, poursuivons la publication des articles d'Emile Henriot avec cette critique donnée au journal
, préfacée et annotée par Robert Mallet. Valéry, surtout, est l'objet de ce texte qui le donne à voir et à aimer.
Valéry « implacable intelligence » et mine inépuisable pour l'intelligence. Emile Henriot annonçait à l'époque dans une note la publication prochaine en reproduction photographique des deux cent
cinquante-sept
de Paul Valéry. Il y a quelques semaines,
Je
me suis permis d'ajouter deux notes - signalées par des astérisques -
parce que la publication en 2009 d'une nouvelle édition de la
établie, présentée et annotée par Peter Fawcett (Gallimard) apporte 176
lettres de plus que l'édition de 1955 et comble certains manques
signalés par Henriot.
« LA CORRESPONDANCE GIDE-VALERY
CINQUANTE-CINQ ans d'amitié, de
confiance et de considération littéraire; beaucoup de vérité
humaine subsistant sous beaucoup de littérature; une même subtilité
à dissocier et à analyser, chez tous deux; la ferveur frémissante
de l'un, l'implacable intelligence de l'autre, pour moi nettement
supérieur et qui n'a pas fini d'éblouir, d'exciter l'esprit, de
valoir : voilà tout de suite, en raccourci, la forte impression que
je retire de cette Correspondance échangée de 1890 à 1942
entre Paul Valéry et André Gide, publiée par Robert Mallet, qui
l'a fait précéder d'une importante et clairvoyante introduction
(1). Ecrites en toute liberté, ce n'est pas douteux, mais je crois
qu'elles ont été publiées moins librement et qu'on y a pratiqué —
notamment sur l'Affaire Dreyfus* — des coupures, car il y a
d'étranges trous, ces quatre cent soixante-deux lettres aujourd'hui
imprimées ne cherchant pas l'effet; s'écrivant tous deux comme ils
se parlaient dans leurs entretiens; préoccupés seulement de tout se
dire, soit pour s'informer, soit pour se peindre l'un à l'autre dans
leur absolue vérité à la recherche de leur vérité. Réserve
faite sur les suppressions possibles, il me semble que Gide, toujours
un peu chinois, se découvrant moins ou moins franc malgré son
besoin de sincérité, a évité certaines explications que l'aveu de
ses livres sur ce que M. Robert Mallet appelle discrètement « son
émancipation sexuelle » aurait pu rendre nécessaires à son
ami; mais il se peut qu'elles aient été données verbalement**. On
remarquera d'ailleurs dans ces lettres une grande pudeur, de part et
d'autre, et les amateurs de ragots et de confidences en seront déçus;
encore qu'ils puissent s'étonner du ton bien tendrement affectueux
de ces deux garçons de vingt ans au début de leurs relations.
L'amitié cependant peut avoir de ces lyrismes, et la mystique aussi
a de ces effusions.
Leur connaissance avait commencé en
1890 par l'entremise de Pierre Louys [sic], qui le premier, ami
d'André Gide, ayant rencontré à Montpellier Paul Valéry, alors
Paul-Ambroise et jeune soldat, annonça ainsi au futur auteur des
Nourritures terrestres son nouvel ami : « Un petit
Montpelliérain qui m'a parlé de la Tentation et de Huysmans,
de Verlaine et de Mallarmé, en des termes!... Tu sais, celui-là je
te le recommande. » Par la suite Gide, qui, excepté avec Valéry,
s'est brouillé avec tout le monde (Régnier, Barrès, Jammes,
Claudel), se brouillera avec Pierre Louys, demeuré jusqu'au bout
l'ami de Valéry, lequel ne pouvait s'empêcher, comme il le dit, de
se sentir « rougir de générosité » quand il pensait à ce que
Louys, déjà pourvu d'expérience et de connaissances parisiennes,
avait été pour lui, provincial obscur, introduit d'un coup auprès
de Gide, de Régnier, de Heredia et de Mallarmé, et peut-être aussi
de Huysmans. Mallarmé, Huysmans, avec Poe, les grandes admirations
premières et décisives de Valéry. Sans s'attarder à ce qu'elle
comprend d'anecdotes datées et de pittoresque sur l'époque, sa
correspondance avec Gide montre d'une façon éclatante
l'extraordinaire maturité de ce Valéry de vingt ans, le prochain
auteur de ces premiers vers parus dans la Conque, dont la
réunion tardive, en 1927, formera l'Album de vers anciens, où
figure le singulier Bois amical, implicitement dédié au «
cher compagnon de silence ». La Soirée avec M. Teste sera de
1896 (parue dans le Centaure), qu'avait précédée en 1893
l'Introduction à la méthode de Léonard de Vinci. Entre tant
était arrivée la retraite exceptionnelle où Valéry parut
s'enfermer. Ce fut la radicale décision prise dans la mystérieuse
et orageuse « nuit de Gênes », sur le détail de laquelle on ne
sait trop rien, Valéry n'en ayant rien écrit à Gide (« nous
causerons, je préfère »), sinon que le poète résolut alors de
n'écrire plus de vers, soucieux désormais de se consacrer à son
impitoyable dialogue entre « moi et moi » ; n'admettant plus rien,
comme il dit, qu'il ne le comprenne. Dès lors il s'efforcera de tuer
en lui tout besoin, toute ambition; au bénéfice de la tension,
créatrice de l'unique état de conscience au nom de quoi voir et
juger; l'« inécrivable » condamné.
Valéry cependant n'en continuait pas
moins de parler (c'était sa maïeutique) et de travailler, sans
préoccupation d'imprimer, tout étant pour lui sujet de recherche et
d'application sur les thèmes les plus divers : méthode, géométrie,
mathématiques, sémantique, métrique, algèbre et technique
poétique; tout devenu matière à définition. Ainsi, fou de
précision, une de ses lettres à André Gide le montrera « noyé »
toute une nuit sur le mot impopulaire. On aperçoit le
mécanisme. Esprit critique au premier chef, Valéry, dans son
horreur des « choses vagues », de la « vaguerie », ne tolérait
de se servir des mots qu'autant qu'il avait exactement déterminé
leur contenance et leur contenu. Je conçois cet enivrement, mais la
retraite et les occupations de ce Valéry disparu du champ visible de
la poésie nous avaient longtemps intrigués, depuis la notice à lui
consacrée par Paul Léautaud dans ses Poètes d'aujourd'hui,
où il était parlé de « ses recherches extra-littéraires et qu'il
est malaisé de définir, car elles semblent se fondre sur une
confusion préméditée des méthodes, des sciences exactes et des
instincts artistiques ». Les « intentions d'écrivain » de Valéry
demeuraient obscures. En fait, curieux de connaissance, Valéry
accumulait au jour le jour ses observations et ses analyses dans les
deux cent cinquante-sept carnets que l'on a trouvés à sa mort,
desquels toute son œuvre en prose imprimée a été tirée, chaque
volume à peu près centré sur un thème. Il y a encore beaucoup
d'inédit(2).
Le tour à part de l'échange amical —
confidence, réponse et marginalia, — les lettres de Valéry à
Gide sont la paraphrase constante de cette recherche et de cette
pensée, dont il a tout de suite été le maître par le fait
d'attention et de concentration. Il n'avait pas en tête souci
d'œuvre au sens immédiat, et il n'était pas pressé de rien
publier. Sans peut-être le savoir encore, son œuvre était à
longue échéance, et elle a consisté à ses yeux à tirer tout le
possible de lui-même en exercitant son pouvoir de réflexion dans
ses carnets, rien ne devant venir que de lui, le mot travail se
confondant pour lui avec trouvaille. Une apparente paresse reconnue
(« Je ne fais rien »), une volonté soutenue de ne s'intéresser
qu'à ce qui le requérait profondément, le goût invétéré de
s'attacher abstraitement aux problèmes qui lui importaient, auraient
détourné longtemps le poète de toute imprimerie, et sans la
sollicitation des amateurs de menues plaquettes et de grands papiers
il est à peu près sûr que Valéry eût été un auteur posthume.
L'égotisme de cet intérêt porté à lui-même a bien vite mené
l'auteur de Charmes et d'Eupalinos à s'isoler et
presque à se raidir dans une sorte de contradiction universelle.
L'éloge même n'échappait pas à sa critique, et tout heureux qu'il
sera des grands encensements de Souday à l'apparition de la Jeune
Parque, ses lettres à Gide font voir qu'il n'était pas
pleinement persuadé que son enthousiaste admirateur ait tout compris
de lui.
Le sympathique chez Valéry, ainsi
surpris dans son aparté, c'est qu'il n'y a pas le moindre bluff. Il
est dans le souci exclusif et le plus naturel de la vérité, et,
malgré toutes les réserves qu'on peut faire sur son caractère,
c'est l'honneur de Gide d'avoir mérité cette confidence
ininterrompue et d'y avoir répondu avec autant de présence et de
pertinence. Le dialogue est au-dessus du propos commun. Il reste
cependant très humain, côté Valéry, esprit vif, déluré,
plaisant, autant qu'incisif et profond. Il y a chez l'Ulysse de Sète
une gouaille amusante, à la verve quelquefois salée, qui fait
toujours garder le pied par terre à cet esprit supérieur, un des
rares interlocuteurs possibles d'un Einstein, d'un Painlevé ou d'un
Poincaré, et certainement d'un prince de Broglie s'ils se sont
connus. Mais en dépit des amitiés, auxquelles il est toute sa vie
resté fidèle, à quelques piques près, l'égotisme déjà allégué
de Valéry devait le pousser sans cesse dans son propre sens, et,
comme on ne se pose qu'en s'opposant, pour se réaliser lui-même il
a dû beaucoup nier autrui; d'où sa critique générale et comme
systématisée, Mallarmé, Poe, Shakespeare, Descartes et Stendhal
exceptés, contre toute manifestation littéraire; d'où son
négativisme absolu, qui au dernier jour trouvera dans Mon Faust
sa plus désolante expression. On a reproché à Valéry de ne pas
conclure et de n'avoir pas de philosophe [sic]. Mais c'est qu'il
n'était pas fait pour cela; il était fait pour dire en toute chose
au contradicteur : vous ne connaissez pas la question, ou : vous
employez des mots dont vous ne savez pas le sens exact; et son effort
positif aura été de dissiper ces équivoques et très souvent de
définir le sens exact. Ce mécanisme critique joue à plein, d'une
façon constante, dans les lettres de Valéry à Gide, et Gide était
certainement un bon excitateur pour Valéry; aussi calés en
dialectique et en nuance tous les deux. Et quelle étonnante
présence! Le lisant, on l'entend parler; il est dans la chambre;
direct, sans cautèle, sans mensonge. Quel intérêt peut-il y avoir
dans le mensonge pour quelqu'un qui ne s'intéresse qu'à la vérité?
Mentir, dans cette chasse unique, c'est exprès ou non prendre le
change et perdre son temps. Cela dit, j'admets que ce merveilleux
Valéry devait être parfois absorbant.
S'il n'eût pas été sauvé par sa
gloire, son œuvre admirée de poète, le sentiment de sa présence
considérable dans la pensée de son temps, le trop lucide Valéry
serait mort sans doute de chagrin; et sous l'animation verveuse de
ses lettres (essai ou brouillon, destiné à un seul, d'une partie de
son œuvre) on voit bien le désespoir caché de ce négateur, dans
sa solitude « à lui trop bruyante », et sa présence sans répit
devant les questions. Un médecin lui conseille-t-il un peu de repos,
Valéry hausse les épaules : « L'idiot! Il n'y a pas de repos. »
Mais il rit quand même, car les mots consolent parfois si on les
applique justement (valeur thérapeutique d'écrire bien), de se
constater comme il est, un jour de marasme et de sécheresse
intellectuelle : « actuel, pluvieux, inerte et saumâtre »; quitte
une autre fois à reconnaître sans ménagement que « la vérité,
c'est tout ce qui emm... ». Constat avoué sous plusieurs formes à
son ami, comme il a fini aussi, dans ses derniers temps, par se
demander (ainsi que quiconque va buter du front au fond de l'impasse)
s'il ne s'était pas trompé dans sa poursuite, s'il n'y avait pas
dans la vie d'autres raisons de vivre que l'intelligence. Il était
très tôt allé au bout de lui-même, pour s'apercevoir qu'il
tournait en rond, dès 1895, où, n'ayant encore que vingt-cinq ans,
il faisait ainsi son bilan d'un jour, trop semblable pour lui aux
autres jours : « Je rêve des trucs impossibles; je deviens
inventeur des jouets du Jour de l'an sans emploi. Je fais des
remarques honnêtes, je fume, je m'embête, je m'éreinte la nuit, je
fais des haltères, j'ai brisé deux montres, je commence des
calculs, je reprends mon système, je vais retrouver Louys au
d'Harcourt, les jours s'oxydent, et tantôt un appel épatant de
trompette qui dure une seconde... » Explique qui pourra de quel
épatant appel et de quelle trompette il s'agit : idée apparue ou
plaisir foudroyant des sens ? Chercher dans ces Lettres la page et la
note où il est question des méduses, animal difficile à saisir et
qui laisse on ne sait quoi d'urtiquant à qui le touche. « Seigneur,
délivrez-nous de toutes les méduses ! », avait imploré André
Gide. Valéry ne semble pas avoir éprouvé le besoin d'en être tout
à fait délivré, et l'on ne voit pas non plus qu'il ait répondu à
l'indiscrète interrogation de son ami : « Dis-moi, si tu
aimes, ce que tu cherches dans l'amour ? » Ou bien il avait déjà
répondu avant la question par un biais : « Ce que je chercherais
dans l'amour ? C'est moi. »
Ainsi, dès vingt ans, ne cessant de
penser, s'efforçant de faire la clarté sur l'obscur, Valéry ne se
quitte pas; mais, parlant dans ses lettres avec un ami dont il se
savait entendu, il peut ne s'exprimer que par allusion et à
demi-mot; et tels de ses brefs aveux font rêver sur de profonds
dessous. Cependant on ne plaint qu'à moitié l'homme qui, cherchant
à tirer de lui, selon sa formule, toutes ses possibilités, a fixé
les vérités nouvelles des Analecta, des Choses tues,
des Mauvaises pensées et réalisé dans le Cimetière
marin et quelques courtes pièces de Charmes son
chef-d'œuvre, dur et durable. Cet admirable Valéry, toujours
recommencé lui aussi, avec qui on n'en finit point, on n'en aura
jamais fini.
1955.
1. André GIDE et Paul VALÉRY :
Correspondance, 1890-1942 ; préface et notes de Robert Mallet.
Un vol., Gallimard.
2. On annonce la publication
intégrale, par reproduction photographique des deux cent
cinquante-sept Cahiers de Paul Valéry (écrits de 1894 à 1945).
L'ensemble, à paraître sous le patronage du Centre national de la
recherche Scientifique, comprendra 32 volumes in-4°, et donnera la
totalité des Cahiers, texte et manuscrits, dessins et aquarelles de
l'auteur. (1956.) »
* Les lettres d'explication autour de
l'affaire Dreyfus – Valéry violemment anti-dreyfusard, Gide
partagé mais qui signe la « pétition des intellectuels »
de l'Aurore en janvier 1898 – sont rétablies dans l'édition de
Peter Fawcett (Gallimard, 2009) qui compte 176 lettres de plus que
l'édition Mallet.
** L'édition de Peter Fawcett ajoute
une lettre de Valéry à Gide datée du 31 octobre 1923, suite à une
discussion sur l'opportunité de publier Corydon et Si le
grain ne meurt. Valéry répond : « J'ai pensé dans mes
tramways à ce que tu m'as dit. Chose énorme. Mes impressions
propres sur cet aspect de toi sont curieuses, et d'une complexité
infiniment rare chez moi moi (quoi qu'on die) étant simpliste,
simplicissimus.
Je crois qu'il n'y a pas de types plus
différents entr'eux que toi et moi, et donc plus intéressants l'un
pour l'autre, puisqu'en sus de ladite différence, il y a la
condition capitale : que nous pouvons tout entendre l'un de
l'autre. »