dimanche 10 janvier 2016

Lettres à Rouveyre 3/6


Aux deux lettres à André Rouveyre (ici et ici) qu'il s'apprêtait à donner à la NRF de juin 1928, Gide va en ajouter une troisième. Cette lettre vient en réponse à de nouvelles attaques de Rouveyre contre la NRF et ses auteurs. Entre temps, Rouveyre a reçu la lettre du 8 février et y répond dans le Mercure de France du 15 mars 1928.

Qualifier Valéry de mathématicien ou d'astronome est selon Rouveyre une nouvelle preuve qu'il est éloigné de toute notion de poésie. Ce qui lui fait dire : « Car enfin, nous sommes parfaitement d’accord, M. Gide et moi : ce que fait M. Valéry est une dérision, une turlupinade, une parodie, une mystification. » Mais c'est surtout l'image que Rouveyre donne de lui, dans son portrait dessiné comme dans ses commentaires sur son caractère moqueur et sardonique, que Gide souhaite corriger.

Le ton de Gide se fait cette fois moins léger. Il réécrit pour cela un conte de Grimm, Les vagabonds. « On ne peut pas mieux traiter quelqu'un de pavé », s'amuse Léautaud dans son Journal littéraire. Après avoir souligné ses absurdités, Gide va même s'en prendre à son « ignorance du lexique et de la grammaire ». Insulte suprême !

VI
A ANDRÉ ROUVEYRE

Le « bon à tirer » de ces feuilles était déjà donné, lorsque me parviennent vos nouvelles attaques contre la N. R. F. en gros, et, en détail, contre ses collaborateurs les plus illustres : Valéry, Claudel, Proust, Rivière, Copeau, qui sont ou étaient mes amis, et que vous traitez d'imbéciles, de maniaques ou d'exploiteurs.

La revue où vous les faites paraître veut notre peau, ce qui est très naturel. La curée que vous sonnez, c'est au nom de la salubrité publique ; très naturel également. Permettez que je vous raconte à ce sujet un petit conte populaire allemand des plus topiques, qui m'enchante et auquel je m'assure que vous aussi saurez prendre plaisir. Je n'ai malheureusement pas le texte sous la main ; il se trouve dans le recueil complet des contes de Grimm, que j'ai laissé à Cuverville, et n'a, je crois, jamais été traduit. Je cite donc de mémoire, me réservant d'en redonner plus tard une version plus exacte. Un peu grotesque en apparence, il recèle un enseignement précieux.

L'œuf partit en voyage et rencontra l'épingle.
— Où vas-tu ?
— Chez K... Viens avec moi.
Ils rencontrèrent le canard.
— Où allez-vous ?
— Chez K... Viens avec nous .
Ils rencontrèrent le pavé, qui les accompagna tous trois.
Arrivés chez K... :
— Voici, dit l'œuf : je vais me cacher dans la serviette. Toi, canard, tu te coucheras dans la cuvette. L'épingle se glissera dans l'essuie-mains , et le gros pavé se juchera par-dessus la porte. Alors, quand K... rentrera, il aura très chaud et voudra s'éponger le front avec la serviette et je lui éclaterai sur le front que je couvrirai de saloperie. Il voudra se laver dans la cuvette et le canard alors fera : « psschuttt » en remuant les ailes et l'éclaboussera tout entier. Alors K... prendra l'essuie-mains pour s'essuyer, et l'épingle le griffera au visage. Alors K... voudra sortir de la maison pour prendre l'air, et le gros pavé lui tombera dessus et c'en sera fini avec lui.

Ainsi fut fait. Et lorsque K... rentra chez lui, tout fatigué de son travail, comme il avait très chaud et transpirait, il voulut s'éponger le front, et l'œuf lui éclata dessus et le couvrit de dégoûtation. Alors il voulut se laver ; mais le canard qui était couché dans la cuvette fit : coin coin coin, et agita les ailes de manière à envoyer toute l'eau de la cuvette sur K... qui fut trempé comme par une averse. Alors K... prit l'essuie-mains pour s'essuyer, et l'épingle qui était cachée dedans le griffa au visage. Alors il voulut respirer l'air du dehors, mais comme il ouvrait la porte pour sortir, le pavé lui tomba dessus et l'écrasa.
FALLAIT QUE CE FUT UN BIEN MÉCHANT HOMME.

N'est-ce pas que c'est délicieux ?

Je vous écrivais, le 9 juin 1923, dans une lettre qui n'était que pour vous, mais que vous avez cru bon de citer dans votre livre :

Je lis avec un vif intérêt les pages du Mercure que vous avez eu la gentillesse de me faire envoyer. Mais quelques lignes m'y font un peu saigner le cœur, je vous l'avoue. Non Rouveyre, mon sourire n'a jamais menti, aussitôt que de l'affection s'y mêlait ; et persuadez-vous que j'eusse été incapable à votre endroit d'un coup de patte comme celui que vous me décochez ici en souriant. Ou avez-vous écrit ces mots pour faire plaisir à certains ? Pensez-vous qu'ils me connaissent ? et que cette réputation de perfidie, d'insécurité, etc., etc., colle en quoi que ce soit à mon être réel. Parbleu ! j'espère bien que nous vivrons assez, vous et moi, pour que vous puissiez vous persuader du contraire et qu'il n'est rien de plus sûr et déplus fidèle que mon amitié. Ne croyez point que je vous en veuille ; simplement vous m'avez un peu attristé.

Vous persistez à voir en moi un être perfide, ténébreux, infidèle, et écrivez tortueusement :

A y bien regarder, c'est principalement l'œuvre du seul Gide qui a mené, d'un bout à l'autre, la danse à la fourche, avec ses dégagements de soufre et ce rire sardonique de cultivateur et de destructeur de la misère morale, qui, personnellement, me réjouissent tellement, et pour lesquels j'ai déjà tressé le laurier au diable qui les crache.

D'autre part, vous publiez, ornement de ce même article, une image de moi en suppôt de l'enfer ou en galérien, qui, s'il n'en n'existait point d'autre, me permettrait de circuler n'importe où, sans aucune crainte que jamais on ne me reconnaisse, ce dont je vous sais gré. Le plaisant, c'est que je doive votre encens et votre couronne précisément à ces hideurs morales et tares que d'autre part vous dénoncez pour ameuter contre nous vos lecteurs. Vous m'appeliez d'abord, lorsque vos articles parurent dans les Nouvelles Littéraires : Le Contemporain Capital ; vous m'avez rebaptisé : Le Retors, et vous vous êtes si bien convaincu que ces qualités infernales étaient celles mêmes qui me rendaient digne de votre estime et de votre affection que, lorsque vous m'envoyez cette revue, où soit vous, soit l'œuf, soit l'épingle, soit le canard, passez à tabac quelqu'un de mes meilleurs amis, vous pensez me faire un vif plaisir. C'est du moins ce que me laissent entendre ces lignes :

Succédant à M. Copeau (dont j'ai montré (!) qu'il n'avait pas plus d'originalité que Jacques Rivière), la seconde créature de Gide à la tête de la triste N. R. F. a été le jouet et la risée de celui-ci, qui s'est amusé longuement à le détraquer. On comprend d'autant mieux cette expérimentale sardonique moquerie, que le moqueur avait pu considérer de près chez son modeste suiveur la défaite intellectuelle et morale qu'il y avait inoculée, cl que M. Claudel avait réussi, pour sa part, de rendre complète et définitive.

Si malgré tant d'absurdités, mon affection pour vous subsiste, c'est que j'ai le cœur bien fidèle, contrairement à ce que vous croyez. Mais je vous ai toujours considéré, et je vous considère encore, comme un malade et presque comme un irresponsable. Vous étiez, lorsque j'ai commencé de vous connaître, si délabré, si fort entamé par les drogues, que, dans mon amitié pour vous, entrait d'abord beaucoup de pitié. Vous vous êtes, par la suite, cramponné à la vie avec une énergie qui vous a valu mon estime. J'ai trop de mal à résister à l'appel d'une simple cigarette pour ne pas admirer ceux qui parviennent à se désintoxiquer. Mais, lorsque vous vous donnez comme champion de la santé française, cher Rouveyre, vous frisez le ridicule ; et plus encore lorsque l'auteur du Gynécée se pose en défenseur de la femme et du bel amour. Vous avez toujours écrit, d'une façon très savoureuse et que j'apprécie, avec une très cocasse insouciance, ou ignorance du lexique et de la grammaire ; mais, lorsque vous sortez des phrases comme celle-ci, que l'on peut lire dans votre dernier article :

C'est parfait, et ces maisons, je suppose, n'ont pas la coquetterie, ni l'illusion de prétendre à présenter un mouvement d'édition qui serait recherché par quelle tête avertie, sachant raisonner sur les destins passés et futurs des lettres françaises, et apte à en préparer et à en consolider un terrain actuel propice à leur permettre de prendre, de mener et de suivre leur cours... etc... etc...

croyez bien que ce n'est pas votre talent que les âmes chevaleresques et probes qui collaborent avec vous à cette entreprise d'assainissement public, apprécient ; mais votre venin. Purgez-vous vite, cher Rouveyre, et croyez-moi tout de même votre ami.

ANDRÉ GIDE

Lettres à Rouveyre 2/6


Dans la première lettre de réponse à Rouveyre, la défense de Valéry par Gide prend la forme d'un post-scriptum. Voilà qui demandait sans doute à être complété par cette lettre envoyée deux mois plus tard et dans laquelle, à la manière de Valéry lui-même, Gide va chercher à définir à neuf l'Art et la Poésie. Il va pour cela illustrer son propos en puisant dans le Traité des Dioscures, projet d'ouvrage sur la mythologie qu'il évoque dès les années 1900 mais qu'il ne mènera jamais à bien.

V
A ANDRÉ ROUVEYRE

11 avril 1928.

Mon cher Rouveyre,

De convenables définitions préviendraient assurément bien des disputes, qui trop souvent ne portent que sur des mots. Je m'entendrais sans doute avec vous, si le même mot désignait pour vous et pour moi même chose ; commençons donc d'abord par savoir de quoi nous parlons quand nous disons : Art ; de quoi, quand nous disons : Poésie. La confusion qu'il me semble que vous faites ici et que l'on fait communément à l'abri de ces deux vocables, me paraît des plus graves. Permettez-moi, pour illustrer un peu ma pensée, de recourir au mythe grec que je me proposais d'interpréter dans mon Traité des Dioscures. Ce petit livre, que je n'ai pas écrit, habite encore les limbes de mon esprit, avec maints autres beaux projets qui ne verront jamais le jour.

Les fils de Zeus que l'on nomme particulièrement les Dioscures, sont Castor et Pollux, vous le savez ; tous deux sont enfants de Léda, dont Pierre Louys [sic] écrivit l'histoire, je veux dire celle de ses amours avec le Cygne sous la forme duquel vécut et procréa Jupiter. Opposer la forme et le fond ne fut jamais le fait d'un artiste, et de Louys moins que de tout autre. Cette aventure de Léda occupait nos esprits de vingt ans. Plus érudit que moi, Louys découvrit je ne sais plus quel texte grec qui nous renseigne sur les conséquences de cette habitation divine : Léda pondit deux œufs. L'un contenait Castor ; l'autre Pollux. Mais l'un contenait aussi Clytemnestre ; d'autre, pareillement gemellé, contenait, avec Castor, Hélène1. Partant de ce renseignement, je me plus à imaginer qu'il restait à chacun des deux frères quelque chose de ce confinement, l'un avec la passion-Clytemnestre ; l'autre, avec Hélène, la beauté. J'y vis aussitôt la raison de cette immortalité partagée qui faisait l'un mourir de la vie de l'autre, et l'un l'autre se succéder ; qui faisait leurs deux astres courir immortellement l'un vers l'autre; l'un disparaître à l'horizon lorsque l'autre, à l'autre extrémité du ciel, se levait; non par fuite, mais tout au contraire, par un égal désir désespéré de se rejoindre. J'imaginais le poète-artiste, docilement soumis à leur double influence, sentir se conjuguer en lui les rayons de ces deux astres opposés.

Ce que je vous écris ici n'est qu'un très prosaïque résumé de ce que je me proposais de dire. Il m'eût plu d'établir, à la faveur de cette fable, que, s'il n'est pas œuvre de peinture, de musique ou de poésie, que n'éclaire le double rayon, sous peine de rester soit impassible et déshumanisée, soit informe, le créateur, poète, peintre ou musicien peut être plus ou moins près d'un des deux astres, jusqu'à ne plus sentir que très peu le rayonnement de l'autre. Ceux qui, comme (Goethe ou Racine, se tiennent équidistants de Pollux et de Castor sont très rares. Certains se tiennent si près de l'un des deux jumeaux, qu'ils en viennent à méconnaître l'autre et professent pour lui grand mépris, sans trop comprendre ou s'avouer qu'ils perdraient d'un coup toute valeur s'ils n'en étaient plus du tout éclairés. De là ces deux cohortes, que d'autres appelleront des « familles d'esprits ». Je ne sais trop dans laquelle me ranger; dans celle où je reconnais Apollinaire, près de Villon, de Verlaine, de Schumann, de Musset, de Heine, et de Delacroix, ou dans celle où, près de Vinci, de Poe, de Baudelaire, de Gautier, d'Ingres, de Bach, de Wagner et de Chopin (n'en déplaise à Guy de Pourtalès), vient se ranger l'admirable Paul Valéry. Je ne puis honnir les uns au nom des autres. Parmi ceux que je cite il en est de fort inégale grandeur, car vous savez que je tiens Musset et Gautier en fort piètre estime, et que j'ai peu d'amour pour l'énormité de Wagner. Les premiers sont plus poètes qu'artistes, les seconds plus artistes que poètes, et ceci, qui ne diminue ni les seconds, ni les premiers, nous devrait retenir du moins de comparer les uns aux autres. Et libre à vous de préférer Apollinaire; mais exprimer un goût particulier n'est pas faire de la critique littéraire.

Votre ami d'extrême milieu.

1. Je simplifie : la fable grecque nous enseigne que seuls Castor et Hélène étaient nés de Zeus ; les deux autres enfants, Pollux et Clytemnestre nés de Tyndare et mortels. Castor dut partager avec Pollux son immortalité. L'un sans cesse mourait aussitôt que renaissait l'autre. Il y a beaucoup à gloser là-dessus.
(André Gide, Lettres, NRF, juin 1928, p. 729-731)

Lettres à Rouveyre 1/6


Nous poursuivons la publication des Lettres d'André Gide parues dans la NRF entre juin 1928 et janvier 1929 (voir ce billet) avec trois lettres de Gide à André Rouveyre. C'est Rouveyre qui, en 1924 à travers trois articles parus dans les Nouvelles littéraires, a donné à Gide son surnom de « contemporain capital », non pas pour souligner le caractère capital de l’œuvre littéraire mais celui du pouvoir de nuisance d'un Méphistophélès sur la société bourgeoise.

En 1927, Rouveyre reprend ces articles dans Le Reclus et le Retors : Gourmont et Gide, paru chez l'éditeur G. Crès, livre dans lequel il dresse les portraits croisés de Gide et Gourmont en mots et en images, car Rouveyre s’adonnait aussi au dessin et à la gravure, avec plus ou moins de réussite. Plutôt moins en ce qui concerne Gide qui le qualifie de « vitrioleur ». Il y ajoute des extraits de lettres de Gide, ce qui donne à ce dernier une occasion supplémentaire de répondre publiquement à Rouveyre lorsqu'il s'attaque à ses amis de la NRF.

La première lettre est ainsi une réponse aux articles de Rouveyre dans lesquels il met en cause Pitoeff (L'interprétation et la mise en scène d'Hamlet au Théâtre des arts, Mercure de France, août 1927) et Valéry.

IV
A ANDRÉ ROUVEYRE

Paris, le 8 février 1928.

Mon cher Vitrioleur,
C'est sans doute vous que je dois remercier pour l'envoi de ces numéros de revue, qui me font souvenir de certaine séance de boxe où vous m'initiâtes aux délices du chewing-gum. Je voudrais pouvoir louer tous vos articles ; vous savez quelles amicales raisons m'en empêchent ; je voudrais qu'il n'y eût que celles-ci, mais il en est d'autres. Laissons de côté vos attaques contre Copeau et Valéry ; parlons de votre article sur Hamlet. J'ai traduit, vous le savez peut-être, le premier acte de Hamlet, ce seul acte m'a donné plus de mal que les cinq actes d'Antoine et Cléopâtre. Je suis extrêmement, satisfait de ma traduction partielle, la considère immodestement comme excellente, la seule qui poétiquement ne trahisse pas un style atrocement difficile (la traduction de Schwob est un monstre ridicule) mais elle m'a tant pris de temps que j'ai renoncé à pousser plus loin. Je ne pouvais consentir à me laisser manger davantage ; mais ce n'est pas là la seule raison. L'autre raison, la vraie, c'est que mon admiration défaillait sans cesse (ce qui, pas un seul instant, n'advint avec Antoine). Plus j'étudiais le texte, plus il me paraissait inadmissible d'y voir partout uniquement le grand Will, plus j'y sentais les retouches, les rapiéçages. Bref, l'impression que j'avais depuis longtemps se confirmait, que Hamlet, la plus surprenante et inquiétante, la plus moderne des pièces de Shakespeare, était loin d'être la plus parfaite, ni même une des plus belles et ne se pouvait ranger à côté d'Othello, d'Antoine et Cléopâtre, de Macbeth, etc. La découverte récente de manuscrits qui laissent entrevoir combien cette pièce, au cours des représentations, avait été remaniée, est venue justifier mes appréhensions. Comment voulez-vous dès lors que je vous approuve lorsque vous vous servez de deux vers, très probablement rajoutés pour autoriser la barbe d'un cabot poilu, de deux vers des plus médiocres, — pour accabler un brave garçon, (que vous me permettrez bien de défendre puisqu'il n'est pas de mes amis) qui n'a peut-être pas beaucoup de moyens, mais dont le zèle et la dévotion ne m'en paraissent que plus admirables. Novelli également nous présentait un Hamlet glabre, et bien d'autres, et Sarah Bernhardt......Vous le savez. Il semble, à vous lire, que Pitoëff seul... Certes, il me plaît qu'aucun sentiment de pitié ne vous retienne ni n'incline votre jugement d'artiste extraordinairement perspicace (notre monde littéraire est tout pourri de complaisances), mais ici c'est le désir, le besoin de blesser qui vous emporte ; je vous consens cruel (il y a de la beauté dans votre atrocité sensible) mais je souffre parfois de votre hargne, autant par affection pour vous que pour celui que vous mordez.

Je voudrais bien ne pas repartir pour chez les sauvages avant de vous avoir revu.

P.-S. — Pour ce qui est de Valéry, il va sans dire que vos flèches ne s'égarent pas, comme celles des autres. Vous êtes « dans la ligne » ; si vous manquez le but, c'est en le dépassant. Apollinaire et Valéry sont aux deux extrémités de leur art; le premier aussi musicien que l'autre théoricien, mathématicien ou astronome. Ce qui me déplaît (et le mot n'est pas assez fort) dans vos attaques, c'est qu'elles se donnent l'air de surprendre Valéry, qui jamais n'a cherché à donner le change. Au contraire, il a toujours affecté un grand dédain pour la littérature et même pour ses propres « exercices » qui n'avaient d'autre mission, à ses yeux, que de montrer l'inanité du travail littéraire. « Je peux à volonté sans être ému vous émouvoir. J'ai mes charmes 1 ».

Opposer à cette opération savante et concertée les miracles ingénus d'Apollinaire, rien n'est plus légitime, et que de les préférer. Mais pourquoi crier au scandale lorsque l'auteur lui-même a pris soin de vous avertir. J'imagine le spectateur, devant ce prestidigitateur ahurissant (l'avez-vous vu ?) qui d'une carafe emplie d'eau, sort punch, liqueur ou Champagne, j'imagine le spectateur (en l'espèce c'est vous) s'élancer du fauteuil d'orchestre en criant : « Salaud, je t'ai vu. Tu n'as mis que de l'eau dans ta carafe...
— Mais, Monsieur, c'est précisément ce que je voulais démontrer.

Quant à l'indignation de X. ou Y. devant les manœuvres commerciales de la N. R. F., elle me rappelle celle de Béraud qui, commençant par dénier à mes écrits toute valeur, s'étonnait de voir, à l'étranger, mes livres préférés aux siens. Comment expliquer cela, sinon par des manœuvres sournoises de la « propagande » ?... C'est proprement bouffon. J'aimerais, pour ma part, que l'on m'indiquât le moyen de ne pas faire 2.700 mécontents lorsque je tire à 300 exemplaires un petit livre (et que je suis résolu à ne pas tirer à plus) tandis qu'il y a 3.000 demandes. On me montre les listes. Je vois les souscriptions des libraires ; on est forcé de réduire de 10 % leurs commandes. Ils se vengent en disant que l'on met en cave. Si quelqu'un met en cave, c'est eux. Mais ici, comme en politique, l'important n'est point d'avoir raison, mais de crier plus fort que l'autre ; ce qui est toujours facile, quand on crie « à l'assassin » ou « au voleur ».

1. Ceci n'est pas une citation : phrase que je prête à Valéry.
 (André Gide, Lettres, NRF, juin 1928, p.726-729)

dimanche 3 janvier 2016

Lettres à François Mauriac 2/2

La deuxième lettre de Gide à Mauriac, dans la NRF de juillet 1928, nous intéresse encore plus car elle est un matériau durable. On voit bien ici combien est vain le reproche souvent fait à Gide d'écrire ses lettres autant pour leur destinataire que pour la postérité*. Chez Gide non seulement tout fait œuvre pour sa construction propre, mais permet aussi à d'autres de bâtir une partie de leur œuvre.

III

A FRANÇOIS MAURIAC

Paris, le 24 avril 1928.

Ce n'est peut-être pas de vous directement que je tiens votre Jean Racine, car il ne porte aucune dédicace ; mais du moins puis-je vous remercier de l'avoir écrit. C'est vraiment un livre admirable (je n'ai guère usé de ce mot pour qualifier des œuvres d'aujourd'hui). Sans doute est-il bien inutile de vous dire combien il me touche ; vous avez bien voulu laisser connaître que parfois vous pensiez à moi en l'écrivant. Ah, combien je vous sais gré de décamoufler un grand homme. Tout vaut mieux que le buste-idole. Laissons Souday parler de « calomnie ». Mais convenons que Racine sort terriblement diminué, ou du moins désauréolé d'entre vos mains. Votre connaissance de l'homme va plus avant, ici, que dans pas un de vos romans peut-être, et je crois que je préfère l'auteur de Racine même à l'inquiétant auteur de Destins.

Me permettez-vous une petite remarque ? Vous écrivez (page 132) : « En dépit de la fable, rien de moins criminel que le trouble de Phèdre ». Mais, cher ami, même en atténuant le caractère incestueux de cet amour (faussement incestueux, je pense exactement comme vous sur ce point) vous devriez n'oublier point que la passion de Phèdre n'en reste pas moins adultère. Est-ce là ce que vous appelez un peu plus loin : « le plus ordinaire amour » ? Tout votre développement sur ce point est des plus intéressants et serait des plus justes. Dommage qu'il parte d'une fausse donnée.

J'écrivais tout ceci avant d'avoir achevé le volume. Vos derniers chapitres ne sont pas moins bons. Ce sont peut-être les meilleurs, au contraire ; les plus habiles en tout cas. Mais que de restrictions le dernier en particulier me force de faire. Lorsque vous parler de mon inquiétude, il y a maldonne ; cher ami, l'inquiétude n'est pas de mon côté; elle est du vôtre. C'est bien là ce qui désolait affectueusement Claudel : je ne suis pas un tourmenté; je ne l'ai jamais mieux compris qu'en vous lisant, et que ce que vous avez de plus chrétien en vous, c'est bien précisément l'inquiétude. Mais, en dépit des replis de votre spécieuse pensée, le point de vue chrétien de Racine vieillissant et votre point de vue de romancier chrétien diffèrent jusqu'à s'opposer. Racine rend grâce à Dieu d'avoir bien voulu le reconnaître pour sien, malgré ses tragédies qu'il souhaitait n'avoir point écrites, qu'il parlait de brûler (car il comprenait beaucoup mieux que Massis cette phrase qui faisait, bien à tort, bondir celui-ci : « Il n'est pas d'œuvre d'art où n'entre la collaboration du démon »). Vous vous félicitez que Dieu, avant de ressaisir Racine, lui ait laissé le temps d'écrire ses pièces, de les écrire malgré sa conversion. En somme, ce que vous cherchez, c'est la permission d'écrire Destins ; la permission d'être chrétien sans avoir à brûler vos livres ; et c'est ce qui vous les fait écrire de telle sorte que, bien que chrétien, vous n'ayez pas à les désavouer. Tout cela (ce compromis rassurant qui permette d'aimer Dieu sans perdre de vue Mammon), tout cela nous vaut cette conscience angoissée qui donne tant d'attrait à votre visage, tant de saveur à vos écrits, et doit tant plaire à ceux qui, tout en abhorrant le péché, seraient bien désolés de n'avoir plus à s'occuper du péché. Vous savez de reste que c'en serait fait de la littérature, de la vôtre en particulier; et vous n'êtes pas assez chrétien pour n'être plus littérateur.
Votre grand art est de faire de vos lecteurs vos complices. Vos romans sont moins propres à ramener au christianisme des pécheurs, qu'à rappeler aux chrétiens qu'il y a sur la terre autre chose que le ciel.
J'écrivis un jour, à la grande indignation de certains : « C'est avec les beaux sentiments qu'on fait de la mauvaise littérature ». La vôtre est excellente, cher Mauriac. Si j'étais plus chrétien, sans doute pourrais-je moins vous y suivre. Croyez-moi bien amicalement vôtre.

Cette lettre appellera une réponse qui prendra la forme d'un livre : Dieu et Mammon (Editions du Capitole, 1929). A l'injonction du Christ – et de Gide – « Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon », Mauriac répond de façon gidienne que choisir, c'est renoncer, et qu'il prend Dieu et Mammon. Gide va le contraindre à s'expliquer, à descendre profondément dans ses « propres ténèbres » comme il le dira encore trente ans plus tard.

Car en 1959, dans les dernières pages de ses Mémoires intérieurs, Mauriac revient sur ces pages écrites en 1929 en réponse à la lettre de Gide, à l'occasion de leur réédition prochaine. Des pages importantes pour lesquelles Mauriac affirme : « Je ne me suis nulle part découvert à ce degré. » Un texte-clef. C'est d'ailleurs ce titre, Une clef retrouvée, qu'il donnera à la préface de cette nouvelle édition chez Grasset, reprise du texte des Mémoires intérieurs :

« Le 7 mai 1928**, André Gide publia une lettre qu'il m'adressait et dont je fus d'abord enchanté. Ma Vie de Jean Racine en était le prétexte : « C'est vraiment un livre admirable, m'écrivait Gide. Je n'use guère de ces mots pour qualifier des œuvres d'aujourd'hui. » Que de fleurs ! Trop de fleurs. J'aurais dû me douter qu'un aspic s'y dissimulait : je ne l'avais pas encore découvert que déjà j'étais piqué.

« En somme, poursuivait Gide, ce que vous cherchez, c'est la permission d'être chrétien sans avoir à brûler vos livres ; et c'est ce qui vous les fait écrire de telle sorte que, bien que chrétien, vous n'ayez pas à les désavouer. Tout cela (ce compromis rassurant qui permette d'aimer Dieu sans perdre de vue Mammon), tout cela nous vaut cette conscience angoissée qui donne tant d'attrait à votre visage, tant de saveur à vos écrits, et doit tant plaire à ceux qui, tout en abhorrant le péché, seraient bien désolés de n'avoir plus à s'occuper du péché. » Et ce dernier trait pour finir : « C'est avec les beaux sentiments qu'on fait de la mauvaise littérature. La vôtre est excellente, cher Mauriac. Si j'étais plus chrétien, sans doute pourrais-je moins vous y suivre.»

Je corrige en ce moment les épreuves de la réponse que je fis à André Gide, non pas une lettre mais un livre : Dieu et Mammon. Ce titre d'avance résume l'ouvrage ; il faut mettre l'accent sur la conjonction, sur le « et » qui marque bien que je n'ai pas cherché ici à opposer deux cultes antagonistes, mais que j'ai voulu les montrer s'affrontant dans un cœur incapable de choisir.
Dieu et Mammon avait paru dans une édition de demi-luxe (Le Capitole) depuis longtemps épuisée. La maison Grasset le reprend aujourd'hui. Près de trente années ont passé sur ces pages oubliées et dont moi-même je n'avais gardé qu'un souvenir confus. Je les redécouvre comme je trouverais une clef perdue, car c'est bien d'une clef qu'il s'agit. Je n'ai rien écrit sur moi-même qui s'enfonce aussi profond dans mes propres ténèbres que les chapitres II, III et IV de cet opuscule. Je ne me suis nulle part découvert à ce degré. Ainsi un ouvrage épuisé et à peu près inconnu se révèle à nous soudain comme ce que nous avons peut-être écrit de plus important pour ce qui touche à notre propre histoire.

J'accorde qu'il y a du ridicule à sembler ne pas mettre en doute, que notre histoire puisse paraître un jour importante à quelqu'un. Mais quoi ! c'est un fait qu'il n'y a guère d'exemple qu'un écrivain, s'il s'est beaucoup confié, beaucoup livré durant sa vie, ne devienne après sa mort l'objet des préoccupations et des recherches de quelque âme fidèle. Une religieuse des Etats-Unis m'écrivait l'autre jour à propos de René Schwob, dont elle traduit un ouvrage et à qui elle a consacré une thèse. J'ai été heureux de penser que les livres de notre ami René Schwob, qui paraissent ici oubliés, avaient abordé une rive lointaine et qu'il s'était trouvé une sainte femme pour les y recueillir.
Ainsi avons-nous tort de juger comique la certitude qui éclate chez nos confrères touchant la pérennité de tout le papier qu'ils ont noirci. Et moi-même, je tourne et retourne celle clef perdue et retrouvée qu'est Dieu et Mammon, et je ne crois pas céder à la vanité en songeant qu'après moi d'autres s'efforceront de la faire jouer dans la serrure.

Je ne me retiens pas de me poser une première question au sujet de ces pages qui me brûlent encore. A-t-il donc suffi d'une moquerie de Gide pour qu'elles jaillissent ? Il y aurait là matière à un beau développement et bien propre à l'édification : on y verrait la Grâce utiliser le plus libertin des auteurs pour obliger l'un des plus dévots (en apparence) à manifester son désarroi et sa misère, pour l'amener à se reprendre et pour le remettre en selle. C'eût été amusant à développer, mais n'aurait correspondu qu'à une demi-vérité. Si la lettre de Gide me mit la plume à la main, elle ne suscita pas les sentiments qui affleurent ces pages. Au vrai, la provocation gidienne coïncida avec un état de crise que j'ai subi, la quarantaine passée, en ce milieu du chemin de ma vie.

La fin de la jeunesse est une vieillesse anticipée. Elle comporte un trouble qui lui est propre et qui pourrait être attribué au « démon de midi » s'il n'était fort différent de ce que Bourget a décrit et de ce que l'on désigne en général sous cette étiquette. Mais enfin il est vrai que les appels de la vie, les mouvements de la nature en nous se fortifient, à cette heure-là, de la certitude que tout va bientôt finir, que tout est déjà fini.

Gide intervenait au moment d'un combat douteux. Si j'avais dû renoncer à la foi chrétienne, l'heure en était venue, comme on le voit bien dans les pages intitulées Souffrances du chrétien, parues quelques mois plus tôt à la Nouvelle Revue Française.

Un combat en apparence douteux, mais qui en fait ne l'était nullement. Si Dieu et Mammon a un sens, c'est bien celui-ci : alors que la plupart des hommes nés dans le. christianisme s'en détachent aux abords de l'adolescence et désertent sans débat, il s'en trouve un petit nombre tout aussi attirés par le monde et non moins capables de toutes les passions, qui n'arrivent pas à s'en évader et qui, à la faveur d'une crise plus forte que les autres, leur jeunesse finie, prennent conscience que rien pour eux ne se passera jamais qu'à l'intérieur de cette religion qu'ils n'ont pas choisie et à laquelle ils n'appartiennent que parce qu'ils y sont nés.
[...]
Pour en revenir à Dieu et Mammon, le compromis dont Gide se moque, il apparaît bien à travers ces pages que je ne m'y suis jamais résigné. Je pressentais déjà ce que je sais aujourd'hui : c'est que le conflit entre le Christ et le monde ne souffre pas d'accommodement. Le journal de Kierkegaard, que je lis en ce moment, raconte ma propre histoire. « La difficulté d'avoir été élevé dans cette religion, écrit-il, c'est qu'on a eu une impression constante de sa douceur, qu'on a presque frayé avec elle comme avec une mythologie — et ce n'est que dans un âge avancé qu'on en découvre la rigueur... » Trop tard ? Non, c'est le secret de la Grâce : il n'est jamais trop tard. Le temps n'existe pas. Et tout l'amour de tous les saints peut tenir dans un soupir.
* * *
Ceci donne raison à Gide : plus j'approche de la mort, et de Dieu, et moins je cède à mon démon romanesque.»

_______________________
* Dans ses Conversations avec André Gide, Claude Mauriac note un échange entre Gide et son père, au cours duquel Gide lui aurait confié que Madeleine avait brûlé sa correspondance « pour cela seulement qu'il la destinait moins à elle qu'à la postérité, ou plutôt à la postérité tout autant qu'à elle. » (C. Mauriac, Conversations avec André Gide, Albin Michel, 1990, p.159)
** Dans la NRF, la lettre de Gide est datée du 24 avril 1928, dans Dieu et Mammon, la version donnée par Mauriac est du 7 mai 1928.

Lettres à François Mauriac 1/2


Entamons la lecture des Lettres de Gide parues dans la NRF à partir de juin 1928 dans la NRF par la première des deux lettres à François Mauriac. Gide la donne parce que « voici que Paul Souday, dans un récent article, parle élogieusement d'une lettre de moi à François Mauriac, parue dans une publication du Capitole ; j'ai pensé qu'elle intéresserait, peut-être, ceux de nos lecteurs qui ne la connaîtraient pas encore [...] »

Il s'agit donc une réponse au texte de Mauriac paru dans l'Hommage à André Gide, Etudes, Souvenirs, Témoignages, paru en 1928 sous la forme d'un numéro spécial de la revue Le Capitole. Une entreprise « plutôt réussie » si l'on en croit Maria Van Rysselberghe qui note dans ses Cahiers, le 10 février 1928 :

« Je suis arrivée à Colpach il y a trois jours. J'y ai trouvé le livre sur André Gide édité par le Capitole. Je m'y suis jetée avec gourmandise, amusement, curiosité, et l'ai lu d'un trait jusqu'à avoir la nausée du gidisme, du monde gidien, de la chose gidesque ! Après tant d'analyses, quel rafraîchissant souvenir que celui de l'avoir revu il y a quelques jours en passant à Paris, lui-même, avec cette irréductible saveur qui n'a de nom que le sien. C'est amusant de voir les endroits où il ne colle pas à sa légende, qui est du reste révélatrice aussi de sa réalité. En somme, ce livre d'hommages est plutôt réussi. »

Comme le texte de Mauriac n'est pas très long, autant le donner ici en préambule :

L'ÉVANGILE, SELON ANDRÉ GIDE

Nous nous garderions de chercher ce qu’André Gide pense de Dieu, s'il ne nous invitait lui-même à n'être pas discret. Gide laisse la clef sur la porte et se moque de nos investigations. Sans doute se fie-t-il à l'inintelligence ou à la malignité des hommes, pour n'être pas compris, pour mourir inconnu. Né dans le calvinisme le plus étroit, il en a rompu chaque bandelette. Si parfois il hésita, ce ne fut jamais devant le geste de se délivrer, mais devant l'aveu ; encore n'était-ce pas timidité ni honte : il cédait à des conseils, à des objurgations ; le scandale des indifférents lui importait beaucoup moins que le chagrin de ses amis. Aujourd'hui, mesurant la route accomplie par Gide, nous voyons que ce voyage fut coupé de haltes, mais sans retours, ni regards en arrière.
 
Ceci pourtant nous frappe : à quelque étape de sa vie qu'il nous plaise de l'étudier, nous ne le voyons jamais séparé de Dieu, — dans l'état d'un homme qui a renoncé Dieu. Aucun apologiste du Christianisme ne sut l'enfermer dans un dilemme : il refuse de parier. Il a tout rejeté de son enfance chrétienne, sauf l'essentiel. En vain voyage-t-il (et vers quels déserts !). Quelqu'un le suit et il ne Le renie pas. Gide a pris le parti de ne rougir ni du Christ, ni de lui-même. L'Évangile l'y aide qu'il s'ingénie à lire avec des yeux neufs. Seules, croit-il, le condamnent les interprétations officielles de l'Écriture. Les textes figés des Églises se compliquent, s'approfondissent, dès qu'il en joue ; ils prennent un sens plus secret, plus conforme au destin particulier de Gide. La Rédemption épouse chaque destinée, elle est la somme des milliards de rachats individuels : Gide croit que rebuter telles exigences de son cœur serait une insulte au Créateur qui les a tellement voulues dans sa créature André Gide qu'elles en constituent l'essence même. Et c'est vrai que ses inclinations marquent singulièrement chaque homme, au point qu'elles ressemblent à la signature divine, à cette « griffe » que Baudelaire trouve « effroyable ».

Cette loi gidienne que Gide confond avec la volonté de Dieu, il l'oppose à l'autre loi, celle des pharisiens. Il demande au Seigneur d'être mis au rang de cette tourbe qui ne connaît pas la loi : « Parmi ceux-là, Seigneur, donnez-moi d'être, et maudit par les orthodoxes, par ceux qui connaissent la loi. »

Chaque verset de l'écriture, Gide le tire à lui, et de toute Parole, il triomphe. « Celui qui ne prend pas sa croix et qui me suit est indigne de moi... » Mais notre croix, songe ce docteur trop subtil, ne serait-ce pas tel penchant imposé à notre chair dès le sein maternel ?

Certains le rejettent : par vertu ou par prudence ? Par générosité ou par calcul ? « Celui qui aime son âme la perdra. » Gide éclaire ainsi ce texte : « Celui qui aime sa vie, son âme, — qui protège sa personnalité, qui soigne sa figure dans ce monde — la perdra... »

Au vrai, tel est le secret qu'il dérobe à l'Évangile : le plus sûr, avec Dieu, est de jouer à qui perd gagne. Ne pas calculer son salut, ne pas être prudent ni circonspect. L'évangile du Prodigue, celui des Ouvriers de la dernière heure, et bien d'autres éclairent un abîme entre ce que les hommes appellent justice et cette justice de Dieu qui est proprement une injustice adorable. Toute la doctrine de la Grâce, d'ailleurs... En cette injustice, Gide met sa confiance.

Pourtant il ne saurait feindre de croire que tout chrétien qui se renonce n'agit que par goût du confort et pour s'assurer d'une bonne place éternelle. Il sait que le seul renoncement qui compte, l'amour l'inspire et que d'abord le saint est un amant. Il est vrai ; mais Gide ne doute pas non plus qu'à l'artiste l'accès de la sainteté ne soit interdit. Il dénonce, dans toute œuvre d'art, la collaboration du Très-Bas ; la plus pure est entachée de délectation, de superbe et de concupiscence. Gide, pourtant, veut être sauvé ; il veut le salut de ses semblables. Par quelle route ? Sa pensée profonde (inspirée de Dostoïevski) me paraît être celle-ci : que l'homme atteigne l'extrémité de sa détresse pour trouver Dieu ; qu'il accomplisse tout son destin charnel ; qu'il s'accepte lui-même jusqu'à la lie : Wilde, Verlaine. Mais encore faut-il atteindre cet excès de déshonneur et de douleur. Il n'est pas donné à tous de paraître immonde aux yeux des hommes. La prière admirable que Gide récita un jour : « Mon Dieu donnez-moi de ne pas être de ceux qui font figure dans le monde. Donnez-moi de ne pas être de ceux qui réussissent. Donnez-moi de ne pas compter parmi les heureux, les satisfaits, les repus ; parmi ceux qu'on applaudit, qu'on félicite et qu'on jalouse... » — cette prière n'a pas été, jusqu'ici, exaucée : Gide est admiré, aimé ; et moi-même, j'écris ces lignes. Les insultes ne lui viennent que de gens qu'il méprise et dont l'applaudissement seul l'humilierait ; ou d'adorateurs secrets qui redoutent de céder à ses prestiges.

C'est bien de ne pas rejeter notre fardeau : encore faut-il nous assurer qu'il a la forme d'une croix. Ne renions rien de nous-mêmes, — rien de ce qui peut devenir la croix.

Gide nous confie, dans Si le grain ne meurt, qu'aux pires moments de détresse, une voix lui souffle : « Tu n'es pas si malheureux que cela. » Le jour où cette voix railleuse devra se taire en lui, alors peut-être...

J'admire, dans Gide, à la fois l'agrément extrême et le péril d'interpréter, selon son sens propre, l'Écriture. D'abord tous les textes ânonnés dès l'enfance, merveilleusement s'animent sous le regard gidien : on dirait d'une source au dégel ; mais où cette eau va-t-elle courir ? vers quels bas-fonds ? Et voici que le Retour du Prodigue, selon Gide, devient une défaite, un appauvrissement. Mieux vaut nous en remettre à la vieille Mère, à la sainte Marâtre, à l'Église, qui seule nous prémunit contre ce goût de corrompre la Parole.

Danger de la solitude avec Dieu.« Seigneur, donnez-moi d'avoir besoin de vous demain matin, » s'écrie Gide.

Les instants où nous avons cette faim de Dieu sont rares dans une vie ; mais le salut est une œuvre de chaque seconde : il faut se sauver, même dans la pire sécheresse quotidienne. L'Église, les sacrements nourrissent une âme qui ne sent plus sa faim ni sa soif. Gide se fie encore à son désir lorsque se détournant, par hasard, des nourritures terrestres, il aspire aux célestes ; mais comme il avait suivi la marée montante, il cède au reflux. Oserons-nous dire à Dieu : « J'avais, hier, besoin de vous ; ce matin, vous m'importunez ; demain, peut-être, si je me sens trop las de vos créatures... ? » Quelle folie que de prétendre régler la vie spirituelle sur les intermittences du cœur ! Nous ne croyons pas que Gide soit de ces fous, ni surtout que nous ayons, dans ces pages, exprimé sa pensée religieuse : le lecteur n'y doit chercher que nos réflexions personnelles lorsque nous songeons au chrétien Gide. Qui peut se vanter de connaître les rapports réels d'un homme avec Dieu ? Que savons-nous de nous-même à ce sujet ? Quelle est notre foi ? Est-elle plus ou mieux qu'une espérance ou qu'une terreur ? Et comment juger du dehors ce qui nous fut imposé avec la vie et qui était notre vie même avant que l'esprit en nous s'éveillât ? Nous n'avons pas choisi Dieu, Il nous a choisis ; et quand nous croyons jouer avec Lui, c'est Lui peut-être qui joue avec nous.

François Mauriac



Et voici la réponse de Gide, parue à la suite du texte précédent dans l'Hommage du Capitole, et reprise dans la NRF de juin 1928 :


7 octobre.
   

Mon cher Mauriac,

Permettez-moi de protester, amicalement, mais avec force, contre l’interprétation que vous donnez ici de ma pensée. Les lignes de moi auxquelles vous faites allusion furent écrites à la suite d\une conversation avec Ghéon, qui venait de se convertir. Comme je lui parlais alors de repentance et de contrition, il m’exposa chaleureusement que son zèle et son amour pour le Christ étaient si vifs qu'il ne pouvait éprouver que de la joie ; qu'il lui suffisait d'avoir horreur du péché et de tout ce qui pouvait désormais le détourner du Christ, mais qu'il se sentait à peu près incapable de contrition et n'avait que faire de repentance et de reporter ses regards sur un passé qui ne devait plus exister pour lui.

C'est alors, en pensant à celui qui durant si longtemps avait été mon plus intime ami, que ces paroles du Christ s'éclairèrent. Il ne me paraissait pas admissible, ni même possible, qu'une adhésion totale aux vérités de l'Évangile n'entraînât pas, aussitôt et d'abord, une contrition profonde, ni que le simple désaveu de ses péchés, sans repentance, pût suffire. Et n'était-ce pas là, précisément, ce que signifiaient ces paroles, qui s'éclairèrent aussitôt pour moi d'un jour neuf : « Quiconque ne se charge pas de sa croix, et me suit1, n'est pas digne de moi. » C'est-à-dire : Quiconque prétend me suivre sans s'être d'abord chargé de sa croix... Et c'est à ce propos que je remarquais l'erreur commise par la plupart des traducteurs, et me reportais et rattachais strictement à la version de la Vulgate. Quant à l'idée d'assimiler la croix même à la faute et de transformer l'instrument de supplice rédempteur en un oreiller voluptueux, elle n'a même pas effleuré ma pensée.

Je m'excuse d'apporter à vos pages une rectification si tardive, et seulement sur le « bon à tirer ». A première lecture, cette erreur ne me paraissait pas si importante ; et d'autre part vous y parlez avec une aménité si charmante qu'il me paraissait malséant de protester ; il l'est surtout de protester si tard ; mais certain article que je viens de lire dans une revue très catholique (Études, N° du 5 octobre) me laisse voir combien il est dangereux de laisser une confusion s'établir sur ce point. N'y va-t-on pas jusqu'à voir dans ce titre : « Si le grain ne meurt... » une apologie « gidienne » de la pourriture !!!

Je puis douter si l'idéal grec ou goethien doit céder le pas à l'idéal chrétien ; je puis chercher parfois à concilier l'un et l'autre ; je puis croire que le problème moral se pose particulièrement pour chaque individu, etc..., mais je tiens que l'abandon de soi, au sens chrétien du mot, et l'abandon à soi sont deux inconciliables. Je l'ai dit et je le répète : il ne s'agit pas, pour le vrai chrétien, d'interpréter dans un sens ou dans un autre les paroles de l'Évangile, mais d'y croire et de les mettre en pratique. Ce qui ne veut nullement dire que je prétende l'avoir toujours fait. Si j'écris : « Le dormir est réconfortant », s'ensuit-il que je ne connaisse pas l'insomnie ? Il m'arrive de m'écarter du Christ, de douter, non certes jamais de la vérité de ses paroles, ni du secret de bonheur surhumain qu’elles enferment, mais bien de l'obligation de les écouter et de Le suivre. Mais lorsque je me détourne de lui et cesse de le suivre, je n'ai pas cette impie prétention de me faire suivre par Lui.

Croyez à mon affection bien fidèle.

1. A [sic] lieu de « et ne me suit pas », selon le texte de la plupart des traductions françaises.

samedi 2 janvier 2016

Lettres à quelques-uns et à n'importe qui

Après avoir échangé des lettres (L'Ermitage, 1898-1900) et des billets (NRF, 1921) avec Angèle*, Gide envoie des Lettres à « des êtres réels » via la NRF, à partir du numéro du 1er juin 1928. L'événement est assez important pour ouvrir un sommaire qui se poursuit avec Le village indien d'Hemingway, la fin de La Gonfle, farce paysanne de Roger Martin du Gard, Le mystère Laïc de Cocteau ou la suite des Conquérants de Malraux (Gide continue aussi de tenir dans ce numéro sa Chronique des faits-divers).



La première de ces Lettres est adressée à Jean Paulhan et annonce le programme de cette nouvelle série qui prendra fin en janvier 1929, avec les lettres à René Schwob et à François Porché :


LETTRES
1.
A JEAN PAULHAN

Paris, le. 25 avril 1928.
Mon cher ami,

Depuis plus d'un an, la Nouvelle Revue Française inscrit à son programme des Lettres d'André Gide. Je me suis longtemps demandé ce que promettait cette annonce. Mais voici que Paul Souday, dans un récent article, parle élogieusement d'une lettre de moi à François Mauriac, parue dans une publication du Capitole ; j'ai pensé qu'elle intéresserait, peut-être, ceux de nos lecteurs qui ne la connaîtraient pas encore, et que j'y pourrais joindre une seconde, également adressée à Mauriac, au sujet de sa Vie de Racine. André Rouveyre, dans une récente chronique dramatique, cite une lettre que je lui écrivis à propos de l'absurde querelle soulevée contre Paul Valéry. J'ai pensé qu'elle était de sorte à n'intéresser pas seulement les lecteurs du Mercure, et que j'y pourrais joindre une nouvelle lettre à Rouveyre sur le même sujet. J'ai pensé que, dans les numéros suivants de la N. R. F., je pourrais livrer de même certaines lettres dont le caractère privé n'exclut pas l'intérêt général. Dans l'Ermitage et dans les premiers numéros de la revue que vous dirigez aujourd'hui, j'adressais ainsi des lettres ouvertes à une Angèle imaginaire. Le caractère un peu factice de cette fausse correspondance me gênerait aujourd'hui ; il m'apparaît préférable de m'adresser à des êtres réels. Je retrouve dans mes tiroirs d'anciennes lettres non envoyées ; j'en ressortirai peut-être quelques-unes. J'en pourrai donner certaines autres dont je me trouve avoir gardé le double, sans du tout songer pourtant à cette publication ; d'autres enfin, qui ne sont pas encore écrites, des lettres à n'importe qui...
Ceci me permettra de tenir votre imprudente promesse.


Il nous a semblé intéressant de donner dans de prochains billets ces lettres parues dans la NRF :

Octobre 1928 : à André Gide [lettres de Rouveyre prolongeant les parutions d'août 1928] Barbizon 6 août 1928, à André Rouveyre [lettre de Gide], Paris, 10 août, 1928
[Dans le numéro de décembre 1928, Gide donne des Feuillets.]
Janvier 1929 : I. à René Schwob, II. à François Porché

Ainsi s'achèvera cette série de « lettres ouvertes », Gide ne reprenant la plume que dans la NRF d'avril 1929 avec des Pages retrouvées, où l'on s'amusera à lire un brouillon du Journal et des Feuillets de 1929, avec notamment cette première version d'une phrase qui deviendra célèbre : « Quand les gens intelligents font les bêtes, il est naturel qu'ils y réussissent mieux que les sots. »**

_____________________
* Sur ce sujet voir : Dubois Elsa : Des Lettres aux Billets à Angèle : modalités et enjeux d’une nouvelle causerie (Formes de la critique littéraire, Journée d'étude des doctorants de l'École doctorale 3-4 février 2012 – Paris-Sorbonne)
** Qui deviendra : « Quand les gens intelligents se piquent de ne pas comprendre, il est tout naturel qu'ils y réussissent mieux que les sots. » en ouverture des Feuillets de 1929.

jeudi 31 décembre 2015

Schwob, Mauriac et le besoin de Dieu


Juste avant la lettre à François Porché parue dans la NRF de janvier 1929 (voir ce billet), André Gide publie une autre réponse, celle faite à René Schwob au sujet de son livre Moi juif. Livre posthume (Plon et Nourrit, 1928). René Schwob fait partie de ces nombreux convertis énumérés par Mauriac dans ses Nouveaux Mémoires intérieurs, comme échappés d'un Radeau de la Méduse, version Bœuf sur le toit :


« Mais ce n'est pas l'histoire de ce temps, ni celle de ce milieu que je raconte, c'est la mienne. Je retiens seulement que de cette bacchanale montait une vapeur funeste et qu'il n'est pas étonnant que demeuré chrétien, même quand je cédais à la folie commune, j'aie éprouvé aussi l'angoisse de l'homme averti qui sait que la peste est à bord et quel est le vrai nom du maître d'équipage. Je me suis souvent dit que le mouvement de conversions au catholicisme qui se multiplièrent alors, surtout autour d'André Gide, ressemblait à un sauve-qui-peut : Dupouey, Ghéon, Copeau, Du Bos, René Schwob... Je les voyais quitter le bateau où l'alcool, la drogue, favorisaient « les erreurs étranges et tristes » et s'enfuir à la nage. Et moi ? me réveillerai-je un jour en pleine mer, coupé à jamais de Dieu, perdu à jamais ? » (F. Mauriac, Nouveaux Mémoires intérieurs, Flammarion, 1985, p. 406)

Ce n'est pas seulement pour rapprocher ce Mauriac se rêvant pélagique du célèbre passage des Faux-monnayeurs  (« J'ai souvent pensé [...] qu'en art, et en littérature en particulier, ceux-là seuls comptent qui se lancent vers l'inconnu. On ne découvre pas de terre nouvelle sans consentir à perdre de vue, d'abord et longtemps, tout rivage. Mais nos écrivains craignent le large; ce ne sont que des côtoyeurs. ») que cette citation nous intéresse.



En 1931 dans Bonheur du chrétien Mauriac reviendra sur la lettre de Gide à René Schwob – à qui il fera aussi référence dans Dieu et Mammon, paru au Capitole en 1929, livre-réponse à une autre lettre de Gide parue en 1928 dans la NFR... sur laquelle nous reviendrons bientôt. Déplaçant le « besoin » de Dieu de l'âme au corps, Mauriac montre qu'il connaît mal la « physiologie » gidienne :

« Pour certains, soumis à l'impulsion victorieuse de la chair, le Christianisme existe encore, mais il est inerte : instrument nécessaire à quelques natures, inutile à d'autres, prétendent-ils, en tout cas, tel qu'un appareil dont il est bon d'user selon ses besoins, précieux aux timides, aux hésitants, aux vacillants ; mais ceux qui peuvent marcher seuls n'ont pas à en tenir compte : c'est ce qu'André Gide, dans une lettre à René Schwob, appelle le ne-pas-en-sentir-le-besoin. Ainsi l'exigence n'appartiendrait qu'à l'homme, qu'à la passion de l'homme. L'hypothèse n'est pas même envisagée d'une vérité elle aussi exigeante, souverainement, amoureusement exigeante.
Au vrai, à ne considérer que le texte de la lettre à Schwob, le ne-pas-en-sentir-le-besoin est, en réalité, le ne plus-en-sentir-le-besoin, puisque Gide écrit : « Il est certain qu'après l'avoir « violemment éprouvée (cette contradiction) « en moi-même durant une longue période de jeunesse (et même « avec quelques rechutes plus tard) « j'y ai mis bon ordre par la suite... »
Y mettre bon ordre... Oui, sans doute, cela est donné à l'homme, le droit au refus lui appartient.
Dieu disparaît avec la faim que vous aviez de lui, vous le dites. Mais vous dites aussi qu'il vous a fallu du temps pour le réduire au silence. » (F. Mauriac, Souffrances et bonheur du chrétien, Grasset, 1931)

Il nous a donc paru intéressant de donner la version de cette lettre telle qu'elle a paru dans la NRF du 1er janvier 1929, en introduction à celles sur le même sujet, parues un an plus tôt et adressées à François Mauriac, lettres que nous donnerons prochainement :


« LETTRES

I
A RENÉ SCHWOB1

Cuverville, 17 novembre 1928.

. . . . . . . . . . . . .
« Le miracle qui fait le grain de blé devenir épi... » (p. 33). L'impiété serait de cesser d'admirer ce que nous avons reconnu naturel. Mais cet amour que vous mettez dans le grain de blé, (« le grain de blé a beaucoup d'amour ») vous l'enlevez à Dieu. Et comment ne voyez-vous pas le danger d'assimiler la vie chrétienne à un phénomène naturel. Vos lignes mêmes qui suivent donnent bien à entendre que l'effort du chrétien va à l'encontre de la nature ; et ne pas aussitôt le reconnaître vous entraîne à cette absurdité : « Ne pas songer à soi — ne pas chercher son propre intérêt. Détester son plaisir. » — L'absurde n'est pas de penser cela ; d'écrire cela ; mais de le penser et de l'écrire à propos du grain de blé, qui, pour s'entendre avec vous, ne pourrait croître et devenir épi qu'en renonçant à lui-même, à son intérêt, à son plaisir. Vous ne trouverez, dans la Nature entière, que précisément la recherche du plaisir ; et la grandeur du Christianisme est précisément de s'opposer à la Nature. Pour adorer le Christ il faut résolument tourner le dos à Cérès.

Au seuil de votre livre je me heurte à cette inconsciente et naïve tricherie de votre pensée. Et puis, si vous voulez imiter le grain de blé, que signifie cette crainte, cette horreur des actes qui nous sont communs avec les ânes et les pourceaux ? Ne flairez pas dans ce que je vous en dis une apologie sournoise de la luxure. Mais vraiment la phrase de Saint François de Sales (p. 136) est bouffonne. Laissez donc le Naturel à Montaigne, à Gœthe et aux Grecs. Le Chrétien doit accepter de s'y opposer et chercher à tirer à lui l'histoire naturelle ne peut que lui jouer de mauvais tours.

Vous me prêtez, de-ci, de-là, des pensées bien absurdes, qui n'ont jamais été miennes. Je n'ai jamais cru être d'accord avec le Christ lorsque je cédais au désir. Et je ne vois pas une ligne de mes écrits qui puisse autoriser cette affirmation. Tout au contraire, je sais fort bien que je ne puis me rapprocher du Naturel, et de Gœthe et du paganisme, qu'en m'écartant du Christ et de son enseignement. Je ne protesterais point s'il ne s'agissait ici que de moi ; mais il importe de reconnaître que tout ce qui appartient au Christ est du domaine sur-naturel. La question, pour moi, est précisément de savoir si le naturel n'est pas préférable, et s'il exclut toute idée d'abnégation dans l'amour, de sacrifice, de noblesse et de vertu, dont je ne puis me passer ; de savoir s'il est nécessaire, pour obtenir de soi la vertu, d'admettre une mythologie dogmatique (qui du reste n'est nullement dans l'enseignement même du Christ, mais a été inventée après coup) que ma raison, donnée par Dieu, ne peut admettre ?

Réduire le paganisme grec aux idylles de Théocrite, si exquises soient-elles, y pensez- vous vraiment ? Mais cela vous permet d'écrire : « Comment un Gœthe, un Gide, peuvent-ils s'y réduire ? » Et effectivement, ni Gœthe, ni moi-même, vous ne pouvez nous réduire à cela. Mais lorsque vous écrivez, après avoir relu les Magiciennes et les Syracusaines : « Les onze cents pages des Karamazov m'ont semblé moins longues », — qui louez-vous ? est-ce Théocrite, ou Dostoïevsky ? Et qu'est-ce que cela veut dire ? sinon qu'il est plus long (et votre livre le prouve du reste) de lutter contre le naturel que d'y céder.

Au surplus, je ne prétends dire rien de tout ceci contre vous ; car tout ce que j'exprime ici vous le reconnaissez fort bien vous-même, lorsque vous parlez d'une « contradiction perpétuelle et pathétique à la lâche disponibilité de nos sens ». Cette contradiction même alimente le drame, et sans elle, nous autres littérateurs, nous nous sentirions quelque peu à court. Il est certain néanmoins qu'après l'avoir violemment éprouvée en moi-même durant une longue période de jeunesse (et même avec quelques rechutes, plus tard) j'y ai mis bon ordre par la suite, pour pouvoir porter ma vigilance ailleurs — j'ajoute : « avec plus ou moins de succès » car, pour l'amour du ciel, n'allez pas voir là de la vantardise, et me comparer à un aveugle qui se persuade qu'il y voit clair parce qu'il a jeté son bâton...

J'ai toujours eu pour vous beaucoup d'estime et de sympathie : je sens mieux encore, en vous lisant, combien elles étaient bien placées ; ne croyez point que votre éloignement de moi vous les enlève ; au contraire, il me paraît que certain vacillement de votre pensée avait besoin de ce Credo qui fait aujourd'hui votre force ; ne voyez aucune ironie dans cette phrase, je vous en prie, non plus qu'aucune infatuation dans le ne-pas-en-sentir-le-besoin.
1. A propos du livre de René Schwob : Moi Juif. »
(NRF, 16e année, n°184, 1er janvier 1929, p.57-59)

lundi 28 décembre 2015

L'auteur qui n'ose pas dire son nom ?

Fin 1927* paraît L'amour qui n'ose pas dire son nom, dont la couverture était barrée par l'éditeur d'un bandeau portant le sous-titre suivant : « La première offensive contre la sodomie littéraire ». L'auteur, François Porché, explique dans sa préface : « J'ai conçu le dessein de parler des amours singulières, des formes inverties du désir, dans leurs rapports avec la littérature de mon temps (Marcel Proust, Oscar Wilde, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, Walt Whitman, André Gide...) »

André Gide note le 2 janvier 1928 dans son Journal : « Ecrit une réponse au livre de François Porché ; où je ne dis pas le dixième de ce que j'aurais à dire. C'est une flèche que je crains d'alourdir. Il est bon de laisser entendre qu'on en a d'autres dans son carquois. Au demeurant, ce n'est pas contre Porché que je tire, et j'espère qu'on le comprendra. »

Soucieux de faire paraître rapidement cette réponse et de lui donner une audience large, plus large que celle de la NRF, Gide va la porter tout aussitôt à Maurice Martin du Gard, alors directeur des Nouvelles Littéraires. Martin du Gard consigne cette rencontre dans le second tome de ses Mémorables. Je l'ai donnée ici même il y a quasiment un an tout juste, et j'ajoutais en note cet épilogue :

« Il renonce décidément à répondre à Porché », note la Petite Dame le 10 février 1928. « Les choses intéressantes que tout de même je disais dans cette lettre que j'ai bien fait de retirer, je les mettrai peut-être en appendice à Corydon » explique Gide à la Petite Dame. Sa réponse sera publiée un an plus tard dans La N.R.F. de janvier 1929, puis dans l'appendice de Corydon à partir de la réédition de 1929 (avec la réponse de François Porché, datée du 2 janvier 1929). 

Je m'appuyais pour cela sur la notice de Corydon dans l'édition de la Pléiade de 2009 (information reprise également par F. Lestringant dans sa biographie de Gide). Or, ouvrant récemment l'édition « augmentée » de 1929 de Corydon (NRF, achevé d'imprimer du 27 avril 1929 par Emmanuel Grévin à Lagny-sur-Marne), je m'aperçois que la lettre de Gide ne figure pas encore dans les Appendices, mais seulement celle de François Porché, suivie par celle de Léon Kochnitzky.

Profitons de cette petite correction bibliographique pour en apporter une autre : contrairement à ce qu'on peut lire dans la même notice de Corydon dans l'édition de la Pléiade (p.1181), dans la biographie de Gide par F. Lestringant (t.2, p.401) ou sous la plume de Mirande Lucien et Patrick Cardon (Eekhoud, un illustre uraniste, p.91) François Porché est bien son véritable nom, et non un pseudonyme de François Chagrin. C'est en fait l'inverse : François Chagrin est le pseudonyme pris par François Porché pour ses premiers poèmes.


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* achevé d'imprimer le 10 novembre 1927 pour Bernard Grasset

samedi 19 décembre 2015

Carlo Rim, Martin du Gard et les tas de Gide


 
M. Gaston Picard voudrait qu'on envoyât à l'Elysée un Président ami des lettres, sinon un écrivain. Pourquoi ne pas constituer tout de suite (c'est le moment) un ministère de « concentration littéraire » ? Voici donc, rassemblé autour de M Doumergue, le premier ministère des lettres. On reconnaît de droite à gauche : M. Clément Vautel, garde des Sceaux ; M. André Gide, président du Conseil sans portefeuille ; M Francis Carco, ministre de l'Intérieur ; M. Dorgelès, ministre de la Guerre (la dernière) ; M. Mac Orlan, sous-secrétaire d'Etat des P. P. T. (Phonographe, Photographie, Télévision) ; M. Abel Hermant, ministre de l'Instruction publique ; M. Dekobra, ministre du Commerce ; M. Francis Jammes, ministre de l'Agriculture ; M. Jean Cocteau, ministre de la Marine et M. Léon Daudet, ministre de l'Air...



Carlo Rim, de son vrai nom Jean Marius Richard, était un dessinateur de presse connu aussi pour ses romans, essais, scénarios et films. Il travaillera notamment avec Marc Allégret sur le film Zouzou (1934). Rim raconte à ce sujet comment, André Gide étant absent, Allégret l'installa dans la chambre de l'écrivain pour qu'il termine les dialogues du film.

Rim consigne quelques-uns de ses souvenirs dans Mémoires d'une vieille vague (Gallimard, 1961). On y trouve aussi des caricatures comme il en donnait dans les Nouvelles littéraires, pour lesquelles il avait inventé le personnage de « Monsieur Virgule ». Un personnage que Roger Martin du Gard appréciait davantage que les caricatures de Gide, si l'on en croit Rim :

« Martin du Gard ne lisait guère que la NRF et les Nouvelles Littéraires où je publiais alors, fort régulièrement, mes « bandes » de Monsieur Virgule et des caricatures d'écrivains. 
- J'aime beaucoup Monsieur Virgule, me disait-il, mais je n'aime pas votre Gide. Vous n'avez pas su l'attraper. Je dois dire que ce n'est pas facile. Gide n'est jamais ressemblant. Cela tient sans doute à ce fait qu'il doit exister des tas de Gide. Pour ma part, je ne suis pas très sûr de les connaître tous. »
(Carlo Rim, Mémoires d'une vieille vague, Gallimard, 1961, p.44)


André Gide par Carlo Rim
(in Mémoires d'une vieille vague, Gallimard, 1961, p.122)

samedi 12 décembre 2015

Formuler Gide

Souvent lorsqu'on me demande « Pourquoi Gide ? » et que je dois rassembler rapidement quelques grandes idées autour de Paludes, du Journal et d'une biographie à faire bredouiller un Lestringant sur 2000 pages, je me dis qu'une formule serait bien pratique. Le « contemporain capital » a pris un sérieux coup de plomb dans l'aile depuis que BHL l'a attribué à Glucksmann...

Eh bien, en voici une qui me plaît assez : Gide est de ces auteurs qui « nous inspirent des considérations sans cesse reprises et rendent inépuisablement intelligents les mortels qu’ils ont initiés à leur musique. »

Merci à François Mauriac* pour son aide.



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* « Car dès cet âge-là nous disputions, mes frères et moi, des mérites comparés de la comtesse de Ségur et de Zénaïde Fleuriot, avec la même passion que plus tard de ceux de Corneille et de Racine, puis de Bourget et de Barrès, pour atteindre enfin au stade que je n’ai plus quitté où Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Gide et Proust nous inspirent des considérations sans cesse reprises et rendent inépuisablement intelligents les mortels qu’ils ont initiés à leur musique. » F. Mauriac, Mémoires intérieurs, Flammarion, 1985, p.228)