dimanche 27 septembre 2015

Vente de la bibliothèque de Stéphane Mallarmé

Le 15 octobre à Paris aura lieu la vente De la bibliothèque de Stéphane Mallarmé, par Sotheby's. Parvenus jusqu'à nous par Geneviève Mallarmé, puis son gendre Edmond Bonniot, et enfin l'exécuteur testamentaire de celui-ci, ce sont de nombreux manuscrits, lettres, belles éditions des œuvres de Mallarmé et ouvrages à lui envoyés qui seront dispersés. Il faut noter qu'à la bibliothèque de Stéphane Mallarmé lui-même, les descendants et spécialistes, dont Bertrand Marchal, auteur de la préface du catalogue, ont ajouté des pièces au fil des ans pour constituer la collection telle qu'elle se présente.

On notera ainsi trois livres envoyés par Gide au « maître » Mallarmé : les Poésies d'André Walter, les Cahiers d'André Walter, et le Voyage d'Urien. Mais aussi plusieurs lettres de Valéry, à Louÿs notamment.


Lot 47 
[Gide, André]
LES POÉSIES D’ANDRÉ WALTER. PARIS, LIBRAIRIE DE L’ART INDÉPENDANT, 1892.
In-8 carré (190 x 150 mm). Broché. Couverture blanche (bleutée sur les vélins).
Premier plat conservé, détaché et restauré, petite mouillure à l'envoi. Le "beau premier exemplaire" de Mallarmé (n° 1) sur Japon.
Edition originale du premier recueil de poésies de Gide.
Exemplaire n° 1, premier des 10 sur Japon, avant 180 sur vélin teinté (Naville mentionne aussi un ou 2 exemplaires sur Chine, hors commerce). Numéroté par Gide, avec son monogramme A.W. pour "André Walter".
Envoi autographe signé sur la page de faux-titre à l’encre violette :
"À Monsieur Stéphane Mallarmé, notre maître. En hommage, André Gide".
Le lendemain de sa présentation à Mallarmé, par l'intermédiaire de Maurice Barrès, le lundi 2 février 1891 au banquet Moréas, Gide déposa rue de Rome les Cahiers d’André Walter qui venaient de paraître chez Perrin. Ce fut le début d’une amitié exemplaire. Un an plus tard, quand il reçoit cet exemplaire des Poésies d’André Walter, Mallarmé lui écrit le 17 mai 1892 : "Très rare, mon ami Gide ; ce recueil poétique d’André Walter. L’impression que je perçois, beaucoup d’un clavecin, grêle mais toujours accordé ; et cette double main, la même parfois ou de rêveur jumeaux, qui vient s’y ressouvenir, me charme particulièrement, par son duo perpétué : si aigü, si familier". Évoquant ensuite l’envoi de son disciple, il continue : "Il faut vous remercier aussi de l’attention qui me sourit en l’envoi de ce beau premier exemplaire ; donc je vous presse la main, où vous êtes…"
Références : Naville, Bibliographie des écrits d’André Gide, 1949, n° IV. -- Correspondance, V, p. 80 (voir aussi IV/1, p. 191 et n. 1).
[On joint, du même :]
Les Cahiers d'André Walter. Œuvre posthume. Paris, Librairie Académique Didier -- Perrin et Cie, 1891.
In-12. Broché. Modeste exemplaire, usagé, premier plat détaché, rousseurs.Edition originale. Le tirage très restreint de ce premier livre de Gide fut presque totalement détruit par lui. La notice signée "P.C." [Pierre Chrysis] est de Pierre Louÿs (Naville, n° I).
Probablement l'exemplaire de Mallarmé. On sait que Gide déposa un exemplaire des Cahiers d'André Walter chez Mallarmé le 4 février 1891, sans envoi, accompagné de cette lettre : "J'hésitais, Monsieur, à vous laisser ce livre, triste enfant d'une nuit d'Idumée. J'aurais voulu le protéger, près de vous par quelques paroles." Mallarmé remercia Gide (ainsi qu'en témoigne le "R" pour "Répondu" au crayon bleu sur la couverture) en l'incitant à venir à ses Mardis pour apposer une dédicace manuscrite sur l'exemplaire.
Estimation : 10.000-15.000€ 


Lot 48
Gide, André -- Maurice Denis
LE VOYAGE D’URIEN. PARIS, LIBRAIRIE DE L’ART INDÉPENDANT, 1893.
Exceptionnel exemplaire de Mallarmé. In-8 carré (201 x 190 mm). Broché, couverture rempliée. Sous chemise en demi-box à bande beige et étui bordé d'Alix.
Edition originale.
Exemplaire n° 1. Premier des 300 exemplaires sur Hollande.
Envoi autographe signé, contresigné par Maurice Denis :
"À Monsieur Stéphane Mallarmé
en hommage
André Gide
Maurice Denis
".
Premier livre illustré par Maurice Denis : un bois sur la couverture et 30 lithographies originales en camaïeu, dont 2 à pleine page.
Un des plus beaux livres illustrés symbolistes. Gide avait rencontré Maurice Denis par l’intermédiaire de Jacques-Émile Blanche et de son éditeur Edmond Bailly. Comme bien des Nabis, le jeune Maurice Denis rêvait d'approcher Mallarmé. Peut-être l’envoi de son ami Gide a-t-il aidé sa carrière, puisque un an après Le Voyage d’Urien -- peut-on y voir une conséquence de cet envoi ? -- il illustrera Mallarmé : d’abord son "Petit Air" dans la revue L’Épreuve (décembre 1994 ; voir lot 231), puis le poème Apparition mis en musique par André Rossignol, illustré en 1894 d’une lithographie aux trois couleurs de l’artiste.
Le Voyage d'Urien est un des grands livres illustrés dans la tradition du livre de peintre, inaugurée par Charles Cros et Stéphane Mallarmé en 1874. La collaboration entre le peintre et l'auteur, âgés respectivement de 22 et 23 ans, fut des plus étroites. "Ce livre est la trace la plus accentuée du Symbolisme, la ratification par les Nabis du principe du livre de dialogue" (Y. Peyré, Peinture et Poésie. Le Dialogue par le livre, 2001, p. 106).
Après la lecture de l’ouvrage, Mallarmé adresse cette lettre élogieuse à son jeune disciple : "Vous avez fait, avec Le Voyage d’Urien, quelque chose de solitaire ; qui restera, entre Poe et de rares, une de mes lectures. Je ne sache qu’on soit parti jamais, avec autant, disons, de naturel, selon un fil de fiction ténu et pur ; comme le vôtre qui mène à la totalité du Songe ! […] Or, satisfaction suprême, on est conscient du sortilège. Tel groupe de mots apparu sans faste, hante parmi les très beaux qui jamais se soient écrits. Vous deviez faire cela, Gide pensif et musical ; rien ne me surprend, excepté peut-être une prestesse et une exactitude dans les analogies, que je ne devinais à personne". Se référant au numéro de l’exemplaire, il ajoute : "comme je suis touché d’un certain numéro 1, authentique s’il cote l’admiration." A l’intention de Maurice Denis, il poursuit : "remerciez M. Denis ; sa décoration d’une étrange suavité, magistrale et ingénue !"
Parce que Le Voyage d'Urien relate notamment une chasse aux eiders le long des falaises du Spitzberg, Mallarmé demanda à Gide s'il avait fait un voyage dans les régions polaires ; à une réponse négative, Mallarmé répondit : "Vous m’aviez fait grand’peur ! Je craignais que vous n’y fussiez allé !" (Martin, I, p. 193).
Exposition : Mallarmé, Musée d'Orsay, 1998, n° 259.
Références : Naville, Bibliographie des écrits d’André Gide, 1949, VI. -- Martin, André Gide, Fayard, 1998. -- Mallarmé, Correspondance, VI, p. 102.
Estimation : 20.000-30.000€


Vente :
Jeudi 15 octobre 2015
Première session : 10h30
Deuxième session : 14h30

Exposition : 
Samedi 10 octobre 10h-18h
Lundi 12 octobre10h-18h
Mardi 13 octobre10h - 18h
Mercredi 14 octobre10h-18h


Visite au musée d'Uzès

 
Visite au musée d'Uzès


Depuis le 27 juin et jusqu'au 11 octobre, le musée d'Uzès présente une exposition intitulée « André Gide et Uzès. Aux origines de la famille Gide ». Un choix d'objets, de documents et de photographies en noir et blanc signées Jean-Pierre Loubat remplace donc l'exposition permanente dans les vitrines de la salle Gide du musée.

Mais avant d'arriver à cette salle, la dernière du musée qui fait donc un peu figure de cerise sur le gâteau de la visite, un mot des autres parties du musée. Ce n'est pas la chaleur – 29 degrés le jour de notre visite, à en croire un thermomètre posé dans un coin – qui étouffe la scénographie, mais bien le flagrant manque de moyens qui sont donnés au musée.


 Des panneaux anciens flanqués contre les murs : le musée d'Uzès 
est moins bien signalé que le musée du bonbon Haribo...

 
Sans doute est-ce là encore un signe du peu de cas qui est fait de la culture dans cette ville, toute tournée vers le tourisme de masse, avec la saleté et les arnaques qui en découlent. Au milieu des hordes de touristes qui promènent leur ennui dans les boutiques vendant de l'huile d'olive espagnole, des vêtements fabriqués au Bengladesh ou des céramiques provençalo-chinoises, les parcelles d'humanisme encore émergées comme celle-ci se font rares. Ainsi le so-called « musée » de l'industriel Haribo (en réalité une boutique d'usine avec trois attractions dignes d'un Disneyland pakistanais) est mieux signalé que le musée municipal !

On voit bien que les collections ont grandi, ont pris au fil des ans de nouvelles directions, signe d'un musée vivant et dynamique, mais qui serait comme un Bernard l'hermite à qui l'on refuserait une coquille à sa taille. Le mobilier de présentation a certes un charme vieillot, mais on a presque envie de pleurer devant la nappe en papier utilisée pour le fond de certaine vitrine. Quel admirable courage il faut pour porter tous ces trésors à bout de bras, à bout de cœur et d'intelligence !


 Le monument a la mémoire de Jacques d'Uzès, mort au Congo


Les armoires peintes, les céramiques... La chaleur de bête ne permet pas de s'attarder sur tout, hélas, comme sur cette mesure de drapier semblable à celles que les ancêtres de Gide ont pu manier. Devant le grand portrait de la duchesse d'Uzès, l'histoire de l'expédition au Congo de son fils, Jacques de Crussol, en 1892 : le jeune duc mourra là-bas à l'âge de 24 ans. Sa mère fera publier sa correspondance du Congo et érigera un monument à sa mémoire sur le parvis de la cathédrale.

Le groupe représente le duc à la proue d'une pirogue propulsée par quatre pagayeurs. Il est du sculpteur René de Saint-Marceaux (dont l'épouse Marguerite, dite « Meg » tenait le salon qui servit de modèle à celui des Verdurin). Il n'en reste que des photographies : le bronze a été fondu lors de la seconde guerre mondiale. Gide, qui a dû passer souvent près du monument, retrouvera le souvenir du jeune duc au Congo en embarquant à bord du Jacques d'Uzès pour rejoindre le lac Tchad.


 La salle Charles et André Gide


L'une des malles de Gide au Congo se trouve d'ailleurs dans la « Salle Charles et André Gide » du musée d'Uzès. Elle a été retrouvée par l'écrivain Jean-Pierre Faye, qui occupe désormais l'appartement de Gide au Vaneau, dans les caves de l'immeuble, avec tout son contenu bien plié et rangé depuis 1926 ! Dans une autre vitrine, une redingote de Gide a désormais son double de papier réalisé par l'artiste Mireille Laborie.


Les foulards offerts à Gide par la Petite Dame,
puis par Elisabeth Van Rysselberghe au musée

 
Juste au dessous, deux foulards offerts par Elisabeth Van Rysselberghe au musée en 1973. Celle-ci explique dans un petit mot que ces carrés d'étoffe lui furent offerts par Maria Van Rysselberghe, « dont l'un chinois, le bleu et blanc, date de l'exposition de 1900 ». La canne de Jammes n'est pas là : elle a fait place à l'exposition qui se concentre sur les passages de Gide à Uzès, et le travail du photographe Jean-Pierre Loubat qui est retourné sur les lieux gidiens de la cité mais aussi à la Villa des Sources, propriété de Charles Gide à Bellegarde, où le temps semble s'être arrêté...


 Le cahier de dessins du jeune André Gide


On y trouvera les portraits des Gide magistrats, l'évocation de l'appartement de la grand-mère Clémence, un acte juridique signé par Tancrède Gide, dont les états de service n'étaient pas fameux à en croire les témoignages recopiés par son fils Charles... Cela ne surprend pas : le discret Paul, le père d'André, est absent. Mais on aperçoit le visage de Marguerite de Charnisay, née Verdier de Flaux : la cousine mordue à l'épaule par le tout jeune André. Le petit André qui aimait à attraper les papillons (son filet en témoigne) mais aussi à en inventer de flamboyants dans son cahier de dessins.

Plus que quelques jours, donc, pour voir cette exposition « André Gide et Uzès. Aux racines de la famille Gide ». Mais un ouvrage du même nom, publié avec l'aide la Fondation Catherine Gide, permettra de la prolonger. On y retrouvera par exemple le texte d'une conférence prononcée en 77 à Uzès par Daniel Moutote, d'utiles tableaux généalogiques, un article de la baronne de Charnisay écrit à la mort de Charles Gide... Ce livret accompagnera la nouvelle édition du catalogue de la collection Gide du musée, pour les acquisitions 1994-2014.


André Gide et Uzès. Aux racines de la famille Gide
Exposition jusqu'au 11 octobre au Musée Georges Borias


Les catalogues André Gide et Uzès. Aux racines de la famille Gide (2015) 
et Collection André Gide, acquisitions 1994-2014 (2015), 
sont disponibles au musée et par correspondance





lundi 7 septembre 2015

Le Roi Candaule à l'Opéra des Flandres en 2016

Si le théâtre de Gide connaît un purgatoire, il n'en est pas de même pour ses œuvres mises en musique. Cela grâce à des compositeurs qui ont su apporter leur originalité formelle aux histoires tressées par Gide sur des bases ultra-classiques. Ainsi Perséphone, psalmodiée façon Stravinsky, encore donnée à entendre et à voir récemment, ou le Roi Candaule de Zemlinsky à nouveau monté l'année prochaine par l'Opéra des Flandres, après une version impressionnante vue en 2012 au Teatro Massimo à Palerme.

Cette production promet d'être tout aussi étonnante puisque la mise en scène sera signée de l'Ukrainien Andriy Zholdak. La direction sera assurée par Dmitri Jurowsk, avec le ténor Dmitry Golovnine en Candaule, la soprano Elisabet Strid en Nyssia et le baryton-basse Gidon Saks en Gygès. La billetterie ouvrira en novembre pour des représentations du 25 mars au 3 avril à Anvers puis du 13 au 24 avril 2016 à Gand.

dimanche 30 août 2015

Le Café de Gide, par Hamid Grine


Lors de sa parution en Algérie en 2008, il avait été question ici même du Café de Gide, livre d'Hamid Grine évoquant le souvenir mêlé de Gide et de Biskra. Toutes les tentatives pour se procurer le livre étaient restées vaines, les Editions Alpha ne réussissant pas à le diffuser dans un système éditorial français désormais tenu par des marchands de yaourts. 

Même après le succès de Camus dans le narguilé (Editions Après la lune, 2011), seul ouvrage de Grine disponible en France en version papier, avec La Nuit du henné (Editions Alpha, 2007), disponible en version numérique, Le Café de Gide restait introuvable.

Mais c'était sans compter sur la solidarité du groupe e-gide de Facebook ! Grâce aux membres du groupe, quelques exemplaires ont pu être acheminés d'Oran et Alger, à Bruxelles, via Avignon, pour poursuivre leur course dans la Creuse et en Normandie. Que tous les maillons de cette chaîne littéraire soient ici remerciés.


Hamid Grine, Le Café de Gide, 
Editions Alpha, Alger, 2008


Le Café de Gide entraîne le lecteur du côté de Biskra. Car c'est la ville et ses habitants, à l'époque du passage de Gide, dans les années 60 et de nos jours, qui sont au cœur de ce récit. Un coup de fil replonge le narrateur, Azzouz, dans son enfance à Biskra, lorsque son professeur de français prononce ce nom qu'il entend pour la première fois. Certains camarades de classe connaissent « le Café de Gide », s'imaginant même qu'il s'agit du nom du propriétaire des lieux...

— Non, Hamma, André Gide n'avait pas de café, c'était un écrivain. Tu comprends ? Un homme qui écrit des livres et non un cafetier.
Son ton était très doux, comme une caresse. On crevait de jalousie, alors que le cancre, nullement conscient de l'honneur qu'elle lui faisait en concentrant son attention sur lui, ne voulait pas lâcher le morceau :
— Mais si Madame, il a un café au M'cid. Pourquoi alors l'appeler le Café de Gide s'il ne lui appartient pas ? martelait-il avec l'entêtement du mauvais élève qui trouve enfin l'occasion de briller à son tour. Refusant de s'embarquer dans une polémique avec un élève qui prenait Gide pour un cafetier, Mme Varennes prit un ton encore plus doux, doucereux même, celui que prennent les adultes quand ils s'adressent aux petits enfants :
— Mais oui, tu as raison Hamma, tout à fait raison... Puis, se détournant de lui, en le payant d'un sourire pour son audace, elle nous fit la leçon :
— André Gide est un grand, très grand écrivain. Il a été prix Nobel en 1947, c'est-à-dire qu'il a eu une consécration mondiale. Pour parler un langage que vous comprendrez aisément, je dirai qu'il a eu la Coupe du monde des écrivains. Mais ce n'est pas à cause de ça que je voulais vous le faire connaître. C'est le premier écrivain Français qui a vécu et aimé notre ville à la fin du siècle der­nier et au début du nôtre...

(Hamid Grine, Le Café de Gide, Editions Alpha, 2008, p.31)

Avant même de lire la première ligne d'un livre de Gide, Azzouz est fasciné par cet écrivain célèbre qui s'est intéressé à sa ville, à lui, d'une certaine manière. Avant de lire Gide, il est avide de voir Biskra par les yeux de l'écrivain, comprendre ce qui a pu le séduire dans cette ville où il se sent à l'étroit, appelé vers un autre destin, se sentant différent des autres garçons de son âge, comme Gide avait pu l'être avant lui.

J'avais envie de respirer un autre air que celui d'un quotidien banal. J'avais mille désirs, mille besoins, mille fantasmes, mille élans. Dans la réalité tout se transformait en frustration. Quand la réalité n'est pas conforme à nos aspirations, on vit une autre vie rêvée peuplée de tout ce qui nous manque. C'est là que j'ai appris que les frustrations développent les facultés créatives. L'abondance pourrit l'esprit. La pénurie le nourrit. C'est pour cela, sans doute, que je me nourrissais de Gide, m'accrochait à Gide. Je le cherchais pour me retrouver. Savoir ce qu'il avait fait pour savoir ce que je ferais, savoir comment il avait vécu pour que j'apprenne de lui comment vivre. Marcher sur ses pas, c'est déjà lui ressembler. Je voulais savourer chaque endroit qu'avait connu Gide, m'imprégner longuement des paysages et des objets qu'il avait visités et aimés. Etablir une parenté avec lui, au-delà du temps, c'est chercher un modèle dans une Algérie qui ne m'en offrait aucun. Ou plutôt aucun qui séduisait mon adolescence bercée uniquement par les chants révolutionnaires.
(Hamid Grine, Le Café de Gide, Editions Alpha, 2008, p.40)
Grâce au père d'un camarade qui a connu Gide, Azzouz se transforme en détective, traquant l'ombre furtive du gaouari – l'Européen – au Jardin Landon, à la palmeraie Ouardi, à l'Hôtel Oasis et bien sûr dans ce café à l'écart de l'agitation, où Gide venait se mélanger aux Biskris (et dont un commentateur du blog nous avait donné il y a quelques années une description). Et où le père de son ami l'accompagnait :

— Ce n'est pas facile de revenir sur cette époque, reprit le père. Dans ce café où nous sommes, il y avait, à la tombée du soir, des conteurs populaires qui nous racontaient des histoires magnifiques, avec toujours une morale au final. Le conteur, meddah comme on dit, était souvent accompagné par un flûtiste qui tirait des airs tristes de son instrument. J'essayais de traduire à M. Gide l'essentiel des paroles. Eh oui, à chaque fois, il était émerveillé par la beauté et la subtilité morale des fables.
[...] Ce que je peux te dire, c'est que M. Gide était un grand monsieur d'une exquise politesse. Eh oui, des gens comme lui on n'en voit plus maintenant. A l'époque, alors que nous étions traités comme des bêtes, lui n'élevait même pas la voix sur nous. Par exemple, quand on venait à ce café, qu'il était bien servi ou mal servi, qu'on le faisait attendre ou pas, il accueillait tout avec le sourire. Discret, il avait toujours à la main un livre qu'il faisait semblant de lire à la lumière des bougies. Ainsi, pensait-il se faire oublier dans ce lieu qui ne voyait que rarement des consommateurs européens. Il sourit, sans doute à un souvenir très doux à son cœur, puis murmura comme s'il parlait à lui-même :
— M. Gide n'était pas très disert, eh oui, il restait parfois de longues heures à contempler le mausolée blanc de Sidi Zarzour et plus loin, tout au fond, la chaîne des Aurès dont il devinait l'extraordinaire masse sombre et majestueuse. Joignant le geste à la parole, il nous indiqua du doigt le magnifique paysage qui s'offrait au regard de l'écrivain. Si beau fût-il, je le regardais à peine, subjugué que j'étais par les paroles de Aïssa.

(Hamid Grine, Le Café de Gide, Editions Alpha, 2008, p.54-55)

Ce sont les souvenirs de ce témoin d'une époque engloutie qui ramèneront le narrateur à Biskra, bien des années après qu'il a quitté la ville. Mais de l'enfance du narrateur, il ne reste déjà plus grand chose. Alors, du passage de Gide... En 2002, en partie défigurée par ce que le narrateur, urbaniste, appelle drôlement « des maisons cubiques », la ville ne ressemble plus à ce qu'il a connu dans les années soixante.

Azzouz avance dans les ruines de l'Hôtel Oasis. Au Jardin Landon, il retrouve un ancien camarade qui essaie de sauver ce qui peut l'être des espèces rares qui poussaient là. Même l'ami dont le père avait connu Gide est mort. Il lui a pourtant laissé un document de grande valeur qui permettra, une dernière fois, de remonter le temps : le journal de ce petit garçon qui, en décembre 1903, rencontre André et Madeleine Gide à Biskra.



jeudi 27 août 2015

Correspondance Gide - Laurens

La parution de la Correspondance Gide-Laurens, édition établie par Pierre Masson et Jean-Michel Wittmann, est annoncée pour le 10 septembre prochain par les Presses Universitaires de Lyon. Présentation de l'éditeur :


Les 130 lettres rassemblées dans cette édition retracent l’histoire d’une longue amitié : celle de l’écrivain André Gide pour Paul-Albert Laurens, peintre tout comme son père, le célèbre Jean-Paul Laurens.

Lorsque, après le « bachot », le jeune André Gide est introduit dans l’atelier des Laurens, c’est tout un monde d’artistes et d’écrivains qui s’offre à lui. Mais Gide, orphelin de père, trouve surtout chez eux une seconde famille.

Au cours de leur voyage en Afrique du Nord en 1893 et 1894 – épisode décisif longuement évoqué dans Si le grain ne meurt, et auquel les lettres ici rassemblées apportent quantité d’éclairages inédits – Paul-Albert et André partagent leurs découvertes touristiques et sexuelles et nouent une relation véritablement fraternelle, au point d’en faire une des plus durables et profondes que Gide ait connues. Une amitié qui durera jusqu’à la mort de Laurens, en 1934.

LES AUTEURS
Pierre Masson est professeur émérite à l’Université de Nantes. Directeur du Bulletin des Amis d’André Gide, il a édité une douzaine de correspondances de Gide, et édité ou dirigé les quatre derniers volumes des oeuvres de Gide dans la Pléiade.
Jean-Michel Wittmann est professeur à l’Université de Lorraine. Directeur du Centre d’études gidiennes, auteur de plusieurs études sur Gide, il a participé à l’édition des oeuvres romanesques de Gide dans la Pléiade et codirigé avec Pierre Masson le Dictionnaire Gide (Classiques Garnier).

ANDRÉ GIDE : TEXTES ET CORRESPONDANCES
Collection fondée par Claude Martin, dirigée par Pierre Masson

Cette collection dédiée à André Gide rassemble des correspondances et autres écrits, pour la plupart inédits, et quelques essais consacrés à ce « contemporain capital ».
L’abondante correspondance de Gide, fût-elle avec des auteurs et critiques (Henri de Régnier, André Ruyters, Jean Amrouche) ou avec des acteurs de la vie politique (Eugène Rouart, Léon Blum), apporte un éclairage nouveau et des témoignages précieux sur l’auteur et son époque.

ANDRÉ GIDE & PAUL-ALBERT LAURENS
CORRESPONDANCE (1891-1934)
Édition établie par Pierre Masson
et Jean-Michel Wittmann
2015 - 236 p. - 15 x 21 cm - 20 €
ISBN : 978-2-7297-0894-8 

lundi 24 août 2015

Balade dans la vallée d'Eure


L'arrivée de la sempiternelle sultane annonçait la fin des déjeuners à Uzès. « Que ces repas duraient longtemps, pour moi toujours si impatient de sortir ! J’aimais passionnément la campagne aux environs d’Uzès, la vallée de la Fontaine d’Eure et, par-dessus tout, la garrigue. » Ces quelques photographies prises en août 2015 illustrent ces pages de Si le grain ne meurt.


 Au pied d'Uzès, la vallée d'Eure


La Fontaine d'Eure jaillit au pied d'Uzès, dans la vallée d'Eure. Il s'agit d'un ensemble d'une dizaine de sources alimentées par la nappe aquifère du massif calcaire voisin, captées par les Romains pour alimenter Nîmes en eau potable (et enjambant au passage le Gardon par le célèbre Pont du Gard). Gide la confond dans son récit avec la rivière qui coule au fond de cette même vallée, et qu'elle alimente désormais, l'Alzon. 



 La source d'Eure rejoint désormais l'Alzon


Pourtant, les deux eaux n'ont pas du tout le même aspect : l'eau claire et jaillissante de la source se mêle en partie aux eaux lentes et émeraude de l'Alzon, sans parvenir à les éclaircir. En partie seulement car deux captages réalisés en 1990 et 1992 permettent d'alimenter Uzès en eau potable, à raison de  3 900 m3 par jour (environ 45 litres par seconde).


L’Alzon est une rivière de 20 km, de sa source à Masmolène 
jusqu’à son confluent avec le Gardon à Collias


Face à Uzès, de l'autre côté de la vallée, la garrigue hérissée de rochers n'est plus abroutie par les troupeaux. Il faut donc imaginer une végétation plus rase qui, du temps de Gide, la rendait plus accessible, et propice à la chasse aux scorpions et scolopendres. 



 Les rochers dominant l'autre versant de la vallée d'Eure


Mis au jour en 1991, un bassin de régulation montre comment l'eau de la source coulait en parallèle de celle de la rivière. Derrière, la garrigue où Gide se promenait, aujourd'hui couverte d'arbustes.


Bassin de régulation et garrigue


Plusieurs moulins ponctuaient la vallée au XVIIe siècle, aujourd'hui en ruine et livrés aux tags et débris de verre : le moulin de l’évêque en amont de la source d’Eure, le moulin du Roi, le moulin du duc (Moulin du Tournal) situé à 150 m en aval du bassin régulateur et le moulin de Gisfort. 


 Au moulin sous la tour de gué, un blason daté de 1868



 La tour de gué



Au moulin de Tournal, les repères des crues de l'Alzon



 Depuis la vallée de l'Eure, on peut rejoindre la promenade André Gide



 L'Alzon au moulin de Tournal


 A peu près au même endroit, les lavandières que Gide 
rencontrait en descendant dans la vallée (carte postale ancienne)




 Pas de narcisses en cette saison, mais au bord de l'Alzon la rencontre 
de cette saponaire est un clin d’œil aux lavandières...

samedi 22 août 2015

Le temple de Lussan


Temple de Lussan

« Oui, j’ai pu voir encore les derniers représentants de cette génération de tutoyeurs de Dieu assister au culte avec leur grand chapeau de feutre sur la tête », se souvient André Gide dans Si le grain ne meurt. Des « mégathériums » en voie de disparition qu'il croisait encore, du temps de son enfance, à Uzès où il découvrait « ces formes incommodes et quasi paléontologiques de l’humanité ». 

Il y avait le souvenir du grand-père Tancrède, décrit par sa mère : « Elle m’en parlait comme d’un huguenot austère, entier, très grand, très fort, anguleux, scrupuleux à l’excès, inflexible, et poussant la confiance en Dieu jusqu’au sublime. » Portrait quelque peu contrarié par les appréciations des supérieurs du président du tribunal d'Uzès que nous avons données précédemment... Mais il est probable que Tancrède compensait son inefficacité professionnelle par la tyrannie domestique !


 Temple de Lussan, façade sud


« Ceux de la génération de mon grand-père gardaient vivant encore le souvenir des persécutions qui avaient martelé leurs aïeux, ou du moins certaine tradition de résistance ; un grand raidissement intérieur leur restait de ce qu’on avait voulu les plier », remarque Gide. Le portrait de Théophile rappelait l'exil tout autant que le rang à tenir.


 Temple de Lussan, l'intérieur


C'est tout ce pan de l'histoire de ce petit coin du Gard, et de la famille Gide, qu'on touche un peu en pénétrant dans le temple de Lussan. On ne sait malheureusement pas quelles maisons occupaient les premiers Etienne et Théophile, ni où poussait la canebière du brave Jehan Gido (encore que le chanvre soit toujours cultivé au pied du village !). On sait toutefois que le temple actuel a été édifié sur une parcelle avec maison appartenant à Jean-Pierre Gide, le père de Tancrède et arrière-grand-père d'André.

 
  Puits devant un jardin potager, au second plan un champ de chanvre


 

Du premier temple de Lussan, il ne reste que deux vestiges, nous apprend un document mis à disposition du visiteur : « Un portail en pierre de taille, à plein cintre, se trouve encastré aujourd'hui dans un mur d'enceinte chez un habitant de Lussan. Il date probablement du début du XVIIe siècle » et « une pierre portant l'inscription d'une partie du verset 11, Psaume 84, avec la date 1656, [...] révélée lors des travaux chez ce même propriétaire de Lussan. »




J'aimeroye mieux
Me tenir à la porte
En la maison de
Mon Dieu qve
Demeurer ES (I)
Tabernacles des
Meschants. PSALM
LXXXIV 1656.




A côté de cette pierre gravée, un autre document livre le témoignage non daté d'un certain Louis Chazel:

« Cette petite découverte semblerait apporter une confirmation à une tradition de famille, d'après laquelle dans le même immeuble, un portail en pierre de taille, à plein cintre, encastré aujourd'hui dans le mur d'enceinte à moellons grossiers de dimensions modestes, mais le travail soigné et représentant les bossages si en faveur au début du XVIIe siècle, ne serait autre que le portail même de l'ancien temple, peut-être acquis et aussi préservé dans un sentiment de piété.

En effet chacun des claveaux, ainsi que la clé de voûte, présente une fracture nette et unique qui paraît difficilement explicable, si elle n'a pas été faite par le marteau du démolisseur.

Il serait singulièrement émouvant de trouver dans cette pauvre ruelle de village la trace, si visible encore, de l'œuvre de destruction, que le fanatisme du clergé et du souverain a impitoyablement exécuté sur les sanctuaires où nos frères ont prié. »


Temple de Lussan, l'orgue


La destruction de ce temple pendant la guerre des Cévennes (1685-1787) a conduit la population protestante de Lussan et des environs à célébrer le culte « soit en plein air, soit dans une remise prêtée, qui était un lieu de passage pour des voyageurs, des charrettes, voire même des troupeaux de moutons. C'était un lieu peu propice à la sérénité !

La période du « Désert » avait appris aux protestants à célébrer le culte dans des conditions précaires. Ainsi ce n'est qu'en 1811 que l'on découvre trace des premières réclamations pour l'attribution d'un lieu de culte. On demande un bâtiment d'une construction simple, sans ornements extérieurs ni intérieurs, mais assez grand, pouvant contenir 600 à 700 personnes (on restait debout).

Il faut préciser, qu'à cette époque, la population protestante représentait :

80 % des habitants de Lussan,
50 % des habitants de Fons/Lussan
La quasi-totalité des habitants de Vallérargues.

En 1821, par ordonnance royale, l'adjudication de la construction du temple fut déclarée. »

Temple de Lussan


Même en les rangeant débout, on a du mal à faire entrer par la pensée 600 personnes dans ce modeste édifice (et l'on songe aux galeries intermédiaires de la cathédrale Saint-Théodorit d'Uzès construites après la révocation de l'Edit de Nantes pour accueillir les nouveaux convertis de « la religion prétendue réformée » !)

« L'inauguration officielle eût lieu en 1822, bien que le bâtiment était loin d'être achevé. » Nous avions d'ailleurs retrouvé il y a quelques années un compte-rendu assez détaillé de l'inauguration. Mais on apprend encore que « cette construction ne fut pas simple, et pendant des années des différends ont empêché l'avancement de la réparation et la transformation d'un vieux bâtiment rural en un lieu de culte. Il a néanmoins été utilisé au cours des travaux, alors que les colonnes, dites « Corinthiennes » et la voûte ne seront définitivement terminées qu'en 1847. »



 Temple de Lussan, texte commémoratif
à la base d'une colonne


En quittant le temple, on passe à nouveau par l'accueillant petit « jardin biblique » aménagé dans la cour. Gide le botaniste serait ravi d'y trouver ces plantes qui poussent dans la Bible : amandier, buis, hysope, olivier, vigne... Et il s'amuserait peut-être du Robinier faux-acacia, introduit en Europe par Jean Robin, qui joue ici le rôle de l'Acacia seyal véritable, rejouant la descente du train de son enfance : « c'était la Palestine, la Judée... »


Temple de Lussan, le jardin biblique


  

De Lussan à Uzès, berceau des Gide


Jean Lambert, dans Gide familier, se souvient d'un panneau planté au pied de la route grimpant à Lussan et qui signalait l'entrée dans le berceau de la famille Gide. Ce panneau a aujourd'hui disparu mais la petite commune gardoise ne renie rien de ses liens avec les Gide, et les rappelle a plusieurs reprises dans les panneaux d'explications historiques disséminés à travers ses rues.


L'un des panneaux explicatifs de Lussan


Depuis son promontoire rocheux, Lussan domine la vallée de l'Aiguillon, où passait une ancienne route gallo-romaine reliant Nîmes (Nemausus) à Aubenas (Albenate) et Alba-la-Romaine.Tout autour du plateau calcaire des « Garrigues de Lussan », d'une altitude moyenne de 300 mètres, poussent chênes verts, buis et plantes aromatiques comme le thym ou la lavande, encore parcourus par les troupeaux de chèvres et de moutons. L'espace agricole est également occupé par des cultures céréalières et fourragères, des oliviers, des chênes truffiers et ponctuellement par des mûriers qui témoignent du passé séricicole de la commune au XIXe siècle.

Vue depuis Lussan


L'eau et les grottes des Concluses de Lussan, gorges creusées dans la roche par l'Aiguillon, affluent de la Cèze, sont propices à une installation des populations préhistoriques. Au pied de Lussan, à l'emplacement actuel du château de Fan – dont nous reparlerons puisqu'il a appartenu à la famille Gide – une statue gallo-romaine représentant une nymphe a été retrouvée qui ornait un sanctuaire, ou fanum.



 Dominant les Concluses de Lussan, les grottes qui ont abrité 
hommes préhistoriques puis brigands, camisards et résistants



Si au loin se distinguent la chaîne des Cévennes dominée par le Mont Lozère, le Mont Ventoux et même les Alpes par temps clair, deux monts proches et aux formes assez semblables barrent la vue au sud : le Serre de Fons (472 m) et le Mont Bouquet (629 m). La position dominante fait de ces rochers un site idéal pour une installation fortifiée.

 Vue depuis Lussan


Le rempart, ici l'ont dit barri, ceinture le plateau sur 800 mètres de long. Construit au XVe siècle en même temps que le château du haut, aujourd'hui reconverti en mairie – et qui a lui aussi appartenu à la famille Gide ! – ce barri a été remanié au XIXe siècle et couvert par des blocs de pierre taillée. Des tournelles, tours plus hautes que l'enceinte et ouvertes vers l'intérieur, ponctuaient l'ouvrage défensif.

Le château-mairie et à son pied la route qui monte au village


Une dizaine de hameaux, avec le village et les mas, composent aujourd'hui la carte administrative de Lussan qui s'étend sur 4 700 hectares. La commune compte 500 âmes, et possède encore une école, l'école Jules Ferry et ses deux classes. Le tourisme reste ici une activité heureusement contenue et le visiteur se voit offrir des panneaux historiques détaillés, mais aussi un parcours artistique original (présentant notamment une grande œuvre consacrée à Gide), des expositions gratuites, la visite d'une forge animée par une association dynamique... Mais revenons aux Gide.



Le château (XVe s.) et sa tour horloge.


C'est à Lussan que les ancêtres de Gide sont installés depuis au moins la fin du XVIe siècle. Un registre notarial porte une reconnaissance de dettes de Jehan Gido, datée du 11 février 1587. Le Compoix de Lussan (cadastre rudimentaire de l'époque) précise qu'il est ménager avec une maison de dix cannes de couvert, soit environ 38 m2, un jardin potager, un pré, une canebière, une vigne et deux champs, le tout d'une surface de moins de deux hectares. Le terme « ménager » signifie qu'il était propriétaire des bâtiments et des terres, mais aussi du matériel et des animaux de labour, propriétés certes modestes, mais non pas « ouvrier agricole » comme l'indique Frank Lestringant au seuil de sa biographie consacrée à Gide.


Asperges, vignes, fruits et légumes : une parcelle 
comme celle que cultivait Jehan Gido en son temps ?


Deux générations plus tard, le nom de famille est francisé en Gide. Théophile Gide est « tisserand à sarge » (fabricant de serges, les étoffes de laines qui font alors la richesse de la région), son fils Etienne est cardeur de laine. Etienne donne naissance à un autre Etienne (1686-1772), qui sera facturier en laine, et à un nouveau Théophile (1682-après 1765), lui aussi tisserand puis négociant en tissus. Dénoncé pour sa participation aux « assemblées du désert », Théophile s'enfuira en 1710 vers l'Allemagne où il fera fortune mais n'aura pas de descendance. C'est lui qu'on peut voir sur l'austère portrait qui est au musée d'Uzès.


A droite : le portrait de Théophile Gide (1682-après 1765)
A gauche le portrait de Joseph Etienne Théophile Gide (1750-1835)
au Musée Georges Borias d'Uzès


La génération suivante essaime un peu partout : un nouvel Etienne, après avoir essayé de reprendre les affaires de Théophile en Allemagne, rentre en France et s'installe à Paris où il fonde la branche parisienne des Gide. Un nouveau Théophile fonde une branche genevoise. Un Xavier inaugure une branche lorraine. Resté à Lussan, Jean Gide (1723-1803) facturier en laine et négociant, épouse en 1749 Anne Guiraud, fille d'un lieutenant de juge. Il offre à son fils aîné des cours de droit et en 1774 une charge de notaire royal à Uzès : Joseph Etienne Théophile Gide (1750-1835) est le premier d'une lignée de notaires et magistrats désormais installée à Uzès.



 Face aux grottes des Concluses, un panneau rappelle
que c'est ici que Théophile Gide s'est caché sous la Terreur.


Il faut noter qu'il est question de Joseph Etienne Théophile Gide sur le chemin qui descend aux Concluses de Lussan. Figure de la Révolution – il participa à la rédaction des cahiers de doléances comme secrétaire du district d'Uzès aux côtés de Rabaut-Saint-Etienne – ses sympathies Girondines font peser sur lui de graves menaces sous la Terreur. Le 17 juillet 1793, il rejoint Lussan où, aidé par son frère, il gagne les bois des Concluses pour s'y cacher. Il y restera jusqu'en septembre 1794, s'abritant dans une grotte (la baumo de Moussu Gide), aidé par des paysans sympathisants. A la chute de Robespierre, il reprendra ses activités politiques et deviendra président du directoire départemental de 1795 à 1799.



Paul Tancrède Gide (1800-1867)


Son frère Jean Pierre Gide (1754-1826), propriétaire et greffier du juge de Lussan, épouse en secondes noces Anne Pagès avec qui il a deux filles, et un fils : Paul Tancrède, le grand-père qu'André Gide ne connaîtra pas. Né à Lussan le 8 avril 1800, Paul Tancrède est juge de paix à Uzès en 1830, puis juge, puis président du tribunal de 1839 à sa mort le 1er juin 1867. Enterré à Uzès, sa tombe avait fait l'objet il y a quelques années d'une indélicate procédure de reprise de la part de la commune.



Le tribunal d'Uzès


Paul Tancrède est « médiocrement placé à la tête du tribunal d'Uzès où on se plaint de sa lenteur, d'une faiblesse qui tient à l'extrême douceur de son caractère », notent ses supérieurs. Une autre note de ses chefs le décrit « magistrat instruit, capable, consciencieux, mais manquant absolument des qualités essentielles d'un chef de corps, la fermeté, l'activité. M. G. est un obstacle à la répression de nombreux abus que la cupidité des gens d'affaires et la nonchalance de certains magistrats ont introduit dans cet arrondissement. »


 Maison natale de Charles Gide face à l'église Saint-Etienne à Uzès




C'est son fils cadet, Charles Gide (1847-1932) qui consigne ces remarques, avec cette rigueur toute protestante pour la vérité, fut-elle déplaisante à entendre. Son fils aîné est Paul Gide (1832-1880), le père d'André. Tous deux naissent à Uzès, dans une maison face à l'église Saint-Etienne, louée par l'oncle Théophile. Puis la famille s'établira non loin de là dans un appartement de l'hôtel du Sollier, propriété de la famille Chastanier. Une famille de Lussan, qui y a notamment fondé une filature de soie, et est apparentée aux Gide par un premier mariage de Jean Pierre Gide.



 L'entrée de la maison de la grand-mère de Gide
à Uzès, du côté de la Place aux Herbes


C'est dans cet appartement traversant, donnant d'un côté sur la place aux herbes par une ruelle étroite (la maison voisine ayant été détruite, ce côté prend aujourd'hui l'aspect d'une placette adjacente à la grande place), de l'autre sur le boulevard par une terrasse, qu'André Gide passera ses vacances à Uzès auprès de sa grand-mère Clémence Gide, née Granier, ainsi qu'il le raconte dans Si le grain ne meurt.



 La terrasse de la maison de la grand-mère de Gide
donnant sur le boulevard à Uzès



Suite :

Le château du Fan (à venir)
Musée Georges Borias à Uzès (à venir)

vendredi 14 août 2015

Puretés et impuretés de la littérature



Puretés et impuretés de la littérature (1860-1940), actes du colloque qui s'est tenu à la Villa Finaly de Florence du 20 au 22 septembre 2011, viennent de paraître chez Garnier, sous la direction de Didier Alexandre et Thierry Roger.

Outre deux interventions sur les Faux-Monnayeurs et la recherche du roman pur, on y puisera de nombreuses réflexions sur les sujets qui animent Gide et ses proches à ces époques.

Présentation de l'éditeur :

Les notions de pureté et d'impureté ne cessent de se décliner selon les périodes, les intentions politiques ou littéraires qu'on veut bien leur associer. Qu'en est-il du fait littéraire entre romantisme et existentialisme quand un certain « récit orthodoxe » associe modernité et pureté, postmodernité et impureté ?

Table des matières :

- Thierry Roger : Présentation
- Didier Alexandre : Sur la littérature pure

Première partie : la langue, la poésie
- Thierry Roger : Pureté de Mallarmé. Nettoyage d’une situation verbale
- Michel Jarrety : Valéry : variations sur la littérature pure
- Marie Blaise : Le royaume intermédiaire. Crise du vers et poésie pure
- Maria Carla Papini : La poésie d’Ungaretti et l’impossibilité de la pureté
- Dominique Combe : Les mythes de la langue pure

Deuxième partie : les arts, les avant-gardes
- Wolfgang Asholt : Pureté et avant-garde. L’exemple de Blanchot
- Claudia Jünke : Intermédialité chez Apollinaire. Pureté esthétique et impureté médiatique de la littérature
- Giovanna Angeli : La notion de pureté chez les surréalistes. « Amourfou »–« Amourpur »
- Pascale Alexandre-Bergues : Copeau et le « théâtre pur »
- Caroline Surmann : Jean Cocteau et l’idée de cinéma pur
Troisième partie : le roman, l'histoire
- Sylvie Triaire : Pureté de Flaubert ? Art pur, compost et purin
- Patrizio Tucci : Un emblème ambigu de la pureté. Les Mémoires d’outre-tombe dans Daniel Cortis (1885) d’Antonio Fogazzaro
- Frank Lestringant : Du souci de pureté à la réalisation du roman pur. La généalogie symboliste des Faux-Monnayeurs d’André Gide
- Jörn Steigerwald : La pureté de la réflexion romanesque. Les Faux-Monnayeurs d’André Gide et Le Chiendent de Raymond Queneau
- William Marx : Pureté poétique et modernité. Valéry, Maurras, Adorno
- Mario Domenichelli : Le Jeu des perles de verre : la pureté du monde des idées et la défense de la « Culture ». Les élites intellectuelles européennes à l’époque de la massification dans l’entre-deux-guerres
Quatrième partie : autour de la NRF
- Claude Pierre Pérez : Impuretés de la NRF
- Clarisse Barthélémy : « Rendre la littérature plus littéraire ». Jean Paulhan et l’illusion de la pureté

Index des noms