" n'apparaissent pas dans un désert. On trouve là le faisandé et l'académique, le chauvin et le parisien, le décadent et le licencieux, Claudine et Colette Baudoche, la cambrure 1900 et les langueurs fin de siècle. La NRF ne va pas naître d'un désir, si banal en littérature, de faire table rase, mais d'un retour à la rigueur et aux inspirations classiques. On nettoie. On ne se débraille pas : on ressert les cravates."

C'est par ce texte de Nourrissier que le site des éditions Gallimard ouvre une très intéressante histoire de la NRF à consulter ici.

mardi 11 novembre 2008

14-18 ou le plus extraordinaire est toujours à venir

"Vers 3 heures, le tocsin a commencé à retentir. [...] J'ai couru chercher Mius dans le jardin, pour l'avertir ;et comme je revenais, n'ayant pu rencontrer qu'Edmond, j'ai vu Em. Dans l'allée aux fleurs, les traits décomposés, qui nous a dit en retenant mal ses sanglots : "Oui, c'est bien le tocsin ; Hérouard vient de Criquetot ; l'ordre de mobilisation est donné."
Les enfants étaient partis pour Etretat à bicyclette. Par besoin de m'occuper, j'ai voulu aller à Criquetot porter deux lettres et prendre possession de l'enveloppe chargée que je savais être arrivée. Le tocsin s'était tu ; après l'immense alarme promenée sur tout le pays, il n'y avait plus qu'un oppressant silence. Une pluie fine tombait par instants.
Dans les champs quelques gars prêts à partir continuaient leur labour ; j'ai croisé sur le route Louis Freger, notre fermier, appelé le troisième jour, et sa mère qui va voir s'en aller ses deux enfants. Je n'ai su que leur serrer la main sans rien dire
." André Gide, Journal, 1er août 1914.

Entre Cuverville où il apprend la mobilisation et où tout au long de la guerre il jouera son rôle de "châtelain" aux côtés de Madeleine en venant en aide du mieux qu'il peut aux habitants, et Paris où se poursuit tant bien que mal l'aventure littéraire et où là aussi il donne de son temps au Foyer Franco-Belge, Gide traverse la guerre en étant, si l'on peut dire, sur tous les fronts.

En 1914 paraissent Les caves du Vatican.

En 1915 et 1916, Gide connaît une crise morale et religieuse intense qui donnera naissance à Numquid et tu... ?. Ses amis se convertissent au catholicisme, Madeleine elle-même semble se rapprocher de Rome. Ouvrant par hasard une lettre de Ghéon, venue du front, elle a la confirmation de ses doutes sur les moeurs de son mari. Ce sont vingt pages arrachées au Journal de mai 1916. "[...]on eût dit les pages d'un fou", écrit Gide.

C'est aussi en décembre 1916 que dans le train qui les ramènent de l'enterrement de Verhaeren, Gide fait savoir à Elisabeth van Rysselberghe, par un étrange billet : "Je n'aimerai jamais d'amour qu'une seule femme ; je ne puis avoir de vrais désirs que pour les jeunes garçons. Mais je me résigne mal à te voir sans enfant et à n'en pas avoir moi-même." L'enfant, Catherine, naîtra quelques années plus tard.

En 1917, c'est le début de la liaison entre Gide et Marc Allégret, qui a alors 16 ans. Marc est d'abord X. dans le Journal, puis devient Michel, Gide se changeant pour sa part en Fabrice dont il parle, en narrateur, à la troisième personne. Mais "Que me sers de reprendre ce journal, si je n'ose y être sincère et si j'y dissimule la secrète occupation de mon coeur ?" se demande Gide le 20 septembre 1917.

Marc apporte la sérénité à Gide et une nouvelle exaltation qui lui permet de débuter Les Nouvelles Nourritures. En juin 1918, ils embarquent pour l'Angleterre. Madeleine brûle alors toutes les lettres qu'ils ont échangées depuis leur jeunesse. Il l'apprend après l'armistice, le 21 novembre 1918. "Je souffre comme si elle avait tué notre enfant...", commente Gide qui entre de nouveau dans une période tourmentée.

Et c'est le jour même de cet armistice que Madame Théo, Maria van Rysselberghe alias La Petite Dame, commence la rédaction de ses "Notes pour l'histoire authentique d'André Gide" :

"Saint-Clair, 11 novembre 1918.
Dater de la victoire ce cahier, où je prends la résolution de noter pour toi, selon la promesse que je te fis, tout ce qui éclaire la figure de notre ami et dont je sois témoin, m'incite à commencer aujourd'hui. Cela me coûte un grand effort : sentiment d'insuffisance d'abord, et aussi celui d'avoir trop tardé. Que de choses importantes j'aurais déjà pu conserver ainsi ! Mais, avec lui, le plus extraordinaire n'est-il pas toujours à venir ? Si pour le passé ma mémoire me fournit des souvenirs assez précis, assez vivants, j'y reviendrai peut-être
." Maria van Rysselberghe, Cahiers de la Petite Dame, tome 1, p.5.