samedi 19 juillet 2008

Gide traducteur

Pour faire suite au précédent billet sur les prix André Gide, évoquons le Gide traducteur.

Il existe officiellement huit traductions publiées par Gide :

Rabindranath Tagore, L'Offrande lyrique (Gitanjali). NRF, 1913.
Joseph Conrad, Typhon. NRF, 1918, 200 p. Achevé d'imprimer : 25 juin 1918 ; préoriginale dans La Revue de Paris, 1er mars 1918, pp. 17-59 ; et 15 mars 1918, pp. 334-381.
William Shakespeare, Antoine et Cléopâtre. Lucien Vogel, 1921.
Rabindranath Tagore, Amal et la Lettre du Roi. Lucien Vogel, 1922.
William Blake, Le Mariage du Ciel et de l'Enfer. Claude Aveline, 1923.
Alexandre Pouchkine, La Dame de pique. Éd. de la Pléiade, 1923.
William Shakespeare, Hamlet. Jacques Schiffrin, 1944.
Prométhée (de Goethe). Henri Jonquères / P. A. Nicaise, 1951.

Huit œuvres majeures auxquelles il faut ajouter des traductions collectives comme les quelques poèmes des Feuilles d'herbe de Walt Withman ou Le coup de pistolet de Pouchkine, nouvelle traduite avec son ami Jacques Schiffrin. Mais aussi des participations dans l'ombre d'autres amis comme la traduction de Un conte de bonnes femmes, de Arnold Bennett, signée Marcel de Coppet mais relue et revue par Gide, Martin du Gard, Coppet et la Petite Dame lors d'un séjour au château du Tertre, demeure bellêmoise de Roger Martin du Gard. Nous y reviendrons...

Gide ne traduit bien évidemment pas Tagore du bengali... L'auteur Indien a reçu le prix Nobel en 1913 grâce à une partie de ses livres traduits en anglais et remarqués entre autres par le poète Yeats. Les parents de Gide ont toujours refusé de lui enseigner l'anglais pour pouvoir converser devant le petit André sans qu'il les comprît. Ses seuls rudiments lui provenaient sans doute de Anna Schackelton, la dame de compagnie écossaise de sa mère avec qui allait herboriser.

Toutefois, même avec ces seuls rudiments, Gide se plonge dans les auteurs anglais dans le texte, armé de dictionnaires, tout comme d'ailleurs dans des lectures en allemand. Mais il ne maîtrise que très imparfaitement la langue de Shakespeare comme en atteste une lettre adressée à sa mère en 1895 qui commence par "My swith mother"...

En 1909, il étudie plus avant l'anglais, ne pratiquant que des auteurs anglophones, s'inscrit à l'école Berlitz en 1910, prend en 1911 un professeur particulier qu'il dépasse bientôt. Il a alors 42 ans. "Je ne me suis mis à l'anglais que très tard ; mais résolument, et n'eut de cesse que je ne puisse lire couramment tant d'auteurs de toutes sortes qui font de la littérature anglaise la plus riche du monde entier", écrit-il à la fin de sa vie dans Ainsi Soit-Il.

Sa rencontre avec l'angliciste et anglophile Valérie Larbaud lui ouvre de nouveaux horizons en Grande-Bretagne où il commence à être lu et apprécié par les francophones et où il veut exporter la NRF. Arnold Bennett écrit sur Gide dans la revue The New Age. Par l'entremise de Larbaud, Gide rencontre Joseph Conrad. Pendant la première guerre mondiale, Gide découvre nombre d'auteurs anglais dont Blake.

Son voyage le plus important en Angleterre a lieu en 1918, voyage en compagnie de Marc Allégret et épisode de sa vie tout aussi important. Pendant qu'il sillonne l'Angleterre en compagnie de son ami, sa femme, Madeleine, relit une à une ses lettres et les brûle dans une cheminée du château de Cuverville...

Adopté par la famille – le clan – Strachey dont les enfants fréquentent le cercle très libéré de Bloomsbury aux côtés de Virginia Woolf ou John Meynard Keynes, Gide devient l'élève de Dorothy Strachey devenue Dorothy Bussy après son mariage avec le peintre Simon Bussy. Dorothy lui donne des cours d'anglais mais s'aperçoit bien vite de son immense culture. Gide connaît par cœur des vers anglais... Dorothy deviendra alors l'amie, l'éternelle amoureuse et la traductrice de Gide vers la langue anglaise.

Voilà qui fera de Gide un traducteur finalement très consciencieux, moins écrivain que traducteur, contre toute attente. Début août 1929, Gide, la Petite Dame et Marc viennent passer quelques jours au Tertre chez Martin du Gard. Ils seront rejoints par Christiane, la fille de Martin, et son mari Marcel de Coppet. La Petite Dame raconte dans ses cahiers :

"Durant les quinze jours que nous allons passer ici, on se propose de revoir la traduction que Coppet fit de Old Wive's Tale de Bennett. [...]
Les questions de principe au sujet des traductions sont le leitmotiv qui va revenir et pendant le travail et à travers toutes nos conversations, source de plaisanteries, d'allusions et de petites irritations aussi ; c'est que Gide et Martin du Gard sont d'un avis très opposé : Martin tient que rien n'est intraduisible, qu'il suffit de descendre assez loin dans la pensée, de se donner de la peine, que peu importe si pour un mot d'anglais, il faut deux phrases françaises, que du reste la concision n'est pas un mérite en soi et puis que nous sommes tous intoxiqués par le plaisir de comprendre, de goûter la saveur de l'anglais et que nous voulons faire passer cette saveur dans le français même au détriment de la langue. Gide ne pense pas ainsi. Le premier soir, devant ces déclarations de Martin, il lui dit : "Attention, je vais être méchant, ce que vous dites là va trop dans votre sens, faites attention que justement Les Thibault se traduisent très facilement ; j'ai envie de dire que s'ils contenaient plus d'intraduisible, ils n'en vaudraient que mieux." En montant se coucher, Bypeed demande un dictionnaire d'allemand, il est en train de lire Zauberberg de Thomas Mann, qu'il trouve décidément très remarquable." (Les Cahiers de la Petite Dame, tome 2, pages 24-25)

Le lendemain, 3 août 1929, le travail reprend :

"Avec Gide, tout travail est consciencieux, minutieux. On avance lentement et puis à chaque correction proposées le débat se rouvre : Martin veut qu'un livre traduit en français ait l'air d'être écrit en français, que le lecteur n'y soit pas dépaysé ; alors que, dans les changements que propose Gide, on sent toujours la crainte de faire s'évanouir ce qui est spécifiquement anglais ; il cherche l'exactitude par le mot à mot ou par l'équivalence. Martin, lui, veut tout chambarder pour faire une bonne page de style au tour bien français. Pour le spectateur, tout cela est très amusant, cette petite lutte est passionnante et passionnée parce que chacun y révèle ses préoccupations et en est conscient. A se sentir tout seul de son avis, Martin grossit son indignation : "Je suis le seul à avoir conservé le sens du français, toutes les nuances vous échappent. J'espère bien ne jamais être traduit en aucune langue par des types comme vous. Ah ! ce texte, il vous hypnotise on ne fait de bonne traduction qu'en ignorant la langue étrangère, aidé de quelqu'un qui vous donne la matière brute. Oui, c'est entendu, notre langue est pauvre, et l'humour anglais est incomparable, et intraduisible, etc." Il bouffonne avec verve pour nous divertir."


En août 1929 au Tertre, Gide et Martin du Gard
entourent Marcel de Coppet et revoient sa traduction
de Old Wive's Tale de Bennet

3 commentaires:

calepin a dit…

Bonjour et félicitations pour votre passionnant blog. Je me suis permis de faire un lien vers votre article sur Gide, en complément d'un billet sur Typhon, de Joseph Conrad.

Anonyme a dit…

Anton Pouchkine ?

Fabrice a dit…

Merci pour votre attentive lecture ! L'erreur est corrigée.