A FRANÇOIS PORCHÉ
Janvier 1928.
Mon cher François Porché,
On dit que vous avez écrit un livre
courageux1. Je le dis aussi, et que votre grand courage a
été, tout en vous opposant au mal, de ne pas faire chorus avec les
aboyeurs ; de comprendre et de faire comprendre qu'il y a, dans le
sujet que vous traitez, autre chose que matière à anathèmes, à
quolibets et à brocards.
Tout votre livre respire, à l'égard
de la question, non seulement une intelligence peu ordinaire ; mais
aussi une honnêteté, une décence et une courtoisie,
(particulièrement en ce qui me concerne), auxquelles je suis peu
habitué, et, partant, loin d'être insensible. Il y a plus : je n'ai
pu lire sans une émotion profonde les pages où vous évoquez
certains souvenirs du temps de guerre, et veux que vous sachiez
l'écho que l'expression de votre estime et de votre sympathie trouve
en mon cœur.
Combien fut grande ma surprise, en
poursuivant ma lecture, de ne rencontrer, de page en page, à peu
près rien que je ne dusse approuver. Partout l'on sent le plus
sincère effort de ne pas condamner sans juger, de ne pas juger sans
comprendre, et j'estime qu'on ne saurait pousser plus loin
l'intelligence de ce que pourtant l'on désapprouve.
Si quelques objections,
irrésistiblement, se soulèvent en mon esprit au sujet de ce qui
touche à ma personne ou à mes écrits, est-ce uniquement parce que
mon amour-propre entre en jeu ? Je ne crois pas. Il me paraît que,
dans le portrait que vous tracez de moi, certains traits sont un peu
grossis, d'autres un peu faussés (sans du reste aucune intention
malveillante) et que, pour vous donner plus de raisons de la
combattre, parfois vous outrez un peu ma pensée. Enfin cette
évolution, cette courbe que vous découvrez dans mon œuvre et dans
mon caractère, et que les titres mêmes de vos derniers chapitres
dénoncent, cet enhardissement progressif, c'est vous qui l'inventez.
Ainsi vous signalez mon Immoraliste
; mais ne parlez pas de Saül, bien plus topique assurément,
publié en 1902 également, mais écrit cinq ans plus tôt. Il ne
dépendait pas de moi que la pièce fût jouée ; je fis ce que je
pus pour la produire ; Antoine faillit très courageusement m'y
aider... Je ne rappelle pas cela pour me targuer d'avoir devancé
Proust, mais parce qu'il n'est pas dans mon humeur de jouer ce rôle
du Moron de la farce, qui ne descend de son arbre pour combattre
l'ours, qu'un autre ne l'ait préalablement mis par terre.
De même, selon vous, je n'aurais «
pris que sur le tard cette détermination d'écrire mes mémoires ».
Quelques amis communs pourront vous certifier que cette
détermination, avec toutes ses conséquences, fut prise dès avant
1900 ; et non seulement la détermination de les écrire, mais bien
aussi celle de les publier de mon vivant. Et de même pour Corydon.
Ceci encore, pas très important, mais
qui nous ramène à des considérations moins personnelles : vous me
faites plus érudit que je ne suis. En général, j'ai plus interrogé
la vie que les livres, et, nombre de ceux dont vous parlez, j'avoue
que je ne les ai point lus2. Mais, après avoir achevé le
vôtre, j'ai rouvert la Divine Comédie et je m'étonne un
peu, que, dans le chapitre sur « la tradition de l'anathème », où
vous nommez Boccace, Machiavel, l'Arétin, vous n'ayez pas interrogé
Dante, le grand poète justicier.
— « Attends ! Avec ceux-ci, il
sied d'être courtois », fait-il dire à Virgile, parlant de
cette sorte de gens qui vous occupe, si tant est que l'on accepte
l'interprétation généralement admise. Car Dante ne précise pas
sur ce point, et laisse son lecteur supposer le péché qu'ont bien
pu commettre ceux qu'il présente dans le chant XVI de son Enfer,
péché que l'on ne peut induire que par raccroc et connaissant
d'autre part la vie des damnés que voici ; de Jacopo Rusticucci par
exemple, dont une note de Lamennais nous apprend que, marié à «
une femme acariâtre, il la quitta et se jeta dans d'infâmes
débauches ». Du reste, le chant qui précède semble bien avoir
trait également à cette même classe de pécheurs ; et c'est
peut-être pourquoi Dante reste si chastement imprécis. D'un
medesmo peccato al mondo lerci, se contente-t-il de dire, et
tous dans le monde souillés d'un même péché — en parlant de
cette troupe dont fait partie Brunetto Latini, son maître ; de cette
troupe dont « Ser Brunetto » lui dira : « Sache, en somme, que
tous furent clercs et grands lettrés et de grande renommée3
», lorsque Dante lui demandera de lui désigner « li suoi
compagni piu noîi e piu somme ».
Madame Espinasse-Mongenet, dans son
excellente traduction de l'Enfer, croit également que les deux
chants XV et XVI parlent de « ceux qui firent violence à la nature
». Mais, cherchant ce qui différencie la troupe suivante de celle
dont Brunetto Latini fait partie, la traductrice hésite et doute si
c'est la nature du péché commis. « Il se peut aussi »,
ajoute-t-elle, « que les âmes soient groupées suivant la
profession qu'elles eurent dans ce monde : d'une part les clercs et
les hommes de lettres (sodomites dont il est question dans le chant
XV) ; de l'autre, les guerriers et les hommes d'état (sodomites du
chant XVI) ». Et voici, de cette dernière troupe, les trois damnés
qui s'empressent vers Dante : C'est Guido Guerra qui « fit de
grandes choses avec sa prudence et avec son épée » — et
Madame Espinasse ajoute en note : « Fier et valeureux soldat et sage
conseiller. » Puis : « Tegghiajo Aldobrandi, dont la voix, dans
le monde, là-haut, aurait dû être écoutée et obéie » ; et
une note de Madame Espinasse ajoute : « Valeureux chevalier, homme
agréable et sage, accompli dans les armes, digne de foi. » Puis :
Jacopo Rusticucci, « vaillant soldat, riche et bon Florentin, homme
d'un grand sens politique et moral », dit Madame Espinasse.
Tels sont les homosexuels que Dante
nous présente.
Et, que si l'on se refuse à
reconnaître dans ces damnés des chants XV et XVI la sorte de
pécheurs qui nous occupe, n'admettant pas que Dante ait pu leur
faire la part si belle, il faudrait alors reconnaître que Dante ne
jette pas Sodome en Enfer, la réservant au chant XXVI du Purgatoire.
Ici plus aucun doute possible ; Dante précise à deux reprises le
péché de ceux à qui ses premières paroles sont : « O âmes
sûres un jour de reposer en paix4
». Et, de nouveau, ces âmes pécheresses sont celles de poètes de
grand renom au temps de Dante.
L'importance que Dante reconnaît à
ceux-ci, quand ce ne serait que par la place qu'il leur accorde, la
cortesia, pour reprendre son mot, avec laquelle il estime
qu'il convient de parler d'eux, et l'extraordinaire indulgence dont
il fait preuve à leur égard, s'explique peut-être un peu par le
sentiment que Virgile lui-même, « tu duca, tu signor e tu
maestro », après l'avoir quitté, irait rejoindre cette
troupe5. A moins que l'on ne préfère dire que cette
indulgence vînt directement de Virgile. Elle venait sûrement aussi
de la considération que l'un et l'autre étaient bien forcés
d'avoir pour les gens de valeur qui la composent.
Si je dis tout ceci c'est que votre
livre ne le dit pas. Mais ce qui me paraît y manquer surtout, c'est
un chapitre, que semblait promettre votre préface, un chapitre qui
formerait réponse à cette question que personne n'a l'air de se
poser, encore qu'elle me semble inéluctable : — Quelle est, selon
vous, dans leurs rapports avec la littérature, le devoir de ces «
grands lettrés », j'entends : de ceux qui font partie de
cette troupe ? Certes ils ne sont pas tous tenus de parler de l'amour
; mais, s'ils en parlent, ce qui est assez naturel, poètes ou
romanciers, devront-ils feindre d'ignorer celui « qui n'ose dire
son nom », alors que, si souvent, c'est à peu près le seul
qu'ils connaissent ? Car enfin, s'écrier avec tel et tel : « En
voilà assez ; la mesure est comble ! », c'est fort joli, mais c'est
avouer du même coup qu'on préfère le camouflage. Ne voient-ils
qu'avantage dans le travestissement qu'implicitement ils conseillent
? Pour moi je crains que ce constant sacrifice à la convention,
consenti par plus d'un poète ou d'un romancier, parfois célèbre,
ne fausse un peu la psychologie et n'égare grandement l'opinion.
— Mais la contagion ! direz-vous.
Mais l'exemple !...
Pour épouser votre crainte, il me
faudrait être un peu plus convaincu que je ne suis :
1° que ces goûts puissent si
facilement s'acquérir ;
2° que les mœurs qu'ils entraînent
portent nécessairement préjudice soit à l'individu, soit à la
société, soit à l'état.
J'estime que rien n'est moins prouvé.
Le snobisme et la mode m'irritent
autant que vous ; et, peut-être, sur ces points, plus que vous. Mais
je crois que vous vous exagérez leur importance, tout comme celle de
l'influence que je peux avoir.
« A qui M. Gide fera-t-il croire qu'on
doive préférer l'œillet vert à la rose ? » s'écriaient hier
Jérôme et Jean Tharaud. (Et l'on sait ce qu'il faut entendre par
ces deux fleurs symboliques.) — A qui ? Mais, à personne. Et je ne
puis mieux répondre que par cette question même, à ceux qui
m'accusent de pervertir.
Si je m'occupe ainsi de votre livre,
mon cher Porché, c'est que, pour la première fois, je me trouve en
face d'un adversaire honnête ; je veux dire : que n'aveugle point
une indignation préconçue. Et même, à ce reproche de forfanterie
que vous formulez et qui s'adresse peut-être un peu à moi, si je ne
proteste que faiblement, c'est certain que vous m'accorderez qu'il
est bien difficile, où si longtemps la dissimulation fut de rigueur,
d'être franc sans paraître cynique, et naturel avec simplicité.
Tout amicalement votre
ANDRÉ GIDE
1. L'amour qui n'ose pas dire son
nom.
2. Par contre, parlant de Balzac, vous
semblez ignorer son extraordinaire Vautrin, le drame dont la censure
(?) interrompit brusquement les représentations en 1840. Balzac y
présente un Jacques Collin plus démasqué, plus révélateur que
dans le Père Goriot ou les Illusions perdues.
3. Je cite d'après la traduction de
Lamennais.
4. Aussi bien ces âmes se sont-elles
repenties avant leur mort, ainsi que toutes celles que Dante fait
figurer au Purgatoire.
5. II est question, dans ce chant, de
deux troupes, que Dante mêle et puis sépare : ceux qui vont criant
: « Sodome et Gomorrhe ! » et ceux qui crient : « Dans la vache de
bois entre Pasiphaé, pour que le taureau coure à sa luxure », et
qui, lorsque Dante les interroge, lui disent assez mystérieusement
et improprement : « Nostro peccato fu ermafrodito » ; à
quoi Lamennais ajoute en note :« Ce mot indique ici l'union bestiale
de l'homme avec les animaux. »