mardi 10 juillet 2012

Mauriac Marsan Masques



« Entre Gide et l'abbé !

En 1909, lorsque Mauriac connaît une première gloire grâce aux Mains Jointes, il s'installe 45, rue Vaneau où il habitera jusqu'à son mariage. Il a 24 ans. Deux ans plus tard il publie : L'Adieu à l'adolescence. Il reçoit beaucoup d'amis, mène une vie très mondaine, s'enthousiasme pour des écrivains comme Rimbaud, connaît enfin les excès et les douceurs d'être jeune. Cette joie de vivre et la volupté de découvrir d'autres horizons étouffent quelque peu la rigueur de son catholicisme. Marié, il poursuit cette existence d'exaltantes rencontres autour d'une œuvre en gestation (1913 : L'Enfant chargé de chaînes et en 1922 Le Baiser au Lépreux, qui le consacre grand romancier : « Après ces longs et obscurs débuts, je débouchai enfin, un jour, avec le Baiser au lépreux, sur une promesse tenue, non sur un point d'arrivée, mais sur un point de départ... »).
Il avait déjà connu des célébrités comme Jacques-Emile Blanche (peintre ami de Proust) : « II n'est guère d'hommes de qui j'ai le plus reçu... » et le 4 février 1918 il voit Marcel Proust pour la première fois « ... celui des écrivains vivants que je souhaitais le plus connaître. »
C'est en 1922, en pleine effervescence de sa récente gloire, qu'il fréquente le Bœuf sur le toit, haut lieu de la création, du plaisir, du non-conformisme, de l'avant-garde, des excès, des dérives : « Cette frénésie à laquelle je ne cédais que peu. Mais ce peu était beaucoup, était trop, parce qu'il engageait pour moi l'infini. Ce qui n'apparaissait aux autres qu'un désordre permis, atteignait au secret de mon être spirituel la source de vraie vie. (...) Ma période la moins chrétienne, alors que j'étais pris tout entier par les livres fiévreux qui se succédaient d'année en année. »
Mauriac estimait beaucoup Gide, le fréquentait, le recevait à Malagar, entretenait avec lui une abondante correspondance. Proche de Proust, Gide, Jouhandeau, Green, sur le plan littéraire, captivé par Cocteau à une certaine époque, il ne pouvait ignorer leur homosexualité. Dans la vie cette question l'obsédera. Dans son œuvre, elle n'est jamais thème principal : des effluves tout au plus. Un personnage du Mal, le Bob Lagave de Destins, Landin du Chemin de la mer, ont sans doute frôlé, sinon connu, l'inversion (selon le terme de Mauriac). Plus explicite dans son ambiguïté est l'étrange attitude de Jean par rapport à Xavier dans l'Agneau. Thérèse, elle-même, aurait connu une passion juvénile pour Anne de la Trace... ce ne sont là que traînées floues, ébauches, sugges­tions, même si dans son dernier roman, suite d'Un adolescent d'autrefois, Maltaverne, paru après sa mort, le jeune homme, qui est si près de sa propre jeunesse, est « plutôt couça que couci » !
Face à l'homosexualité (comme face à tout péché) le chrétien se rebiffe. Il ne craint pas d'écrire dans son Du côté de Proust : « Nous nous découvrons aujourd'hui plus sensibles que nous ne le fûmes dans l'éblouissement de la première lecture, à cette contamination de tout un univers roma­nesque par ce morbide créateur qui l'a porté, trop longtemps confondu avec sa propre durée, tout mêlé à sa profonde boue... » Proust ne s'est jamais préoccupé de foi alors que Gide... Pour Gide il aura bien des « faiblesses » et pour ce protestant longtemps déchiré, l'homme Mauriac s'efforce de ne pas juger. Est-ce à lui qu'il songe lorsqu'interrogé par la revue Les Marges sur l'« homosexualité en littérature » il répondra en 1926 : « ... Dans une société qui se veut de moins en moins chrétienne, ce que Saint-Paul appelle "des passions d'ignominie", les condamnerons-nous au nom de la Nature ? Mais l'homme normal pèche aussi septante-sept fois contre la Nature (Saint Paul : "Leurs femmes ont changé l'usage naturel en celui qui est contre nature", Epître aux Romains, I, 26). Tout
est dans la nature, mais la nature étant déchue, tout n 'y est pas selon Dieu... Je ne vois pas, dans une société païenne, que nous ayons à "tolérer" ou à "condamner" les invertis plus que les malthusiens... »

Mauriac, trop proche de ce jeune homme qu'il ne cesse d'aimer en lui, n'a pu traverser impuné­ment des désirs de feu... cette présence de l'adolescent n'est pas simple narcissisme. L'homme est hanté par ce qui l'épouvante : « Nous possédons à jamais la créature à laquelle nous avons renoncé. » Et quelle acuité dans cette lettre à son fils Claude (déjà citée) : « Mon chéri, je te souhaite de comprendre qu'il n'y a rien de plus monotone au monde que le vice, et que le Christ vient rom­pre dans notre vie un morne enchaînement de chutes. Mais ne rougis pas de ton cœur. Et lorsque tu aimeras, accueille l'amour comme un sentiment sacré. Ne te méfie pas trop des femmes. La femme n'est pas le péché "en soi"... » 
Gide garde une grande objectivité quant à l'homme Mauriac. En 1928, après la publication de Destins, François Mauriac écrit La vie de Jean Racine, biographie traversée de toutes les questions que l'auteur se pose à propos de l'éternelle contradiction entre sa production romanesque et son rôle de chrétien. Si Racine abandonne le théâtre après Phèdre pour obéir aux rigueurs du jansé­nisme, Mauriac ne renonce pas à l'écriture après sa sulfureuse Thérèse. Gide saura le dénoncer avec affection : « Ce compromis rassurant qui permet d'aimer Dieu sans perdre de vue Mammon. Ce que vous cherchez c'est la permission (...) d'être chrétien sans avoir à brûler vos livres. »
François Mauriac est fortement troublé par les propos de Gide. Il traverse alors une profonde crise religieuse : « Pendant deux ou trois ans, je fus comme fou (...) Les raisons épisodiques de cette folie en recouvraient de plus obscures, nées à l'intersection de la chair et de l'âme, en ce milieu du chemin delà vie qu'est la quarantaine sonnée. (…) Rien n'use plus sûrement Dieu dans une âme que de s'être servi de lui au temps des années troubles... Adolescent, j'ai fait de Dieu le complice de ma lâcheté : qui sait si ce n'est pas le péché contre l'Esprit ? En tous cas l'Esprit terriblement se venge, à l'heure où la vie soudain attaque l'homme né tard, de l'adolescent veule. (...) Ce que j'ai vécu enfant, c'était le pharisaïsme éternel... Etrange religion qui ne paraissait tenir qu'à des interdits. »
Charles du Bos lui fait alors rencontrer l'Abbé Altermann avec qui il créera une revue catholi­que : Vigile. C'est le temps des œuvres dans tous les sens du terme, les bonnes œuvres ! Dieu et Mammon pour se disculper auprès de Gide. Puis Voltaire contre Pascal, Insomnie (autre titre évocateur : La Nuit du bourreau de soi-même), trois récits dont Le Démon de la connaissance et Un homme de lettres, Bonheur du Chrétien, Biaise Pascal et sa sœur Jacqueline, Souffrances et bon­heur du Chrétien, Le Jeudi Saint... tous ces textes entre 1928 et 1932... jusqu'au Nœud de Vipères qui, merci ! renoue avec la grande tradition romanesque. L'abbé Altermann aura eu son règne... Mauriac saura s'en écarter. L'écrivain serait-il toujours plus fort que l'homme de Dieu ? En 1944, il découvre une autre grandiose soumission : De Gaulle ! Mais ce chrétien, général et génie politique, lui donne le prestigieux exemple de l'accouplement heureux du terrestre et du divin. Racine n'avait-il pas aimé Louis XIV ? »

(Extrait de : Hugo Marsan, L'homme amoureux de ses chaînes, in Masques, Revue des Homosexualités, N°24, hiver 84-85, dossier François Mauriac, pp. 56-57)

1 commentaire:

A. Claude Courouve a dit…

On trouvera un compte-rendu de la polémique Mauriac-Peyrefitte en 1964, querelle qui divisa le monde littéraire, suivi de passages de Mauriac relatifs à l'homosexualité, à l'adresse suivante :

http://laconnaissanceouverteetsesennemis.blogspot.fr/2009/10/querelle-de-lart-et-de-la-morale.html