jeudi 4 août 2011

Appel à communications




Les représentants nord-américains de l'Association des Amis d'André Gide Christine Armstrong (Denison University, Ohio) et Jocelyn Van Tuyl (New College of Florida) organisent le deuxième colloque gidien international. Le premier « Gide en Floride », avait eu lieu au New College of Florida en 2001. Intitulé « Gide à la frontière » celui-ci aura lieu du 14 au 16 juin 2012, à Denison University, dans l'état de l'Ohio, aux Etats-Unis d'Amérique.

Ce colloque a pour but de permettre aux Gidiens (doctorants, professeurs, chercheurs indépendants) de tous horizons de se retrouver et de partager leurs travaux de recherche dans un cadre intime.Pour ce colloque de nature interdisciplinaire, sont sollicités des travaux d'approches littéraire, historique, pédagogique (ou autre) examinant Gide l'homme, Gide l'écrivain et ses œuvres.Si cela vous intéresse, n'hésitez pas à  envoyer une proposition de communication de 250 mots, en français ou en anglais, par courrier électronique ou postal d’ici le 1er septembre 2011 aux organisateurs :


As the North American Representatives of the André Gide Association, Jocelyn Van Tuyl from New College of Florida, and Christine Armstrong from Department of Modern Languages (Denison University, Ohio) are organizing the second international conference on Gide in the USA. The first one (« Gide en Floride ») took place at the New College of Florida in January 2001. Entitled « Gide à la Frontière » (« Gide at the Frontier/Border »), this conference is scheduled from June 14 until June 16, 2012.


Interdisciplinary in nature, the « Gide at the Frontier » Colloquium welcomes literary, artistic, historical, pedagogical approaches (among others) to Gide the man, Gide the writer, and to his works. This colloquium aims to create a platform allowing Gide scholars at various stages in their career (graduate students, university professors, independent scholars) from all over the world to meet and share their research & works in an intimate setting. Please send a 250-word abstract, in French or in English, electronically or in hard copy, by September 1, 2011, to both organizers :



Christine Armstrong                                               Jocelyn Van Tuyl
Department of Modern Languages                       New College of Florida         
301N Fellows Hall                                                   Division of Humanities
Denison University                                                 5800 Bay Shore Road
Granville, OH 43023, USA                                     Sarasota, FL 34243, USA
(armstrong[at]denison.edu)                                    (vantuyl[at]ncf.edu)

L'esprit de Pontigny


Après la commémoration en 2010 du centenaire de la première « Décade de Pontigny », les Amis de Pontigny proposent une série de conférences et présentations – illustrées par des photos de Pontigny et ponctuées de lectures – afin de faire partager un peu de l'esprit qui a soufflé sur les Entretiens d'été, organisés par Paul Desjardins et sa femme de 1910 à 1939, dans les bâtiments de l’ancienne abbaye cistercienne.


Pierre Masson, qui vient d'éditer la correspondance Gide-Desjardins-Heurgon
évoquera un "Gide en famille à Pontigny" le 27 août lors des soirées 
littéraires organisées tout cet été par les Amis de Pontigny


6 août à 20h30 –Paul Desjardins et Ramon Fernandez, recherche d'un humanism, par Irène Fernandez
Évocation des rapports intellectuels de Paul Desjardins et de Ramon Fernandez, à partir d'un souvenir personnel très vif d'un portrait inédit de Paul Desjardins par Ramon Fernandez, qui devrait permettre de se remémorer le projet de Paul Desjardins et de s'interroger au sujet du Pontigny des décades comme lieu "utopique".

13 août à 20h30 – Les « Décades de Pontigny » dans le parcours philosophique et poétique de Gaston Bachelard, par Jean-Luc Pouliquen
Entre 1929 et 1939, Gaston Bachelard participera à trois reprises aux Décades. Elles jalonnent dix années particulièrement fécondes de son itinéraire, la séquence où il fait son entrée sur la scène culturelle et construit les fondations d'une œuvre à deux visages : épistémologique et littéraire.

27 août – Gide en famille à Pontigny, par Pierre Masson
Les débuts de Gide à Pontigny furent d'abord prudents, voire méfiants, surtout à l'égard de Paul Desjardins. Mais la période d'après 1918, où Gide se retrouvait entouré de la Petite Dame et de ses amis, fut marquée par des relations plus étroites, les heurts mêmes n'empêchant pas une plus grande proximité intellectuelle entre les deux hommes, tandis que l'amitié naissait entre Gide et Anne Desjardins.

24 septembre de 16h30 à 19h – Gisèle Freund : une photographe à Pontigny, par Lorraine Audric
Jeune étudiante en sociologie et militante engagée, Gisèle Freund est contrainte de fuir l'Allemagne nazie en 1933. Paris devient alors sa terre d'exil, puis son pays d'adoption. Férue de littérature, elle se lie rapidement d'amitié avec de nombreux écrivains, comme André Malraux ou Jean Paulhan, tandis qu'elle termine sa thèse à la Sorbonne. Elle trouvera refuge à Pontigny à plusieurs reprises entre 1934 et 1939, où, grâce à son Leica, elle capturera l'atmosphère des Décades tout en faisant le portrait de leurs participants.

et André Spire et Paul Desjardins, par Marie-Brunette Spire
La vie d'André Spire fut longue (1868-1966), 98 ans d'une vie intense traversée par deux guerres et bien des soubresauts littéraires, politiques et sociaux. Il s'engagea dans les combats du tournant du siècle - organisations philanthropiques et Universités populaires - et face à l'antisémitisme montant (depuis l'affaire Dreyfus) dans le défi de l'affirmation de la judéité et les débuts du sionisme politique. Il faut un poète très tôt également engagé dans une expression poétique novatrice (vers libre et rythme), et participa à la décade de Pontigny intitulée :
"Du rythme, comme principe de délectation et d'expression dans la technique des divers arts et comme donnée naturelle" en août 1930. Il y rencontra Gaston Bachelard et Martin Buber. Les archives d'André Spire permettront de tenter de reconstituer son séjour.

L’esprit de Pontigny : évocation des Décades, lectures et conférences, le samedi, à 20h30 en août et à 16h30 en septembre, dans le dortoir des convers, autrefois occupé par la bibliothèque de Paul Desjardins. 5€. Plus d'informations sur le site de l'abbaye.

mardi 2 août 2011

Emile Henriot sur la Correspondance Gide-Valéry



Après celui sur la correspondance avec Francis Jammes, poursuivons la publication des articles d'Emile Henriot avec cette critique donnée au journal Le Monde en 1955 à l'occasion de la parution de la Correspondance Gide-Valéry,1890-1942, préfacée et annotée par Robert Mallet. Valéry, surtout, est l'objet de ce texte qui le donne à voir et à aimer.

Valéry « implacable intelligence » et mine inépuisable pour l'intelligence. Emile Henriot annonçait à l'époque dans une note la publication prochaine en reproduction photographique des deux cent cinquante-sept Cahiers de Paul Valéry. Il y a quelques semaines, le site Gallica commençait à les mettre en ligne... 

Je me suis permis d'ajouter deux notes - signalées par des astérisques - parce que la publication en 2009 d'une nouvelle édition de la Correspondance Gide-Valéry, 1890-1942 établie, présentée et annotée par Peter Fawcett (Gallimard) apporte 176 lettres de plus que l'édition de 1955 et comble certains manques signalés par Henriot.



"... j'admets que ce merveilleux Valéry devait être parfois absorbant." 
Emile Henriot sur la Correspondance Gide-Valéry
(Photo montage e-gide)



« LA CORRESPONDANCE GIDE-VALERY

CINQUANTE-CINQ ans d'amitié, de confiance et de considération littéraire; beaucoup de vérité humaine subsistant sous beaucoup de littérature; une même subtilité à dissocier et à analyser, chez tous deux; la ferveur frémissante de l'un, l'implacable intelligence de l'autre, pour moi nettement supérieur et qui n'a pas fini d'éblouir, d'exciter l'esprit, de valoir : voilà tout de suite, en raccourci, la forte impression que je retire de cette Correspondance échangée de 1890 à 1942 entre Paul Valéry et André Gide, publiée par Robert Mallet, qui l'a fait précéder d'une importante et clairvoyante introduction (1). Ecrites en toute liberté, ce n'est pas douteux, mais je crois qu'elles ont été publiées moins librement et qu'on y a pratiqué — notamment sur l'Affaire Dreyfus* — des coupures, car il y a d'étranges trous, ces quatre cent soixante-deux lettres aujourd'hui imprimées ne cherchant pas l'effet; s'écrivant tous deux comme ils se parlaient dans leurs entretiens; préoccupés seulement de tout se dire, soit pour s'informer, soit pour se peindre l'un à l'autre dans leur absolue vérité à la recherche de leur vérité. Réserve faite sur les suppressions possibles, il me semble que Gide, toujours un peu chinois, se découvrant moins ou moins franc malgré son besoin de sincérité, a évité certaines explications que l'aveu de ses livres sur ce que M. Robert Mallet appelle discrètement « son émancipation sexuelle » aurait pu rendre nécessaires à son ami; mais il se peut qu'elles aient été données verbalement**. On remarquera d'ailleurs dans ces lettres une grande pudeur, de part et d'autre, et les amateurs de ragots et de confidences en seront déçus; encore qu'ils puissent s'étonner du ton bien tendrement affectueux de ces deux garçons de vingt ans au début de leurs relations. L'amitié cependant peut avoir de ces lyrismes, et la mystique aussi a de ces effusions.

Leur connaissance avait commencé en 1890 par l'entremise de Pierre Louys [sic], qui le premier, ami d'André Gide, ayant rencontré à Montpellier Paul Valéry, alors Paul-Ambroise et jeune soldat, annonça ainsi au futur auteur des Nourritures terrestres son nouvel ami : « Un petit Montpelliérain qui m'a parlé de la Tentation et de Huysmans, de Verlaine et de Mallarmé, en des termes!... Tu sais, celui-là je te le recommande. » Par la suite Gide, qui, excepté avec Valéry, s'est brouillé avec tout le monde (Régnier, Barrès, Jammes, Claudel), se brouillera avec Pierre Louys, demeuré jusqu'au bout l'ami de Valéry, lequel ne pouvait s'empêcher, comme il le dit, de se sentir « rougir de générosité » quand il pensait à ce que Louys, déjà pourvu d'expérience et de connaissances parisiennes, avait été pour lui, provincial obscur, introduit d'un coup auprès de Gide, de Régnier, de Heredia et de Mallarmé, et peut-être aussi de Huysmans. Mallarmé, Huysmans, avec Poe, les grandes admirations premières et décisives de Valéry. Sans s'attarder à ce qu'elle comprend d'anecdotes datées et de pittoresque sur l'époque, sa correspondance avec Gide montre d'une façon éclatante l'extraordinaire maturité de ce Valéry de vingt ans, le prochain auteur de ces premiers vers parus dans la Conque, dont la réunion tardive, en 1927, formera l'Album de vers anciens, où figure le singulier Bois amical, implicitement dédié au « cher compagnon de silence ». La Soirée avec M. Teste sera de 1896 (parue dans le Centaure), qu'avait précédée en 1893 l'Introduction à la méthode de Léonard de Vinci. Entre tant était arrivée la retraite exceptionnelle où Valéry parut s'enfermer. Ce fut la radicale décision prise dans la mystérieuse et orageuse « nuit de Gênes », sur le détail de laquelle on ne sait trop rien, Valéry n'en ayant rien écrit à Gide (« nous causerons, je préfère »), sinon que le poète résolut alors de n'écrire plus de vers, soucieux désormais de se consacrer à son impitoyable dialogue entre « moi et moi » ; n'admettant plus rien, comme il dit, qu'il ne le comprenne. Dès lors il s'efforcera de tuer en lui tout besoin, toute ambition; au bénéfice de la tension, créatrice de l'unique état de conscience au nom de quoi voir et juger; l'« inécrivable » condamné.

Valéry cependant n'en continuait pas moins de parler (c'était sa maïeutique) et de travailler, sans préoccupation d'imprimer, tout étant pour lui sujet de recherche et d'application sur les thèmes les plus divers : méthode, géométrie, mathématiques, sémantique, métrique, algèbre et technique poétique; tout devenu matière à définition. Ainsi, fou de précision, une de ses lettres à André Gide le montrera « noyé » toute une nuit sur le mot impopulaire. On aperçoit le mécanisme. Esprit critique au premier chef, Valéry, dans son horreur des « choses vagues », de la « vaguerie », ne tolérait de se servir des mots qu'autant qu'il avait exactement déterminé leur contenance et leur contenu. Je conçois cet enivrement, mais la retraite et les occupations de ce Valéry disparu du champ visible de la poésie nous avaient longtemps intrigués, depuis la notice à lui consacrée par Paul Léautaud dans ses Poètes d'aujourd'hui, où il était parlé de « ses recherches extra-littéraires et qu'il est malaisé de définir, car elles semblent se fondre sur une confusion préméditée des méthodes, des sciences exactes et des instincts artistiques ». Les « intentions d'écrivain » de Valéry demeuraient obscures. En fait, curieux de connaissance, Valéry accumulait au jour le jour ses observations et ses analyses dans les deux cent cinquante-sept carnets que l'on a trouvés à sa mort, desquels toute son œuvre en prose imprimée a été tirée, chaque volume à peu près centré sur un thème. Il y a encore beaucoup d'inédit(2).

Le tour à part de l'échange amical — confidence, réponse et marginalia, — les lettres de Valéry à Gide sont la paraphrase constante de cette recherche et de cette pensée, dont il a tout de suite été le maître par le fait d'attention et de concentration. Il n'avait pas en tête souci d'œuvre au sens immédiat, et il n'était pas pressé de rien publier. Sans peut-être le savoir encore, son œuvre était à longue échéance, et elle a consisté à ses yeux à tirer tout le possible de lui-même en exercitant son pouvoir de réflexion dans ses carnets, rien ne devant venir que de lui, le mot travail se confondant pour lui avec trouvaille. Une apparente paresse reconnue (« Je ne fais rien »), une volonté soutenue de ne s'intéresser qu'à ce qui le requérait profondément, le goût invétéré de s'attacher abstraitement aux problèmes qui lui importaient, auraient détourné longtemps le poète de toute imprimerie, et sans la sollicitation des amateurs de menues plaquettes et de grands papiers il est à peu près sûr que Valéry eût été un auteur posthume. L'égotisme de cet intérêt porté à lui-même a bien vite mené l'auteur de Charmes et d'Eupalinos à s'isoler et presque à se raidir dans une sorte de contradiction universelle. L'éloge même n'échappait pas à sa critique, et tout heureux qu'il sera des grands encensements de Souday à l'apparition de la Jeune Parque, ses lettres à Gide font voir qu'il n'était pas pleinement persuadé que son enthousiaste admirateur ait tout compris de lui.

Le sympathique chez Valéry, ainsi surpris dans son aparté, c'est qu'il n'y a pas le moindre bluff. Il est dans le souci exclusif et le plus naturel de la vérité, et, malgré toutes les réserves qu'on peut faire sur son caractère, c'est l'honneur de Gide d'avoir mérité cette confidence ininterrompue et d'y avoir répondu avec autant de présence et de pertinence. Le dialogue est au-dessus du propos commun. Il reste cependant très humain, côté Valéry, esprit vif, déluré, plaisant, autant qu'incisif et profond. Il y a chez l'Ulysse de Sète une gouaille amusante, à la verve quelquefois salée, qui fait toujours garder le pied par terre à cet esprit supérieur, un des rares interlocuteurs possibles d'un Einstein, d'un Painlevé ou d'un Poincaré, et certainement d'un prince de Broglie s'ils se sont connus. Mais en dépit des amitiés, auxquelles il est toute sa vie resté fidèle, à quelques piques près, l'égotisme déjà allégué de Valéry devait le pousser sans cesse dans son propre sens, et, comme on ne se pose qu'en s'opposant, pour se réaliser lui-même il a dû beaucoup nier autrui; d'où sa critique générale et comme systématisée, Mallarmé, Poe, Shakespeare, Descartes et Stendhal exceptés, contre toute manifestation littéraire; d'où son négativisme absolu, qui au dernier jour trouvera dans Mon Faust sa plus désolante expression. On a reproché à Valéry de ne pas conclure et de n'avoir pas de philosophe [sic]. Mais c'est qu'il n'était pas fait pour cela; il était fait pour dire en toute chose au contradicteur : vous ne connaissez pas la question, ou : vous employez des mots dont vous ne savez pas le sens exact; et son effort positif aura été de dissiper ces équivoques et très souvent de définir le sens exact. Ce mécanisme critique joue à plein, d'une façon constante, dans les lettres de Valéry à Gide, et Gide était certainement un bon excitateur pour Valéry; aussi calés en dialectique et en nuance tous les deux. Et quelle étonnante présence! Le lisant, on l'entend parler; il est dans la chambre; direct, sans cautèle, sans mensonge. Quel intérêt peut-il y avoir dans le mensonge pour quelqu'un qui ne s'intéresse qu'à la vérité? Mentir, dans cette chasse unique, c'est exprès ou non prendre le change et perdre son temps. Cela dit, j'admets que ce merveilleux Valéry devait être parfois absorbant.

S'il n'eût pas été sauvé par sa gloire, son œuvre admirée de poète, le sentiment de sa présence considérable dans la pensée de son temps, le trop lucide Valéry serait mort sans doute de chagrin; et sous l'animation verveuse de ses lettres (essai ou brouillon, destiné à un seul, d'une partie de son œuvre) on voit bien le désespoir caché de ce négateur, dans sa solitude « à lui trop bruyante », et sa présence sans répit devant les questions. Un médecin lui conseille-t-il un peu de repos, Valéry hausse les épaules : « L'idiot! Il n'y a pas de repos. » Mais il rit quand même, car les mots consolent parfois si on les applique justement (valeur thérapeutique d'écrire bien), de se constater comme il est, un jour de marasme et de sécheresse intellectuelle : « actuel, pluvieux, inerte et saumâtre »; quitte une autre fois à reconnaître sans ménagement que « la vérité, c'est tout ce qui emm... ». Constat avoué sous plusieurs formes à son ami, comme il a fini aussi, dans ses derniers temps, par se demander (ainsi que quiconque va buter du front au fond de l'impasse) s'il ne s'était pas trompé dans sa poursuite, s'il n'y avait pas dans la vie d'autres raisons de vivre que l'intelligence. Il était très tôt allé au bout de lui-même, pour s'apercevoir qu'il tournait en rond, dès 1895, où, n'ayant encore que vingt-cinq ans, il faisait ainsi son bilan d'un jour, trop semblable pour lui aux autres jours : « Je rêve des trucs impossibles; je deviens inventeur des jouets du Jour de l'an sans emploi. Je fais des remarques honnêtes, je fume, je m'embête, je m'éreinte la nuit, je fais des haltères, j'ai brisé deux montres, je commence des calculs, je reprends mon système, je vais retrouver Louys au d'Harcourt, les jours s'oxydent, et tantôt un appel épatant de trompette qui dure une seconde... » Explique qui pourra de quel épatant appel et de quelle trompette il s'agit : idée apparue ou plaisir foudroyant des sens ? Chercher dans ces Lettres la page et la note où il est question des méduses, animal difficile à saisir et qui laisse on ne sait quoi d'urtiquant à qui le touche. « Seigneur, délivrez-nous de toutes les méduses ! », avait imploré André Gide. Valéry ne semble pas avoir éprouvé le besoin d'en être tout à fait délivré, et l'on ne voit pas non plus qu'il ait répondu à l'indiscrète interrogation de son ami : « Dis-moi, si tu aimes, ce que tu cherches dans l'amour ? » Ou bien il avait déjà répondu avant la question par un biais : « Ce que je chercherais dans l'amour ? C'est moi. »

Ainsi, dès vingt ans, ne cessant de penser, s'efforçant de faire la clarté sur l'obscur, Valéry ne se quitte pas; mais, parlant dans ses lettres avec un ami dont il se savait entendu, il peut ne s'exprimer que par allusion et à demi-mot; et tels de ses brefs aveux font rêver sur de profonds dessous. Cependant on ne plaint qu'à moitié l'homme qui, cherchant à tirer de lui, selon sa formule, toutes ses possibilités, a fixé les vérités nouvelles des Analecta, des Choses tues, des Mauvaises pensées et réalisé dans le Cimetière marin et quelques courtes pièces de Charmes son chef-d'œuvre, dur et durable. Cet admirable Valéry, toujours recommencé lui aussi, avec qui on n'en finit point, on n'en aura jamais fini.

1955.


1. André GIDE et Paul VALÉRY : Correspondance, 1890-1942 ; préface et notes de Robert Mallet. Un vol., Gallimard.
2. On annonce la publication intégrale, par reproduction photographique des deux cent cinquante-sept Cahiers de Paul Valéry (écrits de 1894 à 1945). L'ensemble, à paraître sous le patronage du Centre national de la recherche Scientifique, comprendra 32 volumes in-4°, et donnera la totalité des Cahiers, texte et manuscrits, dessins et aquarelles de l'auteur. (1956.) »
(Emile Henriot, Courrier littéraire 
XIXe-XXe siècles Maîtres d'hier et contemporains, 
Albin Michel, 1956)


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* Les lettres d'explication autour de l'affaire Dreyfus – Valéry violemment anti-dreyfusard, Gide partagé mais qui signe la « pétition des intellectuels » de l'Aurore en janvier 1898 – sont rétablies dans l'édition de Peter Fawcett (Gallimard, 2009) qui compte 176 lettres de plus que l'édition Mallet.
** L'édition de Peter Fawcett ajoute une lettre de Valéry à Gide datée du 31 octobre 1923, suite à une discussion sur l'opportunité de publier Corydon et Si le grain ne meurt. Valéry répond : « J'ai pensé dans mes tramways à ce que tu m'as dit. Chose énorme. Mes impressions propres sur cet aspect de toi sont curieuses, et d'une complexité infiniment rare chez moi moi (quoi qu'on die) étant simpliste, simplicissimus.
Je crois qu'il n'y a pas de types plus différents entr'eux que toi et moi, et donc plus intéressants l'un pour l'autre, puisqu'en sus de ladite différence, il y a la condition capitale : que nous pouvons tout entendre l'un de l'autre. »

vendredi 29 juillet 2011

Projections de films à Uzès

Vous n'avez plus que jusqu'à demain samedi 30 juillet pour aller voir les films que la Médiathèque d'Uzès projette chaque jour à 16h en complément de l'exposition André Gide : un album de famille au Musée Georges Borias (qui elle se poursuit jusqu'au 25 septembre). Au programme :

André Gide, un petit air de famille, de Jean-Pierre Prévost (42') : Portrait de Catherine Gide, la fille de l'écrivain. Film sélectionné au Festival de Biarritz 2009.

André Gide chez François Mauriac, de Jean-Pierre Prévost (53') L'unique séjour de Gide chez Mauriac à Malagar, près de Bordeaux en juillet 1939. Les liens entre les deux hommes, leurs différences, leur vision du monde à la veille de la guerre, leur goût commun pour la musique (Chopin pour l'un, Mozart pour l'autre).

Voyage au Congo (75') : Nouvelle version sonorisée du célèbre film muet de Marc Allégret (1927), avec une musique de Pierre Thilloy et des textes d'André Gide.





Emile Henriot sur la Correspondance Gide-Jammes


"Entre Gide et Jammes le désaccord était dans l'œuf, dès la naissance 
de leur amitié; et c'est un désaccord religieux, dont l'espèce ne pardonne pas." 
Emile Henriot sur la Correspondance Gide - Jammes  
(photo-montage e-gide)



Dans un précédent billet nous avions laissé Gide, à la parution de son Anthologie de la Poésie française, aux prises avec un vers de Francis Jammes. Reprenant aujourd'hui la publication des articles d'Emile Henriot inédits en ligne, je vous propose justement celui paru un an plus tôt dans La vie littéraire du journal Le Monde sur la Correspondance Gide-Jammes.



« JAMMES ET GIDE

A QUOI tient la tristesse ou plutôt la sorte de malaise qu'inspire la lecture de la Correspondance de Francis Jammes et André Gide (1) ? Est-ce le regret d'un temps où la vie littéraire était plus généreuse que la nôtre et plus pourvue des loisirs favorables à l'entretien de soi-même et des amitiés, à la poursuite de la seule œuvre d'art ? Est-ce de se trouver replongé dans ce passé déjà qu'est l'histoire littéraire appliquée à des contemporains, à la jeunesse de contemporains admirés de loin et dont l'intimité, révélée soudain, déconcerte ? On était heureux d'assister aux débuts charmants d'une amitié affectueuse et fraternelle, longtemps prolongée, et voilà que de lettre en lettre elle se rompt à petites secousses sous nos yeux... Du moins la rupture de Jammes et de Gide, après une si belle liaison d'âmes poétiques, sans avoir été jamais tout à fait consommée, car elle eut ses retours et ses repentirs, repose-t-elle sur des raisons nobles : il s'agit d'un dissentiment religieux.

Voilà pour simplifier les choses, puisqu'il faut conclure. Mais les choses sont autrement fines, délicates, sensibles, nuancées, au cours de cette Correspondance de quarante-cinq ans (1893-1938). Jamais hommes ne furent, au fond, plus différents que ces deux-là, et c'est merveille même d'imaginer qu'ils aient pu s'entendre un instant, tirés tous deux comme ils étaient, par leurs natures, en sens contraire. Francis Jammes est uniquement un poète, procédant d'images et de sensations du moment, totalement dépourvu d'esprit critique, quoiqu'il ne manquât du tout de malice; un provincial en outre et un paysan, avec l'isolement de l'un et la ténacité têtue de l'autre; naïf et méfiant, plein d'orgueil, parlant de son génie et irrité du moindre soupçon à l'égard de qui non seulement ne lui en reconnaîtrait pas mais oserait formuler une réserve ou préférerait dans son œuvre tel livre, tel poème à tel autre. Nous avons vu le doux Francis Jammes, à la fin de sa vie, ulcéré et outré du complot dont il se croyait avec sincérité la victime de la part des gens de Paris, et j'ai mis dans mon exemplaire de l'Angélus de l'aube une lettre touchante du poète, écrite peu avant sa mort, pour me remercier avec effusion d'un article où j'avais bien parlé de lui et cherché à le dissuader du souci qu'il se faisait, l'assurant que sa gloire était grande, qu'il n'y avait aucune cabale contre lui, et que nous demeurions nombreux à l'admirer et à l'aimer fidèlement. Jammes s'était émerveillé de ce témoignage, reçu comme une pluie bienfaisante sur une terre desséchée. Joignez qu'il avait l'âme religieuse et qu'il était intransigeant et combattif sur ses croyances, comme il arrive aux plus pieux... En face de lui André Gide, inquiéteur inquiet, esprit dévoré, dévorant aussi, de critique; toujours en quête et jamais fixé, ayant horreur d'être fixé, de se fixer; pesant les mots, les idées et les sentiments avec un infini tourment d'exactitude; merveilleux de lucidité, aimant le trouble; carrefour ouvert par système à tous vents; nomade, immoraliste et professeur d'immoralisme, tenant qu'il n'y a pas d'autre vertu que le bonheur. Et je ne dis rien du corydonisme, dont il n'est pas une seule fois question dans la correspondance entre les deux amis, laquelle d'ailleurs n'est pas complète du fait de quelques lettres réservées, comme le reconnaît avec prudence M. Robert Mallet, l'éditeur et l'annotateur excellent de ces textes. Orthodoxe sur ce point aussi, on peut croire que l'ami de Clara d'Ellébeuse ne devait guère s'entendre à ce propos avec l'auteur de Si le grain ne meurt.

Et pourtant ils se sont entendus, d'enthousiasme l'un pour l'autre, dès le début de leurs relations, qui ont été d'abord épistolaires, tutoiement inclus, bien avant la première rencontre. Ce commencement d'une amitité [sic] est délicieux. Elle naît d'un commun amour de la poésie, dans un temps où la poésie, dans son expression la plus moderne, au lieu de les diviser, pouvait unir des jeunes gens. C'était en 1893, où déferla la deuxième vague symboliste, amenant au rivage ces nouveaux venus, Jammes, Gide, Louys [sic], Valéry. Gide aura été le premier, je crois, à parler de ces harmoniques où s'accordèrent leurs âmes si facilement, Gide n'étant encore que poète, épris comme Jammes d'angélisme, de nature, de pure émotivité; mais aussi se préoccupant, dans les proses du Voyage d'Urien et de Paludes, de ces démarches analytiques d'un esprit soucieux de sa liberté. Jammes est déjà lui-même, et l'auteur de ces vers tremblants, boiteux exprès, mais chantants et d'une naïveté très voulue dans leur apparente absence d'art, qu'on trouve dans ses premières plaquettes. Gide, avec une ferveur généreuse, fit les frais de l'édition d'Un jour, que Jammes était trop pauvre pour assurer lui-même; d'ailleurs incapable, vivant loin de Paris, d'action sur les éditeurs et dans les jeunes revues, dont Gide et Henri de Régnier lui facilitèrent l'accueil. Toute une partie de la Correspondance a trait aux services rendus, dans cet ordre, par l'ami parisien au provincial, et on a plaisir à enregistrer que M. André Gide a toujours montré, avec une délicatesse attentive, la plus grande prévenance et même une exemplaire patience à rendre ces services et à répondre aux sollicitations de Jammes, exigeant et souvent pointu malgré la drôlerie, la gentillesse et la verve. Car Francis Jammes avait de l'humour et de l'esprit, et ses lettres sont souvent plaisantes à lire, farcies de gais propos et même d'amusants pastiches de Régnier, de Mallarmé ou de Heredia qui attestent la connaissance la plus aiguë des techniques d'autrui, et l'art même de les y égaler. Il ne faut pas non plus se méprendre et oublier qu'avant les Sonnets à la Vierge et l'Eglise habillée de feuilles, Francis Jammes a fait quelque peu figure de faune, et que c'est ainsi qu'il s'appelait lui-même et que l'appelait Gide quand celui-ci n'était que « le pâtre des berges », en souvenir de son Ménalque et de Paludes. Cette première partie des enfances d'une amitié, entre poètes de vingt à vingt-cinq ans, est jolie, sur un fond un peu flou de doléances, de brumes et de langueur symboliste. Mais, la personnalité de chacun s'affirmant aux premiers rayons de la gloire, les pointes commencent à percer, et sans que ce soit au mépris de la poésie, où Francis Jammes a cet avantage de se renforcer en lui-même et dans son talent, il faut bien le dire, c'est au moment aussi où, la maturité venue, Gide devient plus intelligent et, selon sa nature, plus libre.

Ils continueront l'un et l'autre à s'aimer et à s'admirer. Un jour viendra où Jammes écrira même à son ami que si le cinquième livre des Confessions n'existait pas c'est la Porte étroite qu'il aurait voulu avoir écrit. L'amitié subsistera toujours, et même après les divergences et les piques il suffira de son souvenir, ne serait-ce que par fidélité à soi-même, pour ramener et faire se retrouver d'un élan de cœur les amis que leur esprit a momentanément séparés. Une dépêche clôt un litige, efface aussitôt le désaccord. Un article élogieux répare tout, et ne voyez pas là une pointe : Gide parlant de Jammes, Jammes parlant de Gide, c'est toujours très bien, et il ne s'agit pas d'échange de casse et de séné entre ces deux esprits honnêtes et intransigeants sur ce qu'ils croient. Impossible pourtant de celer que dans leurs lettres, à mesure que les divergences s'accentuent, c'est Jammes qui paraît le plus susceptible, le plus chatouilleux, le moins compréhensif; et Gide, qui domine nettement, attentif à expliquer, à panser, à remettre au point, affectueusement, patiemment — quitte d'ailleurs à confier à son Journal, où il nous les a fait lire en le publiant, ses impatiences rentrées, ses jugements sévères et ses trop lucides constats du changement qu'il voyait s'opérer dans son ami. M. Robert Mallet, annotant ces lettres, en a judicieusement éclairé les dessous de quelques citations pertinentes empruntées au Journal de Gide. On l'y voit noter que Jammes, vieillissant en orgueil et en amertume, « n'a plus de nez que pour l'encens », et que son orgueil effréné l'empêche, l'a toujours rendu incapable de pratiquer cette sincérité élémentaire qui consiste à « tâcher à voir vrai » en soi-même comme dans les autres. Et il conclura tristement que leur amitié s'est défaite, corrompue par « de la littérature froissée ». Ce qui en effet est très triste. Mais encore une fois, ayant à juger de beaux écrivains sur leurs lettres, je ne voudrais pas que ces discriminations nécessaires parussent condamner ou accabler Jammes : poète exquis, profondément original, dont la sensibilité si vive commandait le talent; et donc plus qu'aucun autre vulnérable dans son éloignement et son isolement d'Orthez. Il se croyait toujours persécuté ou oublié, ce qui pour un poète est toujours la pire des persécutions. Toute proportion gardée il y a en lui du Jean-Jacques Rousseau, comme lui si enclin à voir des cabales partout. Le mot de Ligne sur ce dernier pourrait bien, à grand homme près, lui être appliqué : « Malheureux grand homme, ravissant et impatientant. »

Entre Gide et Jammes le désaccord était dans l'œuf, dès la naissance de leur amitié; et c'est un désaccord religieux, dont l'espèce ne pardonne pas. Ils s'étaient entendus d'abord sur ce point qu'ils étaient tous deux d'essence religieuse, l'un catholique et l'autre huguenot. Je n'ai pas qualité pour décider en ces matières, mais point n'est besoin d'y être grand clerc pour discerner dans André Gide une préoccupation religieuse, et d'autant plus propre aux contestations qu'il s'agit, avec lui, d'un cas très nettement apparent de huguenotisme éclaté, c'est-à-dire qui laisse des traces après l'éclatement. Toute la démarche de Gide, depuis André Walter, Paludes, Urien, Ménalque, est d'un homme qui cherche à se libérer des plus sévères interdits. Celle de Jammes, si l'on peut parler de démarche à propos d'une absence de démarche justement, est un repliement sur la foi héritée, un contentement dans l'immobilité, une adhésion totale au bon Dieu un peu sulpicien de sa mère et de son enfance — « le seul Dieu qui le satisfasse », dira-t-il. A quoi André Gide pourra répondre qu'il a lui aussi « le seul Dieu qui le satisfasse », auquel il ne faut pas toucher. Rien à ajouter à cela, on ne peut plus s'entendre. Mais Jammes avait l'esprit de prosélytisme, et, voulant le sauver malgré lui, il se désolait, avec une pieuse et insistante indiscrétion, des égarements de son ami, de ses sophismes, de ses pernicieuses doctrines et de ses propos scandaleux. Gide au fond était tel pour lui depuis les Nourritures terrestres, et il le retrouvait aggravé dans le « blasphème » terminal des Nouvelles nourritures : « Ne sacrifie pas aux idoles. » La page relue, on peut se demander si Francis Jammes l'avait bien comprise. Ce n'est pas à Dieu qu'en a Gide, mais aux hommes, « responsables de presque tous les maux de la vie ». Et c'est contre eux qu'il a écrit : « Cesse de croire que la sagesse est dans la résignation... n'accepte pas. »
Cette correspondance est à lire, émouvant dialogue entre deux personnalités dont l'une, la plus faible et aussi la plus agressive, voudrait emprisonner l'autre, et l'autre, la plus forte, s'échappe en glissades. Le document d'histoire littéraire aussi a son intérêt, mais au second plan ; l'anecdote y est assez mince, derrière ce débat d'amitié aux prises entre la critique et la foi.
1948.


1. Francis JAMMES et André GIDE, Correspondance (1893-1938), préface et notes de M. Robert Mallet, un vol., Gallimard. »


(Emile Henriot, Courrier littéraire XIXe-XXe siècles
Maîtres d'hier et contemporains, Albin Michel, 1956)

jeudi 28 juillet 2011

Champions pour une question



Gide a fait l'objet d'une "Question pour un champion"



Emission de jeu « Question pour un champion » du mardi 26 juillet 2011 sur France 3. Lors du questionnaire opposant les deux candidats finalistes (dont l'un était un pasteur !), il faut retrouver la phrase célèbre qui se prolonge par « volets clos; portes refermées; possession jalouses du bonheur » et dont l'auteur « né en 1869 est d'origine protestante par son père et catholique par sa mère »...

Il faut dire que le sponsor de l'émission, les éditions Larousse, a mis du temps à rectifier les notices de ses dictionnaires et encyclopédies. Aujourd'hui encore, ce passage de l'encyclopédie en ligne Larousse n'est pas des plus clairs (ni des plus empathiques, ni des plus exacts...) et la phrase précisant que « les deux parents sont protestants » semble intercalée comme un mauvais correctif :

« Le père, Paul Gide (1832-1880), Languedocien, professeur de droit, apporte tendresse et gaieté. La mère, née Juliette Rondeaux, d'une famille de riches industriels rouennais et catholiques, est une femme de devoir, dévouée et bonne, mais austère. Les deux parents sont protestants. Ils possèdent des biens sous le soleil, plusieurs propriétés - Uzès dans le Midi, La Roque et Cuverville en Normandie - et un bel appartement à Paris, rue de Tournon. Dans ces racines contradictoires, Gide a voulu voir l'origine de son déchirement : en réalité, l'hérédité puritaine et normande pèse lourd dans la balance. » (source)

A moins que la question n'ait été rédigée d'après le recueil de Sélection du Reader's Digest signalé dans le dernier BAAG par Alain Goulet :

« Petite promenade au dernier Salon du Livre de Paris, où je tombe par hasard sur le stand de Sélection du Reader's Digest, où mon œil est attiré par le titre : Littérature française, un recueil d'extraits d'œuvres, de Jean Froissart à J.M.G. Le Clézio, ouvrage préfacé par Patrick Poivre d'Arvor qui ne paraît pas la meilleure référence en la matière (623 pp., 2010). Je le saisis, le feuillette, et constate que Gide est représenté par un extrait des Caves du Vatican curieusement découpé dans les chapitres 1 et 2 du Livre V, c'est-à-dire l'épisode du crime de Lafcadio, sans que jamais la référence ni le découpage ne soient indiqués. Cet extrait est précédé, p. 465, d'une brève notice de présentation de l'auteur, non signée, où l'on peut lire des affirmations fausses et inexactes, tant de fois combattues, telles que : « Fils d'un Cévenol protestant, érudit et tolérant, et d'une Normande au catholicisme austère [...] La Nouvelle Revue Française, mensuel littéraire qu'il fonde en 1908. Devenu le pape des lettres, il publie plusieurs ouvrages retentissants, parmi lesquels Les Caves du Vatican (1914), Corydon (1923) [...] Considéré comme « le contemporain capital » par Malraux [...]» On frémit en imaginant la somme d'erreurs et d'assertions fantaisistes que peut véhiculer un tel ouvrage ! » (Alain Goulet, BAAG n°171, juillet 2011, p. 425)

Petite précision : personne n'a trouvé la bonne réponse à la question posée par Julien Lepers.

mercredi 27 juillet 2011

Confection d'une Anthologie


Dans son article saluant la parution de l'Anthologie de la Poésie française présentée et préfacée par André Gide, Emile Henriot faisait remarquer que le choix de Gide se présentait « un peu comme un testament. » La confection – osons ce mot puisqu'elle se veut un remède littéraire au dosage quasi pharmaceutique – de l'Anthologie s'étale entre 1937 et 1949. « D'un bout à l'autre de ces douze ans les goûts poétiques de Gide sont restés les mêmes, mais le regard qu'il porte sur la littérature et sur le monde a changé : le livre est presque d'outre-tombe », note pour sa part Michel Murat dans Les anthologies de la poésie française d'André Gide et Marcel Arland.

On peut suivre cette difficile confection au travers de la correspondance de Gide mais surtout de son Journal et des Cahiers de la Petite Dame. C'est en novembre 1937 que Maria Van Rysselberghe nous apprend que « Schiffrin veut faire, dans la collection de la Pléiade qu'il dirige, une anthologie de poètes et qu'il lui a demandé de la composer et d'en écrire la préface. » C'est à ce moment-là une chose encore assez neuve si l'on en croit Michel Murat : « L'idée de rassembler en un volume la totalité de la production nationale, en y incluant les contemporains, et donc en confrontant ceux-ci aux classiques, ne semble avoir tenté ni les éditeurs, ni les écrivains : on la voit poindre à la fin des années 1930, et s'imposer presque brusquement au lendemain de la débâcle. »

Le 26 avril 38, quelques jours après la mort de Madeleine, Maria Van Rysselberghe encourage Gide à aller se reposer au foyer de Pontigny, où la bibliothèque l'aiderait à composer son Anthologie. Le 25 mai elle note qu'il veut faire appel à Jean Schlumberger pour piocher dans Villon à qui il veut faire « une part de roi ». Gide commence à dresser les grandes lignes, les grandes lignées qui seront le squelette du livre. Le même soir il déclare à Schlumberger :

« J'ai été ébloui par les beautés qu'il y a dans Malherbe; j'accorde qu'elles sont peu nombreuses, mais de quelle qualité ! Et tellement significatives pour le génie français : c'est la ligné Mallarmé, Valéry – tandis que Ronsard, c'est la lignée Hugo. »

Une première version de l'Anthologie s'élabore assez facilement si l'on en juge par cette autre entrée des Cahiers de la Petite Dame datée du 30 mai 1938 : « Le soir il a travaillé à son anthologie, s'y est lavé l'esprit comme il dit. » Mais la guerre vient interrompre tous les projets. En 1940, dans le Midi, il reprend l'écriture de la préface comme l'indique le Journal à la date du 26 août 1940 :

« Comment tout à la fois, les journées me paraissent-elles si tragiquement courtes et ne sais-je comment les emplir ? N'est-ce pas à cela surtout qu'il faut reconnaître que je vieillis ? Si seulement je pouvais m'atteler à quelque long travail... ! J'ai tâché de me remettre à la préface de l'Anthologie ; mais j 'ai tant de mal à formuler la moindre pensée, qu'il me semble que je ne sais plus écrire. Tout ce que j'éprouve à présent est trop loin des mots; je piétine dans les sables mouvants de l'indicible. »

Et l'achève, dans cette première version tout du moins. Fin août - début septembre 40, la préface fait partie des lectures à haute voix du soir à La Messuguière, chez Loup Mayrisch, où se trouve également Alexis Curvers. Mais le choix de textes n'est pas encore terminé puisque, toujours selon les notes de Maria Van Rysselberghe, Gide envisage en mai 41 un aller-retour à Paris avec Catherine, pour lui montrer la ville occupée, et avec Henri Thomas qui pourrait l'aider dans ses recherches pour l'Anthologie. Le 7 octobre dans le Journal, on retrouve Gide dans une chambre de l'Hôtel Adriatic de Nice. Une chambre agréable - « j'y travaille, ce qui me fait accepter qu'elle coûte un peu cher » - où il écrit deux « visites de l'interviewer » au courant de la plume et espère pouvoir se remettre à la préface de l'Anthologie.

Elle est toujours dans ses bagages lorsqu'il embarque en mai 42 pour l'Afrique du Nord. Le Journal en donne l'évolution : le 7 février 1943 Gide est en proie à un gros rhume... et à Victor, mais « Malgré moi, je me sens en assez bonne humeur de travail, que j'occupe à la préface de mon Anthologie ; mais j'en suis trop souvent distrait, et, au surplus, me fatigue vite. » Le 19 février il préfère se replonger dans la préface plutôt que de faire la queue devant un magasin pour la crème de datte qu'il aime tant. Sidi-bou-Saïd, Alger, Tunis, Fez, Gao, à nouveau Alger où la Petite Dame vient le retrouver en avril 45, puis le retour en France et de nouveau des voyages, Italie, Egypte, Liban, Allemagne, Autriche, et enfin la Suisse où le 28 décembre 46 une note lapidaire du Journal annonce :

« A Genève : Préface à l'Anthologie
Scénario d'Isabelle »

C'est la seconde partie de la préface qui vient d'être achevée, celle dont la Petite Dame dira, le
15 mai 47 dans ses Cahiers : « Gide nous lit la fin de sa préface de son Anthologie, intéressante et désespérée, et d'autant plus intéressante que rien ne la laissait prévoir. » Oui, l'Histoire est venue se faufiler entre temps dans l'histoire littéraire, et si sur le fond Gide ne concède rien de ses vues esthétiques, il ajoute quelques concessions politiques à ses choix et le fait savoir. Mais ce choix n'est toujours pas arrêté définitivement puisqu'en juillet 47 il rappelle à Maria Van Rysselberghe qu'il attend toujours la présélection qu'elle doit opérer dans Verhaeren et Laforgue. « Pierre [Herbart] et moi repêchons Tristan Corbière », ajoute-t-elle.

Fin février 1948 une première liste est proposée qui s'avère trop maigre pour un volume de la Pléiade : il faut la rallonger ! Jean Lambert, qui a épousé Catherine deux ans plus tôt, l'aide à « revoir les épreuves, compléter certains choix, en changer d'autres, etc. Jean s'ingénie à le décharger de toutes les corvées, et leur collaboration paraît aisée, harmonieuse », lit-on encore dans les Cahiers de la Petite Dame. Le Journal confirme cette bonne entente et annonce, le 11 juin 1948 « mis la dernière main à l'Anthologie », dernière main ou presque puisqu'en septembre 48 ont encore lieux quelques « derniers arrangements » avec Lambert.

L'entrée du 27 mai 49 du Journal de Gide proclame enfin la parution de l'Anthologie. Il faut la citer entièrement parce qu'elle explique aussi, en partie, comment Gide a fait ses choix en dépit de, malgré lui, ou malgré l'auteur. Auteur qui en l'occurrence est Jammes, moqué pour sa piété naïve jusqu'à l'impiété, selon Gide...

« L'Anthologie tant attendue a enfin paru. Grosso modo, très satisfait; et surtout, peut-être, de n'avoir pas trop fait prévaloir, me semble-t-il, mon goût personnel. J'espère avoir produit au jour nombre de menues pièces exquises, qui méritaient d'être connues et que je ne voyais citées nulle part.
Ce matin je m'achoppe au poème de Jammes particulièrement réussi : « II va neiger dans quelques jours... » Qu'est-ce que veut dire, qu'est-ce que peut bien vouloir dire :

Et les nombres
Qui prouvent que les belles comètes dans l'ombre
Passeront, ne les forceront pas à passer.

Oui; c'est exquis, charmant, et d'autant plus idiot que cela vous prend un air de profondeur. Mais tout Jammes est là; toute l'absurdité de sa croyance. Ces « nombres » mêmes sont de l'ordre de Dieu; sont Dieu. Cela signifie, indistinctement, que Dieu (le Dieu de Jammes) est toujours à même de faire un miracle, de ne pas se sentir atteint par les lois qu'il a proprement instituées. C'est Josué, Dieu aidant, capable d'arrêter le soleil. Un tel propos me paraît d'une outrageante impiété; n'est sauvé que par son inconsciente incongruité poétique. Le bon Dieu de Jammes serait libre de faire que tel triangle n'ait pas ses angles égaux à deux droits ?... Absurde! Absurde! Attentoirement absurde. Inutile d'insister. Ce petit poème n'en reste pas moins l'un des meilleurs de Jammes. »

lundi 25 juillet 2011

Emile Henriot sur l'Anthologie de la poésie française


Les gidianArchives proposent déjà à la consultation huit articles de l'écrivain critique et académicien Emile Henriot sur les œuvres de Gide : six parus dans le journal Le Temps entre 1919 à 1933 et deux parus dans Le Monde sur les Interviews imaginaires le 27 décembre 44 et sur le Journal 1939-1942 le 12 septembre 46. Ces deux derniers sont repris dans le second volume du recueil d'articles d'Emile Henriot intitulé Courrier littéraire XIXe-XXe siècles Maîtres d'hier et contemporains, paru en 1956 chez Albin Michel.

Quatre autres articles plus récents, et donc parus dans Le Monde, prolongent dans ce recueil le chapitre à Gide consacré et ne sont pas encore repris dans les gidianArchives, à commencer par cette critique parue à l'occasion de la publication de L'Anthologie de la Poésie française (NRF, 1949, puis Bibliothèque de la Pléiade, 1949). Elle a bien été versée au dossier de presse des BAAG (n° 114/115, avril-juillet 1997, pp. 299-303) mais demeurait inédite en ligne.


L'ANTHOLOGIE DE LA POÉSIE FRANÇAISE D'ANDRÉ GIDE

ANDRÉ GIDE vient enfin de publier cette Anthologie de la poésie française (1) des origines à nos jours, dont il préparait l'édition depuis longtemps. Cet événement constitue un acte de courage de sa part, car, sans contenter tout le monde, voilà M. André Gide irrémédiablement compromis aux yeux des tenants exclusifs de la poésie invertébrée pour trouver encore admirable la poésie régulière et traditionnelle dont il propose en quelque huit cents pages l'échantillon selon son goût.
Son choix est, comme on s'y attendait, d'un lettré savant et raffiné; mais il se présente un peu comme un testament. Ayant opté pour la perfection de l'art le plus rigoureux à lui-même, on voit dans sa préface M. Gide prendre tristement son parti d'aller pour une fois à contre-courant, au risque de n'être plus suivi sur ce terrain par tous ces jeunes dont il a toujours passionnément souhaité et recherché l'adhésion, et à qui leur « inconfiance » en l'avenir ne laisse plus, dit-il, d'intérêt possible que pour l'immédiat et le présent. « Seuls sont dès lors goûtés les émois de choc, de surprise. Les liens qui nous rattachaient au passé, qui peuvent espérer de rattacher à nous le futur, sont-ils rompus? Du coup c'en sera fait de notre culture et de cette tradition que nous avons tant lutté pour maintenir. L'art ne peut revenir en arrière... » Et M. André Gide, qui a quelquefois le conditionnel inquiet, conclut en nous mettant son livre entre les mains : « Cette anthologie ne représenterait donc plus que le désuet bréviaire d'une génération qui s'en va. »
Au nom du très vaste public, jeunes compris, que ne contente pas la poésie moderne en ses recherches de laboratoire, il faut de toutes ses forces protester contre ce défaitisme, d'autant plus démoralisant que M. Gide par avance a coupé les ponts en disant qu'il n'y aura pas d'appel à cette condamnation. C'est faire vraiment bon marché de l'objection capitale qu'il a lui-même évoquée contre cette vue désespérée : à savoir que les éclipses sont toujours provisoires en littérature, que Ronsard, méprisé deux siècles, a depuis retrouvé sa place au premier rang, et que Racine, autour de qui les Jeune-France dansaient il y a cent ans la danse du scalp, est aujourd'hui remis aussi justement en honneur. L'injustice, l'oubli et le dédain momentané ne prouvent rien; et M. Gide n'a pas à s'excuser comme un vieillard d'admirer des gloires abolies et de louer un art passé, alors qu'en véritable connaisseur il admire et il loue très bien ce qui n'a pas cessé de plaire au plus grand nombre.
Mais pourquoi faut-il toujours qu'il s'appuie sur autrui, fût-ce pour contredire, et ne peut-il donc affirmer sans que ce soit par objection? Justifiant dans sa préface l'idée qu'il a eue de composer cette anthologie, il rapporte que c'est à la suite d'un propos à lui tenu il y a trente ans par un poète anglais, qui lui aurait demandé : « Comment expliquez-vous, monsieur Gide, qu'il n'y ait pas de poésie française? L'Angleterre a sa poésie, l'Allemagne a sa poésie, l'Italie a sa poésie. La France n'a pas de poésie... » Du moins l'Anglais en question se refusait à voir la moindre poésie dans nos poèmes, où il ne distinguait que des discours rimés, pour n'y trouver que de l'esprit, de l'éloquence ou du pathos. Sur quoi, interloqué, André Gide repartit en interrogeant à son tour : « Mais qu'est-ce que la poésie ? », pour s'aviser d'ailleurs aussitôt qu'il est impossible d'y répondre, la poésie échappant par essence aux définitions. Cependant on peut discerner les éléments qui la composent, qui, sans parler des choses dites, tiennent à la façon dont on les dit, c'est-à-dire à l'art et à la musique, l'art étant de l'arrangement et la musique de la langue; de ces deux éléments constitutifs résultant cet effet de magie et d'incantation qu'à force de sévérité nos modernistes ne voudraient plus tirer que du mot et de ses juxtapositions les plus inattendues, les plus surprenantes, sans que le sentiment et la raison y soient pour rien. Mais avant d'en être arrivé à cette exigence ou à cette impasse il est bien certain que notre poésie française, qui a bel et bien existé malgré l'incroyable Anglais allégué, a toujours fait état de cet art d'arrangement et de cette musique verbale. J'ai idée que ledit Anglais, n'en apercevant que la rhétorique, ne savait probablement pas assez notre langue pour apprécier cette réussite musicale par quoi la poésie française existe en soi, comme toute autre poésie, selon les moyens matériels de la langue où elle s'exprime. On peut admettre que le français, logique, analytique et sans accentuation, a moins de ressources musicales que l'anglais, l'allemand ou l'italien; ce qui ne lui interdit pourtant ni la cadence, ni le timbre, ni ce jeu de pédale presque indiscernable à une oreille étrangère, notamment dans l'emploi subtil de l'e muet, qui déjà échappe à beaucoup d'oreilles françaises elles-mêmes, dans l'indifférence générale, l'art étant en train de se perdre. M. André Gide, répondant à son Anglais ignare et méprisant, spécifie fort bien ce que, en récompense de ce pouvoir d'effusion et de spontanéité qui lui manque, la rigueur des règles prosodiques a donné à notre poésie, par le fait de l'art, grâce auquel la poésie trouve ses moyens de maîtrise et de condensation. Résistance au laisser-aller rhétorique, refus des facilités de l'inspiration et du jaillissement sans contrôle, ce serait le service rendu par Baudelaire à l'art poétique de son temps; en quoi souvent d'ailleurs il donne à penser à Boileau, comme M. André Gide le rappelle par des exemples pertinents, déjà connus.
Le mérite essentiel de la poésie régulière ainsi fondé sur la rigueur de l'art, à l'exclusion de tout son contenu discursif ou sentimental, M. Gide tient que c'est à l'effort de concentration formelle, à la difficulté vaincue (jusque dans le choix imprévisible de la rime), que la diction poétique doit ses plus beaux effets de surprise et d'incantation. Il ne consent pas qu'il y ait une poésie suffisante dans l'idée ou le sentiment exprimés, et c'est pourquoi il se montre sévère aussi bien à la poésie didactique (il a raison) qu'aux « flasques » effusions du romantisme : d'où ses réserves sur Lamartine et sa condamnation presque totale de Musset, l'un et l'autre à ses yeux trop indifférents à la fermeté de la forme, l'un et l'autre affectés des mêmes défauts qu'il trouve à la poésie féminine, et particulièrement à celle de la comtesse de Noailles, rejetée en bloc (c'est très injuste) à cause de « la déplorable inconsistance de ses vers » et de « son complaisant abandon aux plus faciles pâmoisons », ce qui est souvent malheureusement vrai, encore que parmi son déchet il y ait à sauver de très belles pages... Comme tout ce qu'énonce M. Gide est, à sa coutume, très attentivement pesé, nuancé et touché à la plus sensible pierre d'épreuve, il y a lieu de faire état de ses observations, même si l'on a la faiblesse d'aimer malgré tout ce qu'il n'aime pas; et il y a à cela une raison qui pourrait être suffisante, aux yeux mêmes de cet émotif, dans le fait qu'on reste fidèle à ce qui vous a ému, quitte à regretter que la forme n'en soit pas absolument parfaite. Et l'on voit d'ailleurs M. Gide résister à des poètes très parfaits, comme Gérard de Nerval et Gautier, qu'il n'aime pas, comme l'on sait, mais pour des causes différentes : Nerval parce qu'il estime sa perfection trop voulue; Gautier sans doute parce qu'il est trop extérieur. Mais Gautier a parfois devancé Baudelaire, qui lui a rendu un juste hommage, et cela aurait dû retenir un instant au moins M. Gide. Je le dis en passant, chacun restant libre de ses préférences, en poésie surtout, où ce n'est pas seulement la raison qui dicte et commande nos choix, même quand nous les voulons raisonnables.
C'est donc l'art et la qualité qui ont principalement déterminé celui de M. André Gide dans la composition de son Anthologie. Elle pouvait avoir utilement deux cents pages de plus, ce qui eût permis à son collecteur de lui donner un aspect de tableau mieux équilibré, plus complet : celui qu'un autre rassembleur, de grand et délicat savoir, M. Marcel Arland, a si bien réussi dans un florilège analogue (2), sans d'ailleurs aucune concession. Telle quelle pourtant, l'Anthologie d'André Gide mérite l'éloge par l'esprit de revision auquel il a d'abord soumis son propre goût : notamment sur le romantisme. Il n'en aime guère les défauts, l'effusion facile, l'exagération, la redondance rhétoricienne; et toutefois il en prend, avec une intelligence clairvoyante, la défense pour marquer ce qui manquait à la poésie stérilisée de l'école classique quand le romantisme est venu renflouer d'un flot torrentueux le lyrisme; pour marquer aussi ce qui manquerait à la poésie française si, pour satisfaire à l'exigence des iconoclastes, on supprimait l'immense effort de ce romantisme, comme le proposent certains partisans de l'élagage à la Toinette qui préconisait de se couper un bras pour que l'autre devienne plus fort. Je me réjouis beaucoup du grand scandale que M. Gide va causer, et par ce qu'il dit de Victor Hugo dans sa préface, et par la place considérable qu'il lui a donnée dans son choix, où les extraits du vieux maître occupent à eux seuls cinquante-quatre pages. On ne sacrifiera pas le veau gras pour cela : l'enfant prodigue n'est pas venu à résipiscence, et le « Victor Hugo, hélas ! » qui fit jadis tant de tapage, M. Gide ne l'efface pas : il se contente de le nuancer. Il sait tous les péchés de Hugo, sa vie en représentation, son verbalisme, ses outrances; mais, au-dessus de ses faiblesses, il met justement aujourd'hui son génie lyrique, sa maîtrise, son abondance en fait de rythmes, sa richesse d'invention technique et la sûreté de son art... Je m'étonne seulement qu'au lieu de les prélever directement dans l'œuvre immense du poète M. Gide n'ait choisi ses extraits que dans l'édition des Morceaux choisis de chez Delagrave, comme nous l'apprend une note, ce qui limite à la fois la curiosité et la découverte(3). Pour les poètes anciens, Rutebœuf, Villon, Ronsard (celui-ci largement), Desportes, d'Aubigné, Malherbe, sont honorés avec bonheur par des reproductions excellentes, où M. Gide, comme c'est son droit, a fait quelquefois des coupures. Il met notre La Fontaine au premier plan, considérant ses fables comme des poèmes; il va même jusqu'à réimprimer un de ses contes, le Faucon, dont l'élocution est en effet une merveille d'élégance, mais j'aurais préféré une des admirables Elégies, si peu connues. Baudelaire, Mallarmé, Verlaine, Corbière, Rimbaud, Jammes, Toulet et Valéry sont très bien représentés, quoique de ce dernier ne figurent pas dans ce livre ces courts chefs-d'œuvre que sont Sinistre, le Sylphe ou Vin perdu. Les extraits d'Henri de Régnier et de Moréas ne sont pas des meilleurs, ce qui s'explique peut-être par une certaine incompatibilité d'humeur, dont il eût été beau que se fût défait le survivant; et Pierre Louys aussi est scandaleusement absent, dont la remarquable Psyché méritait la citation. Le choix d'Apollinaire est discutable, qui exclut le Pont Mirabeau et la Jolie Rousse : — et Gide ne reproduit pas un vers de Péguy : celui-ci, dit-il en substance, n'ayant pas lui-même choisi dans son système de répétition innombrable... Faut-il signaler d'autres manques ? L'inexplicable absence, par exemple, de la Belle vieille de Maynard ?... Le lecteur en regrettera d'autres. M. Gide ne nous a livré que son choix. Mais à cheval donné on ne regarde pas la bride. Et voilà tout de même un beau livre à recommander : huit cents pages de grands vers français. Dans le présent marasme de la poésie, c'est un vrai cadeau.
1949.

 
1. André GIDE, Anthologie de la poésie française, un vol., Bibliothèque de la Pléiade. (Gallimard.)
2. Anthologie de la poésie française, choix et commentaires de Marcel Arland, un vol., Stock. — Cf. : Sonnets du temps jadis, présentés par Fernand Gregh, un vol., Tiranty ; et Anthologie des poètes français, de Ferdinand Duviard (XVe-XVIe et XVIIIe siècles), Larousse.
3. André Gide, ayant lu cette phrase, m'a écrit que l'indication des Morceaux choisis de Delagrave, comme source de ses références à Hugo, était le fait de son éditeur, auquel il avait négligemment laissé le soin de préciser l'origine de ses citations. Dont acte.
 (Emile Henriot, Courrier Littéraire, XIXe-XXe siècles
Maîtres d'hier et contemporains, t.2, Albin Michel, 1956, Paris)

vendredi 22 juillet 2011

La bibliothèque Gide à Rouen

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Dans le dernier numéro de Texto, revue d'information des bibliothèques de Rouen, on apprend que le 22 janvier dernier, la seconde partie de la bibliothèque d'André Gide, acquise auprès de Catherine Gide et de sa Fondation, a rejoint la bibliothèque Villon. Voilà qui en fait le second fonds gidien le plus important, après celui de la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet. On en attend le catalogue, annoncé dans l'article qui suit, avec impatience...


Cette bibliothèque, quoique légèrement différente de celle qu'André Gide a laissée pour de nombreuses raisons (prêts pour expositions, à des amis, nombreux déménagements), reflète la personnalité de l'écrivain et son rôle central dans les milieux littéraires de la première moitié du 20e siècle. Y figurent en effet de nombreux livres d'auteurs contemporains, envois autographes et éditions originales, parfois émaillés d'une lettre ou d'une facture, certains livres comportant des notes de lecture. Cette bibliothèque comporte par ailleurs la collection complète de la Nouvelle revue française en partie reliée. Gide possédait aussi la collection publiée aux éditions NRF, sur grand papier et numérotée hors commerce, des partitions pour piano, son instrument favori, et des éditons étrangères (anglaises, allemandes, etc.). La bibliothèque contient environ 5000 volumes et apparaît clairement comme sa bibliothèque d'usage. André Gide avait procède en 1925 a une vente de ses livres les plus précieux et avait justifié son choix dans une préface au catalogue de vente. Il y explique : "le goût de la propriété n'a, chez moi, jamais été bien vif". Il ajoute : "Au surplus, peu soigneux, j'ai sans cesse la crainte que les objets que je détiens ainsi ne s'abiment davantage encore si, partant en voyage, je les abandonne longtemps. Projetant une longue absence, j'ai donc pris le parti de me séparer de livres acquis en un temps où j'étais moins sage, que je ne conservais que par faste ; d'autres enfin qui me sont demeures chers entre tous aussi longtemps qu'ils n'éveillaient en moi que des souvenirs d'amitié. J'y ajoute les exemplaires que je m'étais réservés de mes premiers livres, dont les éditions originales sont devenues rares." Ce sont ces livres que l'on peut parfois retrouver en vente dans les réseaux spécialisés. Contrairement à ce que Gide laisse entendre, il prenait soin de sa collection de livres et entretenait une relation privilégiée avec divers relieurs : Champs, Stroobans, Léon Gruel. La publication du catalogue de la bibliothèque suscitera des études qui permettront d'en apprendre davantage sur l'écrivain.

(Texto, n°7, avril, mai, juin 2011)

Il s'agit de la bibliothèque du Vaneau, arrivée à Cabris chez Catherine Gide au terme d'un déménagement difficile (140 caisses) dans une pièce spécialement construite pour l'héberger, et qu'on peut voir dans le film André Gide. Un petit air de famille de Jean-Pierre Prévost (DVD accompagnant le livre André Gide : un album de famille, chez Gallimard). Catherine Gide en tire quelques ouvrages pour la caméra : le Dictionnaire de l'architecture française de Viollet-le-Duc, un exemplaire dédicacé des Jeunes filles, des Essais de Suarès, ou des Songes et les Sorts.



 Catherine Gide et la bibliothèque du Vaneau
(image du film André Gide. Un petit air de famille
de Jean-Pierre Prévost, Gallimard, 2010)

mercredi 20 juillet 2011

A Uzès : exeunt les étiquettes !

Après l'article dans le Canard enchaîné du 6 juillet dernier, le site du Nouvel Obs, sous la plume de Fanny Espargillière, faisait redoubler l'attention autour des tombes Gide à Uzès dans un article reprenant la chronologie des faits et mis en ligne le 16 juillet :




D'écho en écho, le site ActuaLitté reprenait les informations du Canard et du Nouvel Obs dans un autre article paru le 18 juillet :




Tout ce battage médiatique ne semble pas avoir été vain puisque le Midi Libre nous apprend aujourd'hui que non seulement les étiquettes signifiant la procédure de reprise ont enfin été enlevées, mais que d'autres descendants d'Elisabeth, Jean Joseph, Clémence et Tancrède Gide se sont manifestés :




Nous nous réjouissons bien entendu de voir enfin un élu uzétien, en la personne de l'adjoint chargé du patrimoine Thierry de Seguins-Cohorn, prendre conscience du problème d'image donnée par cette affaire et communiquer de façon positive. Nous restons bien entendu mobilisés en attendant de voir ces premières annonces se traduire dans des actes. Et, par dessus tout, pour veiller à ce que la  « restructuration » annoncée du cimetière ne soit pas synonyme de défiguration.