lundi 25 février 2013

Etiemble cravaté


Voici encore un article du Nouvel Obs (n°1216 du 26 février 1988) où il est cette fois question d'Etiemble et de ses "mémoires", toutes pleines de Paulhan et de Gide. De quoi donner envie, après l'amusant avertissement de Guy Dumur, de lire ou relire ces Lignes d'une vie (Arléa, 1988) en prolongement du Thésée qu'Etiemble prétendait avoir totalement réécrit... Affaire à laquelle Claude Martin et Céline Dhérin ont donné une belle conclusion avec leur édition critique Pour une histoire du Thésée publiée l'an dernier par l'AAAG.



"Les Mémoires littéraires d'Etiemble

Gide, Paulhan, et moi
et moi, et moi...

Comment la vie d'Etiemble a été marquée du sceau des papes de la « NRF », impitoyables, inoubliables

Chaque fois que je lis Etiemble, et plus que jamais avec ces « Lignes d'une vie », me vient l'envie de parodier le mot de Cocteau sur Victor Hugo : «Etiemble est un fou qui se prend pour Etiemble.» Pas seulement par ce qu'il y a d'excessif en lui, mais à cause de ses obsessions, de ses complexes d'infériorité, vite compensés,  on s'en doute, par leur contraire. Au seuil de ces pseudo-Mémoires, il raconte qu'au temps où il commençait à fréquenter la «NRF», il faisait de l'escrime la porte à côté. Etiemble est un bretteur mais qui se bat souvent contre des moulins à vent.

Orphelin de père, difficilement élevé par une mère ouvrière, puis modiste Etiemble a été ce petit Mayennais qui, première contradiction, fréquentait en pays chouan une école laïque. Venu à Paris comme boursier il fait de brillantes études, mais ses copies, frappées souvent au coin de l'extravagance, méritent vingt sur  vingt ou zéro pointé. A l'époque de son service militaire comme officier, il peut se vanter, en plus de son titre de normalien et d'agrégé de grammaire, d'avoir fait deux ans de droit et de langues orientales (en chinois), de savoir l'anglais, l'allemand, l'espagnol et de posséder des rudiments d'arabe... C'est dans les Vosges, en faisant de la marche, qu'il rencontre un professeur de Nancy, communiste, qui l'envoie à Aragon, en 1933. Le poète de «Hourrah l'Oural !» le recommande à André Gide, qu'admire le jeune Etiemble, qui lui ouvre les portes de la « NRF » via son directeur, Jean Paulhan.

A partir de ce moment fatal, les souvenirs d'Etiemble sont obnubilés par l'image de ce «père impitoyable»  que fut pour lui, pendant près de quarante ans, l'auteur des «Fleurs de Tarbes». Une bonne moitié de «Lignes d'une vie» est consacrée à ces rapports absurdes — on ne trouve pas d'autre épithète — avec Paulhan qui joue avec lui, comme le chat avec la souris. Passe encore que le premier essai qu'il lui soumet, sur Gide, soit publié dans la «NRF» amputé des deux tiers. Commence ensuite une partie de cache-cache ou de colin-maillard, jalonnée par plus de deux cents lettres que l'épouse d'Etiemble à d'ailleurs publiées, chez Klincksieck, comme «Contribution à l'étude du mouvement littéraire, 1933-1968».

Veut-on un exemple de ce jeu cruel ? En 1947, Etiemble, alors professeur en Egypte, envoie à Paulhan un essai sur les «Mots d'enfant», qui présage ce que Michel Leiris développera plus tard dans «la Règle du jeu». Paulhan lui écrit aussitôt pour lui demander certaines corrections. Etiemble s'exécute. Un an plus tard, Paulhan trouve enfin «les Mots» : «épatants», selon son adjectif favori. Il va publier l'essai dans «les Cahiers de la Pléiade» qui remplacent alors la «NRF», interdite pour avoir paru sous l'Occupation. «Les épreuves seront peut-être longues à venir, écrit Paulhan : les vacances.» Le petit jeu durera... huit ans. Jusqu'en 1954, date à laquelle Etiemble se résoudra à publier son texte dans une autre revue.

Mais Etiemble continue de croire en Paulhan. «Ce qui me gêne chez Paulhan, écrit-il, c'est que je me sens idiot devant lui, complètement idiot.» Aujourd'hui encore, il écrit inlassablement sur son bourreau, s'efforçant de réfuter brillamment ses théories sur le langage. A propos de savoir si les pensées préluderaient ou non aux mots exprimés, il finit par accuser Paulhan de romantisme, de spiritualisme, les pires injures dans sa brochure, consommant ainsi «le meurtre du père».

A côté de Paulhan, Gide occupe une grande place dans ces «Mémoires». En plus de l'essai sur le communisme de Gide, traqué jusque dans sa pièce «le Roi Candaule», qu'Etiemble peut enfin nous faire lire en entier il extrait de son «Journal intime» — quand le publiera-t-il ? —les passages concernant un séjour que fit Gide en Egypte en 1946. Ces pages, elles aussi, avaient été refusées par Paulhan après la mort de Gide, sous prétexte d'une scène irrespectueuse (?). C'est très drôle. A la fin de son séjour, Gide, dont  l'avarice était connue, se rend dans un magasin chic d'Alexandrie pour acheter des cravates. Il en offre une à Etiemble, qui lui paraît d'un goût atroce. Obligé de la mettre, Etiemble souffre mille morts, dont il se souviendra encore des années plus tard, au point d'y voir de sa part une preuve incommensurable d'amitié. «J'ai su ce jour-là, conclut-il en 1946 sans rire, que je l'aimais encore plus que je ne croyais. » Et en 1984, devant l'Association des Amis de Gide : «Pour faire ce jour-là ce que je fis en Alexandrie, il fallait vraiment que j'aimasse l'auteur de "l'Immoraliste"...»

Les nerfs toujours à vif, Etiemble ressasse regrets et ressentiments à l'égard des autres comme de lui-même. Il souffre pour des broutilles, comme, par exemple, d'avoir orthographié «Wang Ping-hong le nom du peintre Houang P'ing-hong, faute d'avoir vu ce jour-là ou gardé le souvenir de son cachet. J'en rougis
encore
».

Mais on aurait tort de sourire. Ce pourfendeur du «franglais» (il écrit «boumerangue» pour boomerang et même «Charles Marx» pour Karl Marx) a un tel amour de la langue française et des autres langues que, de la Chine au Mexique, il veut tout embrasser. Et de Stendhal à Supervielle, de Confucius à T. E.Lawrence, il est capable de tels enthousiasmes qu'on lui pardonne de se perdre dans tant de vaines querelles. Son livre fait penser à ces pamphlets que le temps a rendu obscurs et que l'on trouve dans les oeuvres complètes des écrivains du passé. On le lit avec amusement et sympathie.

Guy DUMUR

« Lignes d'une vie », par Etiemble, Editions Arléa, 336 pages, 120F"


lundi 18 février 2013

Au hasard du Journal

(encadré donné à la suite d'un article sur Ne jugez pas, dans le Nouvel Observateur n°262 du 17 novembre 1969 pour les cent ans de Gide)


Au hasard du "Journal" de Gide

Contemporains

VALERY
• « Valéry ne saura jamais toute l'amitié qu'il me faut pour écouter sans éclat sa conversation. J'en sors meurtri. Hier, j'ai passé avec lui près de trois heures. Plus rien, ensuite, ne tenait debout dans mon esprit. »

CLAUDEL
• « Jeune, il avait l'air d'un clou ; il a l'air d'un marteau pilon. Front très peu haut, mais assez large ; visage sans nuances, comme taillé au couteau ; cou de taureau continué tout droit par la tête, où l'on sent que la passion monte congestionner aussitôt le cerveau. [..] Il me fait l'effet d'un cyclone figé. »

COCTEAU
• « Lu « le Livre blanc », de Cocteau... Que d'agitation vaine dans les drames qu'il raconte! Que d'apprêt dans son style ! De souci de la galerie dans ses attitudes !... Que d'artifices !... Pourtant certaines obscénités sont racontées d'une manière charmante. Ce qui choque, et beaucoup, ce sont les sophismes pseudo- religieux. »

MAURIAC
• « Comme il est angoissé, et que je l'aime ainsi ! Mais de quel profit ces angoisses ? Puisse un temps venir pour lui où celles-ci lui paraîtront aussi vaines et aussi chimériques, aussi monstrueuses qu'elles me paraissent à moi aujourd'hui. Mais chez lui, désormais, le pli est si fort qu'il se croira perdu s'il se délivre. L'habitude de vivre la tête en bas force de contempler tout à l'envers. »

MARTIN DU GARD
• « Martin du Gard incarne à mes yeux une des plus hautes et nobles formes de l'ambition : celle qu'accompagne un constant effort de se perfectionner soi-même et d'obtenir, d'exiger de soi le plus possible. Je ne sais si je n'admire pas; plus encore que les plus beaux dons, une obstinée patience. »

GUEHENNO
• « Il parle du cœur comme on parle du nez. »

FREUD
• «Ah ! que Freud est gênant ! et qu'il me semble qu'on fût bien arrivé sans lui à découvrir son Amérique ! Il me semble que ce dont je lui suis le plus reconnaissant, c'est d'avoir habitué les lecteurs à entendre traiter certains sujets sans avoir à se récrier ni à rougir. Ce qu'il nous apporte surtout, c'est l'audace ; ou, plus exactement, il écarte de nous certaine fausse et gênante pudeur. Mais que de choses absurdes chez cet imbécile de génie ! »

PROUST
• « Longtemps j'ai pu douter si Proust ne jouait pas un peu de sa maladie pour protéger son travail (ce qui me paraissait très légitime) ; mais hier et déjà l'autre jour, j'ai pu me convaincre qu'il était réellement très souffrant. Il dit rester des heures durant sans même pouvoir remuer la tête ; il reste couché tout le jour, et de longues suites de jours. Par instants il promène le long des ailes de son nez le tranchant d'une main qui parait morte, aux doigts bizarrement raides et écartés et rien n'est plus impressionnant que ce geste maniaque et gauche, qui semble un geste d'animal ou de fou. »

MALRAUX
• « ...Deux heures durant, je m'émerveille de son éblouissante et étourdissante faconde (oh ! je ne donne aucun sens péjoratif à ce mot — qui, originairement du moins, n'en avait point. J'ajoute pourtant qu'il est naturel qu'il en ait pris un — que les auditeurs-victimes lui en aient donné un ; par revanche). André Malraux, de même que Valéry, sa grande force est de se soucier fort peu s'il s'essouffle, ou lasse, ou « sème » celui qui l'écoute et qui n'a guère d'autre souci (lorsque celui qui l'écoute, c'est moi) que de paraître suivre, plutôt que de suivre vraiment. »

DE GAULLE
• « L'accueil du général de Gaulle [26 juin 1943, à Alger] avait été très cordial et très simple ; déférent presque à mon égard, comme si l'honneur et le plaisir de la rencontre eussent été pour lui. On m'avait parlé de son « charme ». On n'avait rien exagéré. Pourtant, on ne sentait point chez lui comme à l'excès chez Lyautey, ce désir ou souci de plaire qui entraînait ce dernier à ce que ses familiers appelaient : « la danse de la séduction ». Le Général restait très digne et même un peu sur la réserve, me semblait-il, comme distant. [...] il est certainement appelé à jouer un grand rôle et semble « à la hauteur ». Nulle emphase chez lui, nulle infatuation ; mais une sorte de conviction profonde qui inspire la confiance. Je ne ferai pas de difficulté pour raccrocher à lui mes espoirs. »

Morale

• « J'ai été plus courageux dans mes écrits que dans ma vie, respectant maintes choses qui n'étaient sans doute pas respectables et faisant cas beaucoup trop important du jugement d'autrui. »
• « Mon esprit n'est que trop enclin, par nature, à l'acceptation ; mais dès que l'acceptation se fait avantageuse et profitable, j'entre en garde ; un instinct m'avertit ; je ne puis accepter d'être avec eux « du bon côté » ; je suis de l'autre. » (1940.)
• « Les extrêmes me touchent. »
• « Il se passe en mon être intime ce qui se passe pour les « petits pays » : chaque nationalité revendique son droit à l'existence, se révolte contre l'oppression. Le seul classicisme admissible, c'est celui qui tient compte de tout. Celui de Maurras est détestable parce qu'il opprime et supprime et rien ne me dit que ce qu'il opprime ne vaut pas mieux que l'oppresseur. La parole aujourd'hui est à ce qui n'a pas encore parlé. » (1921.)
• « Je méprise de tout mon coeur cette sagesse à laquelle on ne parvient que par refroidissement ou lassitude. »
• « Le monde ne sera sauvé, s'il peut l'être, que par des insoumis. Sans eux, c'en serait fait de notre civilisation, de notre culture, de ce que nous aimions et qui donnait à notre présence sur terre une justification
secrète. Ils sont, ces insoumis, le « sel de la terre » et les responsables de Dieu. Car je me persuade que Dieu n'est pas encore et que nous devons l'obtenir. » (1946.)
• « Mon tourment est plus profond encore ; il vient également de ce que je ne puis décider avec assurance
: le bien est ici, de ce côté ; le mal est là. Ce n'est pas impunément que, toute une vie durant, mon esprit s'est exercé à comprendre l'autre. J'y parviens si bien que le « point de vue » où il m'est le plus difficile de me maintenir, c'est le mien propre. »
•  « Les discours du « rat qui s'est retiré du monde », qu'il soit artiste ou philosophe, sentent toujours un peu son fromage. » (A propos de Montherlant, 1941.)
•  « Toute théorie n'est bonne que si elle permet non le repos mais le plus grand travail. Toute théorie n'est bonne qu'a condition de passer outre... »
• « Se maintenir du moins... Mais non, dès que l'on n'est plus tendu vers un progrès, l'on retombe. »
• « L'on ne peut pourtant pas parvenir à me faire croire à Dieu, en me persuadant qu'il est plus hygiénique d'y croire, ou plus confortable ! C'est, au contraire, précisément dans le dédain du confort que je m'affermis et je m'affirme. Et c'est là ce qui me fait rejeter de dessous ma tête le mol et doux oreiller de Montaigne. C'est peut-être aussi bien pour ce qu'il m'enlèverait de confort que je souhaite le communisme ; comme aussi c'est pour cela qu'eux le craignent. » (1932.)
• « Je me laisse aujourd'hui persuader que l'homme même ne peut changer que, d'abord les conditions
sociales ne l'y invitent et ne l'y aident — de sorte que ce soit d'elles qu'il faille d'abord s'occuper. Mais il faut s'occuper des deux. »
• « Il faut suivre sa pente : mais en montant ! »
• « Connais-toi toi-même : maxime aussi pernicieuse que laide, une chrysalide qui se regarderait vivre ne deviendrait jamais papillon. »

Moeurs

• « Socrate et Platon n'eussent pas aimé les jeunes gens, quel dommage pour la Grèce, quel dommage pour le monde entier ! »
• [...] Les pédérastes, dont je suis [...], sont beaucoup plus rares, les sodomites beaucoup plus nombreux que je ne pouvais croire d'abord. J'en parle d'après les confidences que j'ai reçues, et veux bien croire qu'en un autre temps et dans un autre pays, il n'en eût pas été de même. Quant aux invertis, que j'ai fort peu  fréquentés, il m'a toujours paru qu'eux seuls méritaient ce reproche de déformation morale ou intellectuelle et tombaient sous le coup de certaines accusations que l'on adresse communément à tous les homosexuels.
« J'ajoute ceci, qui pourra paraître spécieux, mais que je crois parfaitement exact : c'est que nombre d'hétérosexuels, soit par timidité, soit par demi-impuissance, se comportent en face de l'autre sexe comme des femmes et, dans une conjugaison en apparence normale, jouent le rôle de véritables invertis. L'on serait tenté de les appeler des lesbiens. Oserai-je dire que je les crois très nombreux ?
« Il en va comme pour la religion. Ceux qui en ont, tout ce qu'ils peuvent faire de plus aimable pour ceux qui n'en ont pas; c'est de les plaindre. »
• « [...] On nous admet plaintifs : mais si nous cessons de l'être, on nous taxe aussitôt d'arrogance. Mais non, mais non, je vous assure. Nous sommes simplement ce que nous sommes ; nous nous donnons pour tels,  sans nous targuer, mais sans nous désoler non plus.»

mardi 12 février 2013

Ne jugez pas... (ou Gide jugé par l'année 1969)


Plongé dans les archives de presse je retrouve encore cet article du Nouvel Observateur n°262 du 17 novembre 1969 qui déplore : « Gide aurait cent ans cette semaine. Cet anniversaire n'aura pas le même éclat que celui de Claudel, auquel toute une année avait été consacrée. » L'hebdomadaire donnait la parole à André Fermigier à l'occasion de ce centenaire et d'une nouvelle parution de Ne jugez pas (Gallimard, 1969).

La lecture enthousiaste et la critique savoureuse du spécialiste de la peinture ne méritaient peut-être pas à elles seules d'être archivées ici, même si elles concernent un livre de Gide injustement méconnu. Mais que l’hebdomadaire fît appel au chroniqueur des expositions de peinture, ou ne trouvât que lui pour défendre Gide en 1969, cela devait figurer parmi d'autres documents de cette année déjà donnés dans ce blog. 

«C'est que, dix-huit ans après sa mort, Gide n'appartient plus à l'univers des jeunes intellectuels et que, si l'on relit son œuvre, il a tout pour décourager les commémorations officielles, qu'elles viennent des puissances établies ou des non-conformistes.» En effet, souvenons-nous par exemple des témoignages publiés au même moment dans la Quinzaine Littéraire : celui d'une étudiante de mai 1968, de Patrick Modiano, de Philippe Sollers ou de Nathalie Sarraute.




"Gide devant 
la cour


• Gide aurait cent ans cette semaine. Cet anniversaire n'aura pas le même éclat que celui de Claudel, auquel toute une année avait été consacrée.
C'est que, dix-huit ans après sa mort, Gide n'appartient plus à l'univers des jeunes intellectuels et que, si l'on relit son œuvre, il a tout pour décourager les commémorations officielles, qu'elles viennent des puissances établies ou des non-conformistes.
Avec lui, s'est probablement éteinte la grande lignée des humanistes sceptiques née avec Montaigne. Gide appartient désormais au passé. Mais s'il peut être lu et étudié comme n'importe quel grand classique, on ne peut s'empêcher de retrouver dans son œuvre nombre de questions qui nous touchent encore de très près.
André Fermigier vous parle ci-dessous d'une réédition de l'œuvre de Gide « fait diversier » et nous publions, d'autre part, un ensemble de citations tirées du. « Journal » que Gide a tenu entre 1889 et 1949 [qui seront données dans un prochain billet du blog]. Choisies parmi mille autres qu'on aurait pu faire, elles devraient exciter les lecteurs, jeunes ou moins jeunes, à renouer avec une œuvre d'une diversité sans exemple dans notre littérature et animée par une intelligence et une curiosité qui ne sont plus si courantes aujourd'hui.


Si l'envie vous prend

de revenir à Gide, c'est en lisant

"Ne jugez pas" qu'il faut faire

la première étape

NE JUGEZ PAS
par André Gicle
Gallimard, 266 pages, 19 F

« De tout temps, les tribunaux ont exercé sur moi une fascination irrésistible. En voyage, quatre choses surtout m'attirent dans une ville : le jardin public, le marché, le cimetière et le Palais de Justice. » Ainsi commencent les Souvenirs de cour d'assises que Gide fit paraître en 1914 après avoir été — sur sa demande (1) — juré, pendant deux semaines de l'automne 1912, à la cour d'assises de la Seine-Inférieure. En 1930 il inaugure à la N.R.F. une collection qu'il intitule : « Ne jugez pas », par la publication d'un volume où il relate deux affaires étranges entre toutes, qui laissèrent à l'époque pantois criminalistes et psychiatres : l'affaire Redureau et celle de la séquestrée de Poitiers. Le tout vient d'être édité à nouveau et il me semble que l'on ne pouvait mieux rappeler, célébrer le centenaire de la naissance de Gide.

Les Souvenirs de la cour d'assises ne rapportent presque rien en apparence que de très banal : petits voleurs, petits escrocs, pauvres petits filous de campagne, aussi niais que pitoyables, mais presque tous suffisamment « anormaux » ou irresponsables pour que le jugement à porter sur eux ne soit jamais simple.
On est surpris moins par le nombre des affaires de mœurs (les fillettes violées devaient être légion à cette époque, en Normandie) que par l'indulgence que manifestent en ce domaine les jurés, pour la plupart issus du milieu rural, où l'on ne badine pas avec les voleurs et les incendiaires, mais où « l'attentat aux mœurs » n'éveille aucune espèce d'indignation particulière. A propos d'un accusé, qui, atteint de blennorragie, avait pris certaines précautions pour ne pas contaminer sa victime, Gide lui-même note avec une curieuse bonne humeur que, dans un tel cas, les circonstances atténuantes, après tout... Voilà, en quelques pages, un tableau de mœurs qui rappelle le meilleur Maupassant et apporte d'excellents documents au dossier de l'ethnographie française.

« Hideux applaudissements »

Un crime passionnel : un cocher, non de fiacre mais de maison, excellent homme qui ne gronde pas, ne jure pas, ne boit pas (les cochers passaient pour être d'épouvantables ivrognes, aussi leur faisait-on boire du beaujolais, vin considéré à l'époque comme particulièrement sain, léger, diurétique et que l'on appelle encore parfois, dans la région lyonnaise « le vin du cocher », ce cocher donc tue sa patronne de cent coups de couteau parce que celle-ci lui avait à deux reprises, selon l'expression duprésident de la cour d'assises, « refusé ses avantages ».

Pourquoi cent coups de couteau ? demande Gide, qui remarque que le cocher, robuste gaillard, aurait pu expédier la chose en un tournemain, et s'étonne que « la majorité des jurés pense avec le président qu'on cherche plus à tuer quand on donne cent coups de couteau que lorsqu'on en donne un seul ». Ces coups de couteau n'ont d'ailleurs déterminé que des blessures superficielles, peu profondes comme- si le cocher avait voulu accomplir une sorte de crime rituel, mutiler sa victime, la marquer plutôt que la tuer.
« Je ne cherchais pas à la tuer », proteste le cocher. Mais voilà, il l'a quand même tuée, en lui sectionnant la carotide (la « cariatide », dit le président) et un témoin (la logeuse), accouru sur les lieux à ce moment précis, déclare avoir entendu le bruit du couteau retourné dans la plaie, et que cela faisait « Crrac ! ». Le témoin variera dans ses déclarations mais de toute l'enquête on ne retiendra que ce « crrac ! ». Ce « crrac ! » emporte tout et le tribunal condamne le cocher aux travaux forcés à perpétuité, sous « les hideux applaudissements » de l'assistance.

On pourrait croire que Gide s'indigne, met en cause la justice. Non. Il souligne au contraire que les magistrats, les assis et les debout, les jurés, les avocats, tout le monde fait très consciencieusement son travail, mais que, presque toujours, le jugement est impossible, que l'on ne sait pas, que l'on ne parvient pas à doser les « circonstances atténuantes » et que lorsque l'on se décide vraiment, c'est presque toujours sous la pression de l'opinion ou de la presse. Ainsi, dans l'histoire du cocher, c'est un article vengeur paru dans un journal local qui semble avoir incliné les jurés à la sévérité et, inversement, Jean-Marie Deveaux a peut-être dû en partie son acquittement à la condamnation et au suicide de Gabrielle Russier.

« Le grand fond Malempia »

Tout le monde se rappelle plus ou moins l'histoire de la « séquestrée de Poitiers », de cette folle que l'on découvrit un jour dans une maison très bourgeoise de la ville (le père de la séquestrée avait été doyen de la faculté des lettres) où elle était enfermée depuis vingt-cinq ans, couchée nue sur un grabat « d'une saleté repoussante » où « courent des insectes et de la vermine prenant leur nourriture dans les déjections... de cette malheureuse », pour reprendre les termes du rapport de police, chef-d'œuvre de comique involontaire, qui se termine ainsi : « L'air est tellement irrespirable, l'odeur qui se dégage de l'appartement est tellement fétide qu'il nous est impossible de rester plus longtemps pour procéder à d'autres constatations... Nous nous retirons et interrogeons les deux bonnes ».

Car le plus étrange dans cette histoire, c'est qu'il y avait des bonnes (deux évidemment) pour s'occuper, sans répugnance particulière, semble-t-il, de la malheureuse séquestrée, qui d'ailleurs n'était pas tellement malheureuse puisque, lorsqu'elle fut à l'hôpital, peignée, lavée et largement pourvue d'air pur, elle ne cessa de protester, de demander à retourner chez elle et à retrouver sa chambre qu'elle appelait « Sa chère petite grotte » ou son « cher grand fond Malempia ». L'expression est justement devenue célèbre : nous avons tous notre « cher grand fond ».

Impossible d'entrer dans les détails de cette affaire où les obsessions scatologiques (et anales et alimentaires) des protagonistes prennent les proportions d'un symbole révélateur d'une certaine classe sociale et d'une certaine province d'autrefois. C'est ce que Gide en tout cas suggère et il a pris un plaisir évident à tracer le portrait du frère de la victime, un ancien sous-préfet cultivé et myope, ahurissante ganache qui semble n'avoir jamais pris de plaisir à vivre que son pot de chambre à la main.

Quant à la mère, la veuve de l'ancien doyen, personnage redoutable mais classique de mère abusive et de bourgeoise obsédée de respectabilité, elle ne manifestera aucun regret au cours des interrogatoires: Sa fille était folle, pourquoi aurait-il fallu qu'on le sût ? Elle n'était d'ailleurs pas malheureuse, se trouvait très bien là où elle était, ne manquait de rien. On lui faisait même souvent monter de bons petits plats commandés au meilleur traiteur : des foies gras, des poulets en sauce, des huîtres, dont on retrouva les coquilles en quantité dans le « cher grand fond ». Car la folle était aussi gourmande que sale : « Je veux me régaler, je veux me régaler » s'écria-t-elle lorsqu'on lui apprit la mort de sa mère. Car la mère mourut, chez elle. La séquestration avait été volontaire. Tout le monde fut acquitté mais mourut plus ou moins vite d'avoir quitté son « cher grand fond », ses pots de chambre, son grabat et ses bonnes.

Sensible an mystère

J'ai gardé pour la fin « l'affaire Redureau ». Là il ne s'agit plus de rire et l'on n'imagine rien de plus atroce et pathétique que l'histoire de ce petit paysan de 15 ans qui, en 1913, dans une ferme de Charente, tua « sauvagement » avec une serpe à-pressoir le fermier, sa femme, la bonne, la grand-mère et les trois enfants, en s'acharnant sur le plus jeune d'entre eux « avec tant de férocité que c'est sur le berceau de cette dernière victime qu'il brisa le manche du couperet. »
Pourquoi ? Une simple réprimande du fermier puis, le premier coup porté, le désir de faire disparaître les témoins. Aucune hérédité, aucun « antécédent » ne pèse sur le jeune criminel. Ce n'est pas un personnage de Genet, mais un gentil enfant, doux, réservé, un peu sournois peut-être selon certains témoins, mais docile, « bien sage », ni paresseux ni boudeur, « un bon élève qui me donnait toute satisfaction », déclara son instituteur.

Le milieu familial est parfait (« honnêtes travailleurs », etc.) et Marcel Redureau adorait ses parents, auxquels il écrivit, au moment de sa condamnation, une lettre que Gide dut recopier avec des sanglots et qui est, en effet, si émouvante qu'elle arrache des larmes aux yeux les plus secs. Le petit valet de ferme fut condamné au maximum de la peine que comportait son âge, vingt ans de détention. Sa conduite dans la colonie correctionnelle où il était enfermé fut exemplaire et il mourut tuberculeux en février 1916, trois ans après son crime.

Bien que Gide, plus sensible au mystère qu'à l'horreur de l'acte, ne cache pas la sympathie que lui inspire l'enfant criminel, tout cela est dit sans emphase, sans cris, sans complaisance morbide, à partir seulement des pièces du procès. 

Mais quel art, quelle force ! Comme Truman Capote paraît, comparé à lui, prolixe et creux ! Quelle
modestie de grand écrivain capable de s'effacer entièrement devant les faits, de nous les faire suivre dans leur stupéfiante et presque intolérable brutalité ! Dans son désir d'aller toujours plus loin dans l'exploration du possible et de l'interdit, dans sa volonté de détacher l'individu de ses attaches, de ses supports traditionnels, qu'ils soient psychologiques ou moraux, Gide s'est parfois laissé aller à des fantaisies esthétiques, décoratives à la manière de Wilde (l'acte gratuit, etc.) qui ont aujourd'hui perdu beaucoup de leur vraisemblance et de leur attrait. Mais c'est le meilleur Gide que nous retrouvons ici, celui de tous les écrivains français qui a su le mieux lire Dostoievski, qui aurait tout aussi bien pu lire Freud, s'il ne l'avait abordé trop tard et à travers l'interprétation passablement littéraire, hystérique et mondaine de la psychanalyse qui avait cours à Paris entre les deux guerres.

On me dit qu'on ne le lit plus guère, que les écrivains à la mode parlent de lui avec condescendance. C'est bien possible et nous voyons mieux les défauts de son œuvre depuis qu'elle a perdu son pouvoir de scandale. Il ne fut peut-être qu'un écrivain mineur, riche de patience et de soins plutôt que génie et il n'avait certainement pas le souffle des grands romanciers (mais qui l'a eu en France,
en dehors de Proust ?).

Alors qu'il se voulait classique, nous sommes surtout sensibles aujourd'hui à ses manières, à ses chichis, à ce côté « asiatique et déhanché » que lui-même reprochait à Barrès. Mais le fond demeure solide, superbe de courage et d'intelligence, et si l'envie vous prend de revenir à Gide, c'est avec « Ne jugez pas » qu'il faudra faire la première étape du voyage.
ANDRE FERMIGIER



(1) Légalement, les jurés sont tirés au sort ; comme il s'agissait de Gide, « on » s'est arrangé pour qu'il soit désigné."


jeudi 7 février 2013

Du côté d'Uzès


A l'issue de la Biennale SUDestampe 2012, le Musée d'Uzès a enrichi ses collections consacrées à André Gide de trois des œuvres exposées :

Illustration de Louis Jou (1927)
-  En auto, vers Marseille, livre d’artiste par Jean-Charles Legros d’après André Gide, don de l’artiste
-  Série de gravures, par Eva Demarelatrous, d’après Si le Grain ne meurt d’André Gide, don de l’artiste
-  Autour des Nourritures terrestres, livre d’artiste par Edith Schmid, 2012, achat des Amis du Musée

Le blog du musée nous apprend aussi que d'autres récentes acquisitions ont rejoint le fonds Gide comme un portrait d'André Gide, par B. Willem (XXème) ou un exemplaire des Nourritures terrestres illustré par Louis Jou (1927).

Il faut aussi saluer le travail de sa conservatrice Brigitte Chimier qui dans l'un des derniers numéros du bulletin de l'association des Amis du Musée a consacré un long article sur "André Gide au Maghreb, entre désir et désert" (Uzès musée vivant, n°45, juin 2012, pp.20-28). A l'aide de nombreux extraits des récits trop méconnus que sont El Hadj et Amyntas, l'auteur prolonge la réflexion engagée en 2004 au musée avec l'exposition "Désir du Sud. André Gide, Rudolph Lehnert et le Maghreb".

Plus récemment Brigitte Chimier revenait sur l'exposition en marge des Journées Charles Gide qui donnait à redécouvrir le talent secret de l'oncle d'André. Dans son article intitulé "Charles Gide dessinateur, le jardin secret de l'économiste" (Uzès musée vivant, n°46, décembre 2012, pp.7-14), elle revient sur la vocation artistique première de l'économiste, ses probables apprentissages du dessin et ses influences.

Rendez-vous en février


Jeudi 7 février à 17h15, dans le cadre de ses Modern French Seminars, la Maison Française d'Oxford accueille Alain Schaffner (Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3) sur le thème "Le romanesque dans Les Faux-Monnayeurs d'André Gide".


Samedi 9 février à 15h, conférence avec projection "Port-Cros, l'île de la Nouvelle Revue Française" par Claire Paulhan à la Médiathèque d'Hyères Les Palmiers (auditorium/entrée libre). "Illustrée par un riche diaporama, cette conférence nous permettra de revivre une page prestigieuse mais peu connue de l'histoire culturelle du XXe siècle, dont la région hyéroise a été le cadre.
Claire Paulhan présentera au public de la Médiathèque son futur ouvrage sur Les Vacances de la NRF à Port-Cros , où les figures de Jean Paulhan, Marcel Arland, Gaston Gallimard, André Gide et Saint-John Perse seront, entre autres, évoquées et illustrées."


Samedi 9 février à 20h30, "La séquestrée de Poitiers" par la compagnie Les Jacquinots à la Maison de la Gibauderie à Poitiers. "En 1901, on découvre dans un hôtel particulier de Poitiers une femme qui serait restée 25 ans enfermée dans sa chambre. Librement inspirés par les écrits d'André Gide, Jean-Marie Augustin ainsi que des archives de presse, les Jacquinots imaginent ici que l'histoire se déroule en 2012. Ils nous proposent un spectacle où vérité, légende, théâtre et vidéo s'entremêlent. Entrée : 3,50 €, 5 €, et 7 €"



Lundi 11 février s'ouvre l'exposition "André Gide. Visages d’un Nobel engagé" aux Archives Départementales de Gironde à Bordeaux. Une exposition dont nous avons déjà parlé ici, à voir jusqu'au 26 avril du lundi au jeudi de 8h30 à 17h et le vendredi de 8h30 à 16h (entrée libre). Des conférences et animations ponctueront le temps de l'exposition, comme par exemple jeudi 21 février une lecture théâtralisée des Nourritures Terrestres par la comédienne Sonia Vollereaux et une conférence de Pierre Masson sur le thème "Gide, des amitiés aux engagements".

 
Du 11 février au 17 juin des lectures et des expositions de correspondances de personnalités célèbres sont programmées à l’espace culturel Louis Vuitton à Paris. Freud, Beauvoir, Sartre, Genet, Joyce ou Duras feront l'objet de rencontres avec des lectures par des comédiens, une vingtaine de lettres issues des collections de l'IMEC seront exposées, tout comme une collection de tableaux du lettrisme. Enfin, une centaine d'ouvrages seront mis à disposition avec, parmi cette "bibliothèque épistolaire" la Correspondance d’André Gide et de Paul Valéry.


Le 26 février le Musée du Jeu de Paume rouvre ses portes avec une rétrospective "Laure Albin Guillot (1879–1962), l’enjeu classique". Un ensemble de 200 épreuves et livres originaux de Laure Albin Guillot, ainsi que des magazines et documents d'époque issus de collections privées et publiques. Parmi lesquelles celles de l’agence Roger-Viollet pour qui la photographe est allée trouver Gide au Vaneau, donnant notamment l'autre célèbre image de Gide sous le masque de Léopardi...


jeudi 31 janvier 2013

Il y a quarante ans : les Cahiers de la Petite Dame

Il y a quelques mois paraissait un Cahier inédit de la Petite Dame, Maria Van Rysselberghe. C'est en 1973 - il y a quarante ans, pour reprendre le titre d'un autre livre de la Petite Dame - qu'a paru le premier volume de ces Notes pour l'histoire authentique d'André Gide, et force est de constater que ce document assez exceptionnel dans l'histoire de la littérature n'a pas tout de suite été tenu pour tel.
Voici par exemple deux articles du Nouvel Observateur n°438 du 2 avril 1973. Si Monique Lange perçoit bien l'auteur qui se cache derrière l'historiographe, Michel Cournot en reste au trivial des Cahiers de la Petite Dame. Ces articles permettent aussi de se rappeler des étonnants arguments de la préface d'André Malraux, dans son style définitivement pâteux, et d'apporter un éclairage amusant sur la passion de Gide pour le cinématographe...



"TEMOIGNAGE

La seule femme à qui l'auteur de « Corydon » pouvait parler le connaissait depuis vingt ans quand elle a commencé à tenir son Journal. « Il est tout un monde dont je ne voudrais rien laisser perdre », écrit-elle. Elle a tenu la gageure et, tout en peignant un portrait plein d'humour et d'amour, elle a fait vivre toute une époque. Monique Lange et Michel Cournot ont lu ce livre, chacun à sa manière.



Gide
à la maison
« Je n'ai eu qu'un souci,
dit «la petite dame» à son ami mourant, vous
peindre dans votre intégrité »
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LES CAHIERS DE LA PETITE DAME 1918-1929
Cahiers Gide, n° 4, préface d'André Malraux.
Gallimard, 462 p., 42 F.
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Maria Van Rysselberghe, « la petite dame », pensait qu'il était de son devoir d'être le « témoin » d'André Gide. En vérité, elle l'adorait, savait rire avec lui et, surtout, le regarder. Il est rare que les « témoins » des grands hommes s'oublient. Or la petite dame s'oublie toujours et le récit de sa vie quotidienne avec Gide est aussi plein d'humour que d'amour : « Il est tout un monde dont je ne voudrais rien laisser perdre », dit-elle. Son seul souci est la vérité objective, l'honnêteté intellectuelle. Et l'amitié, loin de l'aveugler, l'éclaire.
La petite dame connaissait déjà André Gide depuis ving ans lorsqu'elle ouvrit « par devoir » son premier cahier à elle. Elle en a rempli dix-neuf. Elle a été « la femme à qui Gide a pu parler ». Il ne le pouvait pas avec Madeleine, sa propre femme, à qui il avait fait trop de mal : « J'ai fondé mon bonheur sur le malheur d'autrui. » Et ce qui est étonnant, au fil de ce Journal, c'est la délicatesse avec laquelle elle évoque la silhouette meurtrie de Madeleine. Il n'y a pas l'ombre d'une perfidie dans l'image qu'elle, qui -comprend-tout, trace de celle qui-n'a-pas-pu-comprendre. Quelle admirable façon elle a de relater la douleur disproportionnée de Gide lorsque Madeleine brûle ses lettres. « Si j'étais catholique, gémit Madeleine, j'entrerais au couvent. »

Admirable aussi le récit de la décision de Gide de donner à Elisabeth (la fille de la petite dame) un enfant : «Je n'aimerai jamais d'amour qu'une seule femme (Il pensait à Madeleine), lui écrit-il, et je ne puis avoir de vrais désirs que pour les jeunes garçons. Mais je me résigne mal à te voir sans enfant et à n'en pas avoir moi-même. » « Et c'est ainsi qu'un dimanche de juillet, ajoute la petite dame, au bord de la mer, dans la solitude matinale d'un beau jour, fut conçu l'enfant que nous attendons. » L'enfant naît ; c'est une fille. « Déroute absolue devant cette chose inattendue. » Elle s'appelle Catherine.
Et puis, dans ces « Cahiers », contrepoint au « Journal » de Gide, il y a aussi les voyages, les lectures, le thé quotidien, Dieu, Valéry, Cocteau, la musique, le domestique « annamite », l'hypocrisie, le cinéma, l'Afrique du Nord, Martin du Gard, Rivière. André Malraux écrit dans sa préface que ces « Cahiers » sont « un miroir un peu déformant ». Il est amusant de vérifier, à la lecture de cette préface aussi bien qu'à là lecture du «Journal» de Gide, combien ces deux grands hommes, catalyseurs d'une époque, se sont mal aimés, au point même d'être allergiques l'un à l'autre. Malraux relève, par exemple, que « Gide n'a parlé dans son «Journal» ni de Jeanne d'Arc, ni de Napoléon, mais — ce qui est plus troublant — pas davantage de Lénine». Et il souligne, un peu dans l'optique de ceux qui refusent aux homosexuels un engagement politique, que Gide — qui l'a d'ailleurs écrit lui-même — ne s'est jamais intéressé qu'à la religion et à la pédérastie.

Valéry va trop vite

Gide aussi a ses impatiences contre Malraux (et Valéry dont il a du mal à suivre les éblouissants discours). Durant cette fameuse année 1936, il note rageusement : « Toute conversation avec ces deux amis (Malraux et Valéry) reste, pour moi du moins, quelque peu mortifiante, et j'en ressors plutôt accablé qu'exalté. »

Mais revenons à la petite dame, à sa morale libre et généreuse, et au monde qu'elle décrit, anachronique et si moderne — dans le beau sens du terme. Elle ne triche jamais. La littérature et la vie littéraire sont leur pain quotidien et c'est un régal d'entendre Gide s'écrier : « J'ai cinquante et un ans, j'entends me démasquer. » Le malaise où les plonge Proust leur interdit de voir qu'il a tout dit, et Gide se lamente naïvement de ne pas avoir encore publié « Corydon ». Il aurait voulu être le premier.

Un air « en exil »

Le soir, la petite dame et Gide se lisent interminablement des livres qui n'ont pas fait basculer le monde. Malraux n'a pas tort de dire que « le Vaneau » (ainsi le surnomme-t-il) eût publié « la Princesse de Clèves tous les mois, et certainement préféré Schlumberger à Claudel ». Mais leur bonheur littéraire est si grand qu'il leur sera beaucoup pardonné. Il faut les voir vivre sous la plume de la petite dame : « J'avais été frappée du groupe étrange que nous formions : Elisabeth et Marc étaient assis sur mon lit, le dos appuyé au mur, enveloppés d'un grand châle ; Gide, dans ses manteaux, leur faisait face, dans un fauteuil : pour combattre le froid, il avait glissé ses pieds sous le matelas et, pour réchauffer les miens, il était assis dessus. Nous avions je ne sais quel air en exil. »

Parmi les perles de cette vie quotidienne, les rapports avec les « domestiques ». Gide avoue à la petite dame, un soir où le domestique noir a découché : « J'aurais été un excellent maître pour des esclaves; avec des domestiques, je suis toujours embarrassé.» Mais il lui parle aussi de l'amour, de ses amours. et de sa bonne humeur lorsque de jeunes scouts campent dans le jardin.

Au-delà du comique quotidien, ces « Cahiers » nous apportent un regard étonnant sur une époque et une intelligentsia. Ils s'arrêtent malheureusement en 1929. On reste sur sa faim, avec l'envie de suivre la petite dame jusqu'à la mort de Gide. Celui-ci feignait de ne pas savoir qu'elle tenait ce Journal. Elle le lui murmura pourtant sur son lit de mort : « Vous avez toujours déploré de vivre au milieu de muets. Eh bien, sachez que je tiens un Journal de votre vie où j'ai mis tout ce que j'ai pu, n'ayant qu'un souci : vous montrer dans votre intégrité. » Il n'entendit jamais cela, il était trop tard, mais sans doute le savait-il. Quant au lecteur, il devine, à travers ce portrait d'un autre, une personnalité si attachante — celle de la petite dame — qu'il aimerait bien, un jour, lire un livre sur elle.
MONIQUE LANGE


Oncle André
au Marbeuf.
« Gide, pourquoi aimez vous
tant le cinéma ? — Parce que je
l'estime peu »

Dans les remarquables « Notes pour l'histoire authentique d'André Gide », que Maria Van Rysselberghe a écrites de 1918 à 1951, figurent quelques réflexions sur la cinéphilie de Gide.

Que Gide ait été un maniaque du cinéma, nous le savions déjà par son « Journal ». Mais, dans ce «Journal», Gide s'amuse souvent, à propos du cinéma comme à propos de bien des choses, à dévier la conversation. Il évite l'essentiel. Il joue même, en quelque sorte, le dadais très subtil : ainsi, on croirait à première vue que le cinéma a posé à Gide, dans les mois d'hiver surtout, des problèmes d'habillement. Le caleçon long Rasurel de chaud pilou, que portait volontiers Gide par temps très froid afin de ne pas se geler les fesses lorsqu'il parcourait le boulevard Saint-Germain à pas lents, le nez plongé dans un Montaigne, devenait trop calorifère; pour un peu trop encombrant, dès que Gide se retrouvait assis dans la salle chauffée du Marbeuf ou des Ursulines. Tel film de Murnau se résumait alors à la difficulté que rencontrait Gide à ôter son caleçon long autant que possible en catimini sans trop émouvoir les proches spectateurs.
Maria Van Rysselberghe apporte, dans ses « Notes », un témoignage plus posé, moins gamin, et aussi beaucoup plus simple. Lorsque par exemple un film était interdit par la censure, Gide ne trouvait rien de mieux à faire que de louer une salle, de louer une copie du film et d'organiser des projections. Conduite aussi utile que de signer une pétition, conduite en tout cas complémentaire. On voit aussi que l'attachement qu'éprouvait Gide pour Marc Allégret l'incitait à réfléchir sur les valeurs particulières de la création cinématographique. Maria Van Rysselberghe nous dit que Marc Allégret a noté alors, sous la dictée de Gide, des pages que je ne me rappelle pas avoir lues, qui mériteraient sans doute d'être publiées, ou bien republiées si elles n'ont paru que dans une revue.
Surtout, nous apprenons par Maria Van Rysselberghe que Gide cédait à l'habitude si unanimement partagée de tenir, à la sortie du cinéma, ou plus tard, d'interminables conversations au sujet des films, y compris les plus médiocres. Cela est important. Même un homme aussi difficile, aussi réfractaire que Gide subissait la très mystérieuse incubation du cinéma, qui fait que les esprits les plus exigeants se lancent à corps perdu dans des conversations presque dramatiques, à propos de tel acteur, de tel décor ou de tel épisode policier ou sentimental qui, à tout prendre, ne les concernent aucunement.

Autour d'un chocolat

Maria Van Rysselberghe note : « Ce matin, au petit déjeuner, grande discussion entre Gide et Elisabeth au sujet d'un film, « le Chant du prisonnier », qu'ils ont vu chacun de son côté et sur lequel ils sont d'un avis totalement opposé. Gide ne peut admettre ça et je les entends défendre leurs points de vue. Je ne puis m'empêcher de dire à Gide que je n'arrive pas à me rendre compte du tout du critérium de ses jugements quand il parle du cinéma; tantôt il n'envisage que les côtés techniques, éclairage, présentation, etc., tantôt il a des exigences de littérateur et, le plus souvent, il se laisse prendre par le sujet et le jeu des acteurs et consent à être ému et à admirer un film qu'il trouverait détestable comme pièce.
C'est vrai, accorde-t-il, et c'est sans doute la preuve de la piètre estime en laquelle je tiens le cinéma et tout art populaire en général. »
Maria Van Rysselberghe raconte un peu plus loin : « ... Soirée au cinéma. « Le Patriote », grand film avec le fameux acteur allemand Jannings, puis inévitable discussion autour d'un chocolat dans un café des Boulevards. Gide, qui logiquement devrait être le plus intransigeant, est celui qui l'est le moins, sans doute parce qu'il n'attend rien du cinéma. »

Passons sur le négligé apparent de ces notes que Maria Van Rysselberghe écrivait à la va-vite : l'essentiel est qu'elle a vu très bien le fondement du prodigieux engouement du public pour le cinéma — et cela, on ne le dit jamais assez : c'est que, pour parler tant et tant du cinéma, il faut ne pas l'aimer. Il faut le tenir en mépris. La chose est assez inévitable, puisqu'un grand nombre de cinéastes méprisent le cinéma, eux aussi.

Si les gens ne tenaient pas, comme dit clairement André Gide, le cinéma « en piètre estime », jamais ils n'emploieraient leur temps et leurs facultés, comme ils font, à disserter violemment d’œuvres navrantes. Et même, ces œuvres, ils n'en supporteraient pas la vision cinq minutes. S'ils entendaient une fois au théâtre un dialogue aussi mauvais que celui qu'ils admettent au cinéma, ils quitteraient leur fauteuil. S'ils lisaient dans un livre le même dialogue, ils fermeraient le livre. Je ne donne le dialogue que comme élément parmi d'autres. Mais, dans neuf films sur dix, tous les éléments sont du même acabit.

Pourquoi, alors, les admettre, et surtout en discuter si passionnément par la suite ? Pour une raison que ni André Gide ni Maria Van Rysselberghe ne notent : parce que, tout talent mis à part, toute valeur de réflexion ou de création mise à part, la projection d'images discontinues sur l'écran accompagnée de sons d'une nature particulière (et même du temps du muet il y avait, dans la salle, des sons d'une nature particulière qui se mariaient à l'image), cette projection cinématographique envahit l'être entier par des itinéraires que même les techniciens américains ou soviétiques du conditionnement par l'audio-visuel reconnaissent n'avoir pas encore définis et va attaquer des zones décisives qui ne sont pas connues non plus. L'immense décalage de l'estimation du cinéma par rapport aux autres arts repose sur cette action cachée, sur ce mystère.

L'opération Rasurel

Cet exemple du cinéma permet d'autre part de situer respectivement le « Journal » d'André Gide et les «Notes» de Maria Van Rysselberghe. Ce que Maria Van Rysselberghe énonce ouvertement, André Gide

l'a déjà avoué, de son côté, à sa manière, c'est-à-dire par une mise en jeu maligne de la «psycho-pathologie de sa vie quotidienne». Car Gide aurait très bien pu, avant de sortir de chez lui pour aller voir Emil Jannings au cinéma, s'habiller comme il fallait, et prendre un taxi jusqu'au Marbeuf pour ne pas s'enrhumer ; mais non, il prenait soin de mettre un Rasurel long bien trop chaud, à seule fin de se soustraire, par l'ablation rocambolesque et si piquante du Rasurel dans le noir, à l'emprise fort déplaisante de cette lanterne magique que, dans son for intérieur, il n'estimait pas. Puis, s'étant rhabillé, et le Rasurel une fois roulé en boule, ayant payé son tribut au goût et à la raison, André Gide, comme tout un chacun, s'abîmait dans les délices de l'abominable septième art populaire, quitte à s'assommer à la sortie, devant un chocolat pas bon, dans une discussion idiote, avec délices aussi.

A propos, Marlon Brando, dans « le Tango », vraiment génial, non?
MICHEL COURNOT"

mercredi 30 janvier 2013

Du 11 février au 26 avril à Bordeaux



EXPOSITION André GIDE – Visages d’un Nobel engagé

Cette exposition est le fruit d’une étroite collaboration entre la Fondation Catherine Gide et le Conseil général de la Gironde. Conçue et réalisée par Jean-Pierre Prévost représentant la Fondation Catherine Gide, avec le concours des Archives départementales, elle se parcourt comme un album souvenirs, offrant au visiteur une scénographie originale réalisée autour de la vie et de l’oeuvre de cet intellectuel majeur du XXème siècle, Prix Nobel en 1947. Elle sera présentée en salle des voûtes du 11 février au 26 avril 2013, 72/78 cours Balguerie-Stuttenberg à Bordeaux.

Plus de 200 photographies, des textes, des documents d’archives, des vidéos, retracent dans un parcours en trois espaces, la vie peu banale de cet étonnant personnage aux multiples facettes, de cet écrivain influent :

"André Gide et les siens" ou l'esquisse des contours de la singulière famille de l’écrivain : 50 ans de sa vie intime, entouré de ses proches et de ses amis.

"Les engagements d’André Gide" : ses prises de position affirmées dans les domaines politique et social : La Nouvelle Revue Française, la réflexion sur l’homosexualité, l'anticolonialisme, l'antifascisme et la critique des idéologies, les réfugiés...

"André Gide et ses liens amicaux avec la Gironde" : ses affinités littéraires (Montaigne, Montesquieu ...), mais aussi des relations privilégiées avec d'éminentes personnalités bordelaises et du département comme Jacques Rivière, Gabriel Frizeau, Jean-Gustave Tronche, François Mauriac, André Lhote, Alexis Leger..., et ses séjours à Bordeaux.

Une conférence de Pierre Masson, Professeur émérite de l’Université de Nantes, directeur du « Bulletin des amis d’André Gide », éditeur de plusieurs oeuvres de Gide chez Gallimard, dans la collection « La Pléiade », est programmée le 21 février dans l’auditorium des Archives départementales. À cet événement seront associées des lectures de textes théâtralisées interprétées par la comédienne Sonia Vollereau. D’autres animations sur le site le sont prévues pendant la durée de l’exposition.



EXPOSITION André GIDE
Visages d’un Nobel engagé

Entrée libre et gratuite
11 février - 26 avril 2013
72/78 Cours Balguerie-Stuttenberg à Bordeaux
Tél. 05 56 99 66 00
du lundi au jeudi 8h30 à 17 heures
le vendredi de 8h30 à 15 heures

lundi 21 janvier 2013

"Les yeux ouverts" ou la lettre de Serge à Gide


"Bruxelles, mai 1936.

Cher André Gide,

Vous avez présidé naguère à Paris un congrès international d'écrivains réunis pour la défense de la culture, où la question du droit de penser en U.R.S.S. ne se posa qu'à mon propos et, semble‑t‑il, contre la volonté de la majorité des congressistes. J'apprends que vous avez tenté à cette époque certaines démarches pour sauver mes manuscrits retenus à la censure de Moscou. Ils y sont encore avec tous mes papiers personnels, tous mes souvenirs, tous mes travaux ébauchés, tout ce qu'on amasse de papiers précieux en une vie… Du peu que vous avez fait pour moi, comme de l'impartialité dont vous avez fait preuve à l'égard des amis qui me défendaient et auxquels on refusait la parole, je vous remercie. Si mon cas personnel vous intéresse, vous trouverez quelques renseignements à ce sujet dans une lettre à Magdeleine Paz, dont je vous joint copie. Je me tiens d'ailleurs à votre disposition.

Il s'agit peu de vous et moi en réalité dans le grand drame auquel nous participons. Vous êtes venu prendre place parmi les révolutionnaires, André Gide, permettez qu'un communiste vous parle en toute franchise de ce qui nous domine du plus haut. Je me souviens des pages de votre Journal, dans lesquelles vous notiez en 1932 votre adhésion au communisme parce qu'il assure le libre développement de la personnalité. (Je reconstitue de mémoire votre pensée, plus un livre ne me reste et le loisir me fait défaut pour rechercher votre texte.) Je lus ces pages à Moscou avec un sentiment bien contradictoire. Je fus d'abord heureux de vous voir venir au socialisme, vous dont j'avais suivi – d'assez loin – la pensée depuis mes enthousiasmes de jeunesse. Puis, je fus navré du contraste entre vos affirmations et la réalité dans laquelle j'étais plongé. Vos pages de journal me tombaient sous les yeux à une époque où personne autour de moi ne se fût risqué à tenir un journal, dans la conviction que la police politique fût infailliblement venue le chercher quelque nuit… Je dus éprouver à vous lire un sentiment assez analogue à celui des combattants qui, dans la tranchée, recevaient les gazettes de l'arrière et y trouvaient des proses lyriques sur la dernière guerre du droit et cætera… Se pouvait‑il, me demandai‑je, que vous ne sachiez rien de nos luttes, rien de la tragédie d'une révolution ravagée à l'intérieur par la réaction ? Dès lors pas un travailleur ne pouvait émettre une opinion, quelle qu'elle fût et fût‑ce à voix basse, sans être aussitôt chassé du parti, du syndicat, de l'atelier, emprisonné, déporté… Trois années se sont passées depuis, quelles années ! Marquées par les hécatombes qui ont suivi la fin de Kirov, par la déportation en masse d'une partie de la population de Leningrad, par l'emprisonnement de plusieurs milliers de communistes de la première heure, par le surpeuplement des camps de concentration qui sont à coup sûr les plus vastes du monde…

Si je vous comprends vraiment, cher André Gide, votre courage a toujours été de vivre les yeux ouverts. Vous ne pouvez pas les fermer aujourd'hui sur cette réalité – ou vous n'auriez plus le droit moral de dire un mot aux ouvriers pour lesquels le socialisme est bien plus qu'un concept : l'œuvre de leur chair et de leur esprit, le sens même de leur vie.

Condition de la pensée ? Une sèche doctrine, vidée de tout son contenu, durement imposée dans tous les domaines ; et réduite dans tout ce qui s'imprime, sans exception, à la répétition mot à mot ou au plus plat commentaire des propos d'un seul. L'histoire remaniée à fond chaque année, les encyclopédies refondues, les bibliothèques épurées pour rayer partout le nom d'un Trotski, supprimer ou salir d'autres compagnons de Lénine, mettre la science au service de l'agitation du moment, lui faire dénoncer hier la Société des Nations comme un bas instrument de l'impérialisme anglo‑français, lui faire révérer aujourd'hui en la S.D.N. un instrument de paix et de progrès humain… Condition de l'écrivain, c'est‑à‑dire en définitive de l'homme qui fait profession de parler pour beaucoup d'autres qui sont sans voix ? Nous avons vu Gorki remanier ses souvenirs sur Lénine pour faire dire à Lénine, dans la dernière édition, le contraire exactement de ce qu'il disait dans certaine page de la première… Une littérature dirigée dans ses moindres manifestations, un mandarinat littéraire admirablement organisé, grassement rétribué, bien‑pensant comme il sied. Quant aux autres… Qu'est devenu le frère en esprit de notre grand Alexandre Blok, l'auteur d'une Histoire de la pensée russe contemporaine, Ivanov‑Razoumnik ? Il était en prison quand j'y étais, en 33. Est‑il vrai, comme on l'affirme, que le vieux poète symboliste Vladimir Piast ait fini par se suicider en déportation ? Son crime était grand : il versait dans le mysticisme. Mais voici des matérialistes de nuances diverses : qu'est devenu Herman Sandormirski, auteur d'ouvrages réputés sur le fascisme italien, condamné à mort sous l'ancien régime ? Dans quel pénitencier, dans quelle déportation chemine‑t‑il et pour quoi ? Où est Novomiski, lui aussi forçat sous l'ancien régime, initiateur de la première encyclopédie soviétique, condamné récemment à dix ans de camp de concentration – pourquoi ? Ces deux là sont des vétérans anarchistes. Souffrez que je vous nomme aussi des communistes, combattants d'Octobre et intellectuels de grande classe (je souffre assez d'avoir à les nommer) : Anychev, à qui nous devons le seul Essai d'histoire de la guerre civile honnête et clair qu'il y ait en russe ; Gorbatchev, Lélévitch, Vardine, tous les trois critiques et historiens de la littérature. Ces quatre, suspects de sympathie pour la tendance Zinoviev. Camp de concentration. Les suivants sont des trotskistes, les plus durement traités parce qu'ils sont les plus fermes, emprisonnés ou déportés depuis huit ans : Fédor Dingelstedt, professeur d'agronomie à Leningrad, Grégori Yakovino, professeur de sociologie ; notre jeune et grand Solntsev est mort en janvier des suites d'une grève de la faim… Je me borne à nommer ici des écrivains, André Gide, ou il faudrait remplir des pages qui seraient émaillées de noms de héros. Il m'humilie un peu de faire cette concession à l'esprit de caste des gens de plume, pardonnez‑la moi. Qu'est devenu l'exemplaire Bazarov, pionnier du socialisme russe, disparu depuis cinq ans ? Qu'est devenu le fondateur de l'Institut Marx et Engels, Riazanov ? Mort ou vivant après ses longues luttes dans la prison de Verkhnéouralsk, l'historien Soukhanov qui nous a donné une monumentale histoire de la révolution de février 17 ? De quel prix paie‑t‑il le sacrifice de sa conscience qu'on exigea de lui et qu'il eut la faiblesse de consentir ?

La condition humaine ? Vous sentez bien qu'il faut s'arrêter. Aucun péril intérieur ne justifie cette répression insensée, sinon celui qui s'invente dans les ténèbres pour les besoins de la Sûreté Générale. Il est même frappant que le fonctionnement en quelque sorte gratuit d'un formidable appareil policier, faisant des multitudes de victimes, institue dans les pénitenciers soviétiques de véritables écoles de contre‑révolution où les citoyens d'hier se trempent en ennemis de demain. On n'y voit qu'une explication et c'est qu'apeurée devant les conséquences de sa propre politique et habituée à l'exercice d'un pouvoir absolu sur des masses sans droit, la bureaucratie dirigeante a perdu le contrôle d'elle‑même. Il faudrait toucher ici au problème des salaires réels tombés en général extrêmement bas ; à la législation ouvrière dans laquelle la contrainte intervient scandaleusement ; au système des passeports intérieurs qui prive la population du droit de se déplacer ; aux lois spéciales instituant la peine de mort contre les travailleurs et même contre les enfants ; au système des otages qui fait frapper impitoyablement toute une famille pour la faute d'un seul ; à la loi qui punit de mort le travailleur qui tente de franchir la frontière de l'U.R.S.S. sans passeport (retenez qu'il lui est impossible d'obtenir un passeport pour l'étranger) et ordonne la déportation de tous ses proches.

Nous faisons front contre le fascisme. Comment lui barrer la route avec tant de camps de concentration derrière nous ? Le devoir n'est plus simple, vous le voyez, et il n'appartient plus à personne de le simplifier. Nul conformisme nouveau, nul mensonge sacré ne saurait empêcher le suintement de cette plaie. La ligne de défense de la révolution n'est plus uniquement sur la Vistule et à la frontière mandchoue. Le devoir de défendre la révolution à l'intérieur contre le régime réactionnaire qui s'est installé dans la cité prolétarienne, frustrant peu à peu la classe ouvrière de la plus grande partie de ses conquêtes, n'est pas le moins impérieux. En un sens seulement, l'U.R.S.S. demeure la plus grande espérance des hommes de notre temps : c'est que le prolétariat soviétique n'a pas dit son dernier mot.

Il se peut, cher André Gide, que cette lettre amère vous apprenne quelque chose. Je l'espère. Je vous conjure de ne point fermer les yeux. Voyez derrière les nouveaux maréchaux, les propagandes ingénieuses et coûteuses, les parades, les défilés, les congrès – vieux monde, vieux monde que tout cela ! – la réalité d'une révolution atteinte dans ses œuvres vives et qui nous appelle tous à son secours. Concédez‑moi qu'on ne la sert pas en taisant son mal ou en se voilant la face pour l'ignorer.

Nul mieux que vous ne représente cette grande intelligentsia d'Occident qui, si elle a beaucoup fait pour la civilisation, a beaucoup à se faire pardonner du prolétariat pour n'avoir pas compris ce qu'était la guerre de 1914, pour avoir méconnu la révolution russe à ses débuts, dans sa grandeur, pour n'avoir pas assez défendu les libertés ouvrières. Maintenant qu'elle se tourne enfin avec sympathie vers la révolution socialiste incarnée par l'U.R.S.S., il faut bien qu'elle choisisse en son for intérieur entre l'aveuglement et la lucidité. Laissez‑moi vous dire qu'on ne peut servir la classe ouvrière et l'U.R.S.S. qu'en toute lucidité. Laissez‑moi vous demander, au nom de ceux qui, là‑bas, ont tous les courages, d'avoir le courage de cette lucidité.

Victor Serge"

vendredi 18 janvier 2013

Portrait et buste aux enchères


Le 8 février à Londres, Christie's propose une vente d’œuvres impressionnistes et modernes. Le volumineux catalogue donne à voir une sélection d'artistes à découvrir ou a redécouvrir : c'est le principe de cette vente de South Kensington que de permettre aux amateurs de débuter une collection et aux connaisseurs de débusquer des œuvres mineures ou des études de grands noms de l'art.

Théo Van Rysselberghe est représenté - aux côtés de ses amis Signac ou Cross - avec deux œuvres qui nous intéressent tout particulièrement : un portrait peu connu daté de 1915 offert par l'artiste à Jean Shlumberger et l'un des cinq petits tirages en bronze du buste de Gide réalisé par Théo en 1920 (il en existe une version plus grande (51,5cm) qui se trouve au Musée d'Uzès).




Lot 188
THEO VAN RYSSELBERGHE (1862-1926)
André Gide



Bronze avec patine brun foncé,
monté sur une base en marbre,
marque de fondeur "a.rudier. fondeur paris" au dos.
Hauteur : 31cm.
Tiré à cinq exemplaires offerts par l’artiste à ses amis proches
dont André Gide, Jean Schlumberger et Jacques Copeau.

Estimation : 1.700-2.800€








Lot 190
THÉO VAN RYSSELBERGHE (1862-1926)
Portrait d’André Gide


Signé du monogramme de l'artiste 
et daté de "1915" (en bas à droite), 
avec l'inscription "pour Jean Schlumberger, 
ce croquis d’après André Gide" (en bas au centre). Crayon sur papier, 22.3 x 21.3 cm.

Estimation : 3.400-5.600€






Vente Impressionist/Modern
Vendredi 8 Février 2013 à partir de 10h30
85 Old Brompton Road, London

Exposition les 2 et 3 février de 11h à 17h 
et les 4, 5, 6 et 7 février de 9h à 17h

jeudi 17 janvier 2013

Quand Gide refusait de se taire (2/2)

Suite de l'extrait de l'essai de Herbert Lottman intitulé La Rive Gauche (Seuil, 1981) donné dans Le Nouvel Observateur du 29 août 1981. 



"QUAND GIDE REFUSAIT DE SE TAIRE

Dans ses Mémoires, Gustav Regler note qu'en Espagne Malraux lui révéla que Gide lui avait envoyé les épreuves de « Retour » pour avoir son opinion. Malraux répondit — tout au moins à Regler — qu'à son avis il eût mieux valu retarder la publication du livre jusqu'à la fin de la guerre d'Espagne. Gide déclara à Serge qu'Ehrenbourg avait manifestement lu le texte, alors même que l'imprimeur avait été prié de le garder secret ; à quoi Serge répliqua qu'Ehrenbourg était un agent secret soviétique, ou un collaborateur d'agents secrets. (Gide avait demandé à Magdeleine Paz de tenir secrète sa rencontre avec Serge, afin que nul ne pût l'accuser de subir l'influence de Serge. « Tâchez de ne pas être filé », avait recommandé Paz à Serge.)

Serge nota dans son Journal ses impressions de la visite : « Rue Vaneau, un appartement négligé, plein de livres dédicacés, d'objets d'art flottant dans une sorte d'abandon. Tentures et le reste, tout a vieilli, on vit là sans bien voir ce qu'on a, avec de l'attachement pour des souvenirs et des idées dont les choses ne sont plus que des signes ternis... » Serge vit en Gide « une silhouette point alourdie, brune et comme feutrée aussi, une sorte de cape sur l'épaule. Le teint basané, me semble-t-il, la chair vieillie mais lisse et soignée, des épaules larges ».

Pendant tout ce temps, Gide continuait à effectuer de petits changements dans son livre et, avant que Schiffrin ne vienne chercher les dernières épreuves pour les porter chez l'imprimeur, il ajouta une petite phrase à la fin du livre, exprimant l'espoir que l'aide soviétique à l'Espagne républicaine apporterait un changement dans le système soviétique. Lorsque la préface de Gide parut dans « Vendredi », Aragon téléphona pour dire : « Je suis attristé non tant de la réaction probable de nos ennemis que de celle de nos amis. »

Même le fidèle Herbart, qui partageait les sentiments de Gide sans être d'accord avec ses conclusions (il était membre du Parti communiste français), intervint alors. Gide se préparait à accompagner en Espagne une délégation de personnalités françaises, de droite comme de gauche, dans l'espoir de mettre un terme aux combats. Herbart suggéra que Gide aurait davantage d'influence en Espagne si son livre ne paraissait pas avant son voyage. Gide accepta finalement de retarder d'une semaine la publication. Mais la délégation ne quitta jamais Paris (3).

« Retour de l'U.R.S.S. » parut le 5 novembre 1936, dédié à Eugène Dabit (comme « reflets de ce que j'ai vécu et pensé près de lui, avec lui »). Dans l'avant-propos, que Chamson publia dans « Vendredi », Gide expliquait qu'il avait, trois ans auparavant, proclamé son admiration pour l'Union soviétique ; et que, en mars 1936 encore, la « Nouvelle Revue française » avait publié des pages où il disait de nouveau ses sympathies prosoviétiques tout en condamnant ceux qui critiquaient l'U.R.S.S. Mais à présent il devait reconnaître son erreur. Etait-ce lui qui avait changé, ou bien l'Union soviétique ? Dans un cas comme dans l'autre, l'homme lui paraissait plus important que l'Union soviétique elle-même; c'était pour le bien de cette nation qu'il la critiquait. Il déplorait que leurs ennemis communs dussent utiliser ses observations, mais il ne les aurait pas formulées s'il n'avait pensé que l'U.R.S.S. finirait par surmonter ses erreurs.

Le petit livre — soixante-treize pages seulement, si l'on excluait la préface et les annexes — s'ouvrait sur une brève vision des aspects idylliques de son voyage ; les maisons de repos, la chaleur de l'accueil, la beauté naturelle du pays.

Ensuite vient le choc, à la vue des longues files de gens attendant leur tour devant les magasins pour acheter de la marchandise de mauvaise qualité. Même le proverbe persan — qu'il citait en anglais — « Women for duty, boys for pleasure, melons for delight » (Les femmes pour le devoir, les garçons pour le plaisir, les melons pour l'extase) ne s'y justifiait pas, car le melon était mauvais. Il évoquait l'indolence des travailleurs et mettait en doute les statistiques officielles sur la vie dans les fermes collectives. Partout il n'avait trouvé que conformisme des comportements et vantardise. Mais il voyait bien les taudis et la population sous-alimentée derrière les modèles exhibés ; il découvrait une véritable classe sociale inférieure. Il lui semblait qu'en Union soviétique, c'était l'esprit révolutionnaire que l'on jugeait contrerévolutionnaire. Il ne pensait pas que nulle part ailleurs, même en Allemagne nazie, l'esprit fût moins libre. Il racontait comme ses propres déclarations publiques avaient été censurées, relatait les louanges supplémentaires à l'égard de Staline que son interprète avait absolument tenu à insérer dans son télégramme de salutations au dictateur soviétique. La loi personnelle de Staline, poursuivait-il, contredisait absolument les principes communistes. Il avait vu comment l'art était subordonné à l'Etat ; en passant, dans une note en bas de page, il attaquait la législation réprimant l'avortement et l'homosexualité. Il avouait qu'il n'avait pas su comment traiter la réalité soviétique. Ce texte fort bref était suivi du texte des discours qu'il avait prononcés en Union soviétique et d'observations particulières.

On procéda à huit réimpressions de l'ouvrage entre sa publication et septembre 1937, ce qui représentait une diffusion à cent quarante-six mille trois cents exemplaires. D'un jour à l'autre, ce fut une explosion dans la presse, la droite exprimant une joyeuse surprise (bien que, dans « l'Action française », Thierry Maulnier déplorât que la critique de la vie soviétique fût faite au nom d'un « niais égalitarisme... un individualisme anarchisant... »). Le moment venu, Gide allait désavouer l'acclamation que lui prodiguèrent les  conservateurs ; il le fit dans une déclaration intitulée « Il va de soi » et publiée dans « Vendredi », dont les rédacteurs, soulagés, proclamèrent leur « grande joie » à la publier. Trotski félicita Gide pour son honnêteté intellectuelle, le comparant à Malraux, qu'il jugeait « organiquement incapable d'indépendance morale ». Malraux insistait pour qu'on oubliât tout au nom de l'Espagne. « L'intérêt pour la révolution espagnole, cependant, déclara Trotski, n'empêche pas Staline d'exterminer des dizaines de vieux révolutionnaires.»

Bien entendu, la « Pravda » à Moscou et « l'Humanité » à Paris dénoncèrent vigoureusement Gide. Romain Rolland écrivit une lettre à des étrangers qui travaillaient aux Forges Staline, à Magnitogorsk, et que « l'Humanité » publia : « Ce mauvais livre est, d'ailleurs, un livre médiocre », et ainsi de suite.

Et Gide devint ainsi une non-personne. Son nom disparut des publications contrôlées par les communistes et des comités de leurs organisations. On engagea des polémistes pour le vilipender dans les réunions des maisons de la culture, dans les colonnes des organes du Parti et dans divers journaux. Un groupe des Amis de l'Union soviétique l'attaqua et l'invita à répondre — mais lors d'une réunion limitée à la direction de l'organisation, afin que Gide ne pût contaminer la base ; Gide refusa. Aragon demanda à Louis Guilloux, rédacteur littéraire de « Ce soir », de répondre au livre de Gide. Guilloux répondit qu'il ne le pouvait pas, car il était allé en U.R.S.S. sur l'invitation de Gide, et que de toute façon il avait peu de chose à raconter. En lui-même, Guilloux faisait certaines réserves quant à l'attitude de Gide, estimant que son ami aurait dû quitter l'Union soviétique dès qu'il avait eu conscience de la désapprouver. « Pourquoi a-t-il accepté les cadeaux jusqu'à la fin ?» Et puis ce télégramme de louanges adressé à Staline... Jugeant Herbart et Last antistaliniens, Guilloux se demandait même (dans son Journal) si le revirement d'opinion de Gide n'avait pas été prémédité.

Mais Guilloux tint bon. Jean-Richard Bloch, codirecteur avec Aragon de « Ce soir », tenta également de lui faire désavouer Gide. Guilloux confia à son journal que, si Bloch insistait encore, il lui répondrait qu'il ne le ferait pas, précisément parce que Bloch et Aragon souhaitaient tant le lui voir faire. Quelques jours plus tard, il fut licencié ; et Paul Nizan le remplaça. Les conséquences pour Gide étaient prévisibles. Guéhenno le trouva soudain seul. « Cette chaleur des foules dont il s'était senti pendant quelques années environné, cet amour commandé peut-être, mais enfin cet amour qui l'avait un instant porté, il sentait que, sur un ordre encore, il se retirait de lui. » Ce qui blessait Gide, nota Guéhenno dans son Journal, c'était « le silence de ses amis d'hier, la consigne de silence qu'ils observaient ». Guéhenno s'entendit dire par un communiste : « Nous allons laisser Gide mariner un peu. »

Gide confia à Victor Serge que, dès le Congrès international des écrivains, en juin 1935, et en particulier quand il avait eu connaissance de l'affaire Serge, il avait compris que les communistes le trompaient. Serge nota dans son propre Journal que les deux grands actes de courage de Gide avaient consisté dans sa justification de l'homosexualité dans « Corydon » et sa rupture avec l'Union soviétique. Il savait aussi combien Gide avait apprécié le contact avec la foule pendant sa phase communiste. Apercevant Gide sur l'autre trottoir, un jour, Jean Cassou traversa pour le saluer. « Vous osez me serrer la main, quand tout le monde m'attaque ? », s'étonna Gide. Et Cassou, qui se préoccupait uniquement de l'Espagne et voyait dans l'Union soviétique l'unique pays qui aidait l'Espagne, répondit : « Si j'ai le moindre reproche à vous faire, c'est que vous vous êtes préféré », entendant par là que Gide se souciait davantage de sa propre conscience que de leur cause. Gide sourit, ils se serrèrent la main et se séparèrent.

Lors d'un voyage en Espagne lié au projet d'une délégation pour la paix, Pierre Herbart avait emporté un jeu d'épreuves de « Retour de l'U.R.S.S. ». Il les fit lire à Malraux et à Regler, mais aussi à l'agent de propagande soviétique Koltsov. Pendant ce temps, le livre apparaissait à la vitrine des librairies parisiennes : le scandale avait déjà commencé. Et en Espagne, où des déviationnistes qui en avaient bien moins dit ou fait que Gide étaient arrêtés et sommairement exécutés par des agents soviétiques ou des Espagnols commandés par des officiers soviétiques, Herbart se sentit en danger. Il parvint à voir Malraux discrètement, puis à regagner la France. Plus tard, quand Last revint en France, il dut voir Gide en secret, car il se sentait surveillé par ses camarades communistes, pour qui le seul fait de fréquenter Gide constituait un crime (4).

Nulle part la controverse relative au livre de Gide ne fut plus farouche que sur le champ de bataille de « Vendredi », qui représentait un terrain d'entente entre les communistes et leurs amis du Front populaire. De même que le gouvernement de Front populaire s'était formé sans aucun ministre communiste mais bénéficiait du vote communiste à la Chambre des députés, « Vendredi » avait été conçu sans le Parti mais n'aurait pas pu exister sans le soutien de la base (et de la direction) communiste. L'avant-propos de Gide occupait les trois colonnes du milieu de la première page du «Vendredi » du 6 novembre 1936. Le 20 novembre, « Vendredi » publia une lettre de Pierre Herbart se dissociant de certaines déclarations de Gide. Et puis, pendant deux mois complets au cours desquels le petit livre reçut des louanges et des malédictions partout ailleurs, « Vendredi » observa un silence absolu. Pourtant, la publication dans «Vendredi » du texte de Gide avait mis les communistes en rage. Les abonnements et les ventes en kiosques accusèrent une chute alarmante. Si la bataille dont Gide était l'objet n'apparaissait guère dans les pages du journal, elle provoquait des tempêtes dans les bureaux rédactionnels (Paul Nizan et André Wurmser conduisant l'assaut) et la consternation dans les bureaux administratifs. Chamson commençait à se rendre compte qu'en publiant la préface de Gide il avait signé l'arrêt de mort du journal. En publiant d'abord le texte de Gide, ensuite des interventions de ses détracteurs, « Vendredi » avait perdu le soutien d'un camp puis de l'autre, au lieu de les cumuler.

La bataille faisait toujours rage. Car Herbart et Last avaient écrit des articles définissant leur position, qui n'était ni vraiment celle de Gide ni vraiment celle de communistes orthodoxes. Gide en personne porta leurs manuscrits à « Vendredi ». Le jour même, les trois directeurs de « Vendredi », Chamson, Guéhenno et Andrée Viollis, se rendirent chez Gide ; ils lui expliquèrent qu'ils souhaitaient voir leur journal demeurer l'organe du Front populaire ; que les articles d'Herbart et de Last irriteraient non seulement les communistes mais aussi la plupart des membres de l'équipe du journal. On s'entendit sur un compromis : dans un numéro, Gide lancerait un appel à l'aide en faveur de l'Espagne et, en passant, dirait quelque chose de bienveillant à l'égard de l'Union soviétique. Ce devait être le « Il va de soi » du 22 janvier 1937. Et l'article d'Herbart — légèrement mais significativement modifié — paraîtrait la semaine suivante. Quant à la contribution de Jef Last, combattant hollandais de la cause républicaine espagnole et compagnon de Gide, elle ne serait pas publiée du tout. Le moment venu, l'article d'Herbart fut publié sur une page bien clairement divisée en deux : d'un côté, Herbart défendait le livre de son ami et affirmait qu'il était de l'intérêt de la révolution de réfléchir au problème que soulevait Gide ; de l'autre, Nizan démolissait poliment mais fermement « Retour » ; il jugeait Gide contaminé par la notion trotskiste de révolution permanente. Herbart publia ensuite son propre compte rendu de ses expériences soviétiques, « En U.R.S.S. 1936 », pages où il se révélait plus proche encore de son ami (5).

Il y eut un dernier round — ou bien deux ? Lorsque parurent dans « Vendredi » les articles d'Herbart et Nizan, Gide préparait déjà sa propre suite à « Retour ». Il appela ce second opuscule « Retouches à mon Retour de l'U.R.S.S. ». A sa publication, en juillet 1937, « Vendredi » garda de nouveau le silence, et Gide y vit un geste d'amitié, confia-t-il à la « petite dame » car, si le journal avait réagi, c'eût été de façon hostile. Gide présentait le nouveau livre comme sa réponse à ceux qui avaient critiqué son premier livre en toute bonne foi. Nizan lui avait reproché de voir l'U.R.S.S. comme un pays qui ne changeait plus ; bien au contraire, Gide estimait qu'il changeait d'un mois sur l'autre, et pour le pire. Il traçait un parallèle entre les attaques lancées contre « Retour » et les réactions exprimées à ses livres précédents concernant les territoires coloniaux de la France ; ceux qui visitaient l'Union soviétique avec un guide, disait-il, ressemblaient aux voyageurs « accompagnés » de l'Afrique-Equatoriale française. Il avouait n'avoir lu Trotski et Serge qu'après avoir terminé la rédaction de son « Retour de l'U.R.S.S. ». Il confirmait qu'Eugène Dabit avait partagé sa déception concernant l'Union soviétique — ce que les partisans du régime soviétique avaient contesté. Un appendice aux « Retouches » contenait des précisions nouvelles sur les insuffisances économiques et sociales du régime. Il reconnaissait en effet avoir délibérément atténué les coups dans le premier livre.

Et Gide aggrava encore son crime. Il se joignit à Georges Duhamel, Roger Martin du Gard, François Mauriac et Paul Rivet pour adresser un appel télégraphique au gouvernement républicain de l'Espagne, demandant que les prisonniers politiques aient droit à de vrais procès. En vérité, ces prisonniers politiques étaient des militants révolutionnaires de gauche, d'inspiration anarchiste ou trotskiste, que les républicains liquidaient — nous l'avons déjà dit — sur l'ordre de leurs conseillers soviétiques, au nom de l'orthodoxie communiste. Dans les « Izvestia », Ilya Ehrenbourg publia une violente attaque contre ceux qui défendaient « les fascistes et les provocateurs du P.O.U.M. » (mouvement communiste dissident). Très précisément, sa cible était « le nouvel allié des Marocains et des Chemises noires », le « méchant vieillard », le « pleureur de Moscou ».

Gide demanda de pouvoir répondre dans « Vendredi » à l'attaque personnelle d'Ehrenbourg. La direction refusa. Gide donna son texte à la revue indépendante de gauche « la Flèche », que dirigeait Gaston Bergery — politicien non conformiste qui termina ensuite sa carrière comme ambassadeur du gouvernement de Vichy. Gide écrivait dans sa réponse que, si lui et ses camarades écrivains avaient demandé au gouvernement espagnol d'accorder un jugement véritable et juste aux dissidents, c'était parce qu'ils continuaient à respecter le gouvernement. Ils n'auraient pas adressé une pareille requête à Franco. « Vendredi » entra tout de même dans l'arène. Dans une lettre ouverte à Gide, publiée dans le numéro du 17 décembre 1937, Jean Guéhenno accusa Gide de ne voir la politique qu'en relation avec sa propre personne ; à « Vendredi », poursuivait-il, la révolution venait en premier. Ils avaient refusé de publier la réponse de Gide au nom de la responsabilité et du Front populaire. En faisant leur journal, expliquait-il, ils n'écrivaient pas leur biographie mais servaient une cause.

Cette fois, Gide répondit à Guéhenno, et « Vendredi » ne put refuser de publier son texte. « Dans sa lettre un peu longue mais si révélatrice, commençait Gide, Guéhenno parle beaucoup trop de sa personne et de la mienne ; et trouve le moyen, en quatre colonnes, de ne parler pas du tout de ce dont il s'agit. » (6).

HERBERT LOTTMAN


(3) Entretien avec M. et Mme André Chamson. André Gide, « Journal (1889-1939) », Paris, 1948 ; Jean Guéhenno, « Journal d'une "révolution" (1937-1938) », Paris, 1939 Louis Guilloux, « Carnets (1921-1944) », Paris, 1978 ; Lucie Mazauric, « Vive le Front populaire ! », Paris, 1976 ; Gustav Regler, « le Glaive et le Fourreau », Paris, 1960 ; Maria van Rysselberghe, « les Cahiers de la petite dame » (1929-1937), « Cahiers André Gide 5 », Paris, 1974 ; Victor Serge, « Mémoires d'un révolutionnaire (1901-1941) », Paris, 1978, et « Pages de Journal », « les Temps modernes », Paris, juin 1949.
(4) Entretien avec Jean Cassou. André Gide, « Retour de l'U.R.S.S. », Paris, 1936 ; Jean Guéhenno, « Journal d'une "révolution" (1937-1938) », Paris, 1939 ; Louis Guilloux, « Carnets (1921-1944) », Paris, 1978 ; Fred Kupferman, « Au pays des soviets : le voyage français en Union soviétique (1917-1939) », Paris, 1979 ; Maria van Rysselberghe, « les Cahiers de la petite dame » (1929-1937), « Cahiers André Gide 5 », Paris, 1974 ; « les Cahiers de la petite dame » (1937-1945), « Cahiers André Gide 6 », Paris, 1975 ; André Wurmser, « Fidèlement vôtre », Paris 1979 ; Victor Serge,
« Pages de Journal », « les Temps modernes », Paris, juin 1949. Dossiers Gide (coupures de presse), bibliothèque Jacques Doucet, Paris.
(5) Entretien avec M. et Mme André Chamson. Maria van Rysselberghe, « les Cahiers de la petite dame » (1929-1937), « Cahiers André Gide 5 », Paris, 1974. « Vendredi », Paris, 1936-1937. Dossiers Gide (coupures de presse), bibliothèque Jacques Doucet, Paris.
(6) André Gide, « Littérature engagée », Paris, 1950; André Gide, « Retouches à mon Retour de l'U.R.S.S. », Paris, 1937; Jean Guéhenno, « Journal d'une "révolution" (1937-1938) », Paris, 1939 ; Maria van Rysselberghe, « les Cahiers de la petite dame » (1937-1945), « Cahiers André Gide 6 », Paris, 1975."