mercredi 2 novembre 2011

« Il voulait sa dose d'images »

 
[Restons en Suisse et dans le thème « Gide et le cinéma »... Les anecdotes sont nombreuses sur sa passion pour ce divertissement. Moins connu, peut-être, est l'instantané donné par Gérard Valbert dans son livre de souvenirs La compagnie des écrivains (L'Âge d'Homme, Lausanne, 2003). L'écrivain, critique littéraire, ami et biographe d'Albert Cohen, est né à Neuchâtel. C'est là qu'il croise Gide, très probablement lors de son séjour fin 1947 - début 1948 chez son éditeur et ami Richard Heyd...]


« Ce jour-là, j'étais donc, avec une amie, sur cette place du port de Neuchâtel où les bateaux à vapeur invitent à l'excursion. Levant les yeux en direction du bâtiment de la poste, édifice jaune et robuste, la fragile silhouette d'un promeneur attira notre attention. L'œil de ma demoiselle s'alluma. Je répondis par un hochement de tête. C'était bien lui, c'était André Gide. Il se dirigea vers le cinéma Palace, entra. Sans même connaître le titre du film qu'on présentait, nous prîmes nos billets.
A Neuchâtel, il y avait, à l'époque, quatre salles, je crois, et Gide voyait tous les films de la semaine. La production pouvait être américaine ou française, avoir les compliments de la presse ou passer inaperçue, peu lui importait. Il voulait sa dose d'images. Assis dans la rangée derrière lui, nous attendions avec impatience les lumières de l'entracte pour l'observer, mais, déjà, dans le noir nous sentions sa présence. Se dandinant, Gide faisait crisser son fauteuil. Toussant sèchement, se mouchant longuement, il captait notre attention. Le film était nul. Je ne me souviens pas des interprètes. De l'histoire, je n'ai que la vision d'un camion roulant dans la brousse. Il y avait de l'exotisme là-dedans. A la sortie, Gide appuya le regard sur nous, puis s'en alla, il se promena le long du port, puis, s'avançant avec une nonchalance de vieil homme, gagna le quai. Coupant sa route par l'emprunt d'une ruelle, prenant place sur un banc au bord du lac, nous poursuivîmes l'observation. L'écrivain s'arrêta devant le collège latin, se mira dans l'eau du bassin et, tournant le cou, lorgna une cohorte de garçons. Il portait pelisse sur les épaules, un chapeau incroyable, haut, cabossé, de couleur beige. Il était fidèle exactement à son personnage. Pour notre bonheur, Gide jouait à être Gide. »

Gérard Valbert, La compagnie des écrivains
L'Âge d'Homme, Lausanne, 2003

3 commentaires:

pechdalou a dit…

Curieux épisode que ce séjour à Neuchâtel. Gide voulait fuir Paris et le tapage du Nobel pour s'isoler dans ce coin paisible. R. Heyd lui avait délicatement ménagé les meilleures conditions de quiétude et de solitude. Mais c'est l'ennui qui le gagna ! Venu pour l'incognito il prend le parti de se faire remarquer, de "jouer à être Gide" avec son accoutrement légendaire. Gerard Valbert ne fut pas le seul à le remarquer mais tout le monde n'eut pas sa bienveillance amusée. Un autre ( remarquable ) écrivain qui vivait à Neuchâtel ( il y mourra en 92) l'observe et l'épie. C'est Henri Guillemin. Il avait connu Gide par l'entremise de Mauriac, l'avait cotoyé à Pontigny et, d'emblée, détesté, le personnage le répugnait, son oeuvre aussi. Pas question donc d'aller le saluer ! Mais Gide avait le suprême don de fasciner, d'intriguer tout le monde : Guillemin - chose incroyable - se prend à le "filer" dans la ville pendant tout le séjour. Son témoignage ( "Parcours", excellent, je ne l'ai pas sous la main ) concorde, en tout point, avec celui de Valbert (l'acrimonie en plus) : l'ennui, l'errance dans la ville, les sorties de collège, la fréquentation des cinémas à outrance... -- C'est problement durant ce séjour que R. Heyd (est-ce lui ? ) a fait le superbe portrait photographique qui servira de frontispice au numéro d'hommage NRF-1951 (et qui n'a pas été reproduit dans le reprint).

Fabrice a dit…

La photographie en question est bien de Richard Heyd. Vous me donnez l'occasion d'en montrer une autre de Gide, également prise par Heyd, à la sortie de la papeterie Bickel & Co, et d'ajouter à ce qui prend décidément la tournure d'un dossier "Gide à Neuchâtel", un articulet sur une visite à Gide d'un journaliste helvète aussi frileux que Guillemin, mais de moins mauvaise foi... (La foi qui déplace des montagnes d'absurdité va bien à Guillemin, ne pensez-vous pas ?)

pechdalou a dit…

Quelle promptitude Fabrice ! C'est Gide-Service, traiteur à domicile, prestement servi et de-tout-premier-choix ; à peine a-t-on fini de déguster un petit four suisse qu'il en vient un autre, tout aussi succulent ! Pourtant vous paraissez faire peu de cas du dernier, Nicollier : franchement, vous en trouvez beaucoup des "articulets" pareils dans la presse contemporaine ? Pour ma part j'en ai savouré le côté "Anatole France en pantoufles"...l'oxygène en plus. Décidément cette Gazette de Lausanne est un vrai corpus gidianum.-- Guillemin (merci de l'avoir mentioné et ajouté les précisions nécessaires ). Vous m'embarassez... Il était notoirement de parti pris, la mauvaise foi faisait partie de ses "attributs" ( comme le disait son cher Claudel de l'incomprehension ), borné, obtus..c'est vrai...et pourtant j'en fait mes délices, je en fait l'aveu ! Qu'il triture l' Histoire, qu'il s'en serve à des fins pamphlétaires ne me dérange pas. Pourquoi ? Parce-que cette furia, cette indignation (si à la mode), cette façon de toner, d'engueuler les morts ( un genre où il n'a pas de rival) sont jetés avec un brio qui emporte tout, dans une langue infailliblement maitrisée. Voyez-vous, chez les écrivains il y'a, en gros, les "marteau-pilons" (rappelez-vous) et les "ondoyants et divers", les Bossuet/Claudel et les Montaigne/Qui-vous-savez : j'ai des goûts et des dégoûts dans les deux lignées. Dans la première - ceux qui assènent, qui tranchent - je ne peux souffrir Suarès ...mais je me régale avec Guillemin, il m'agace souvent mais il m'amuse aussi. Je tiens Parcours pour un grand livre : son intérêt historique ( une fois qu'on a appris à détecter ce coin de mauvaise foi, ce qui n'est guère difficile ) est constant, son bonheur d'expression aussi. -- Pardon, Fabrice, si j'ai pu vous choquer. Cordialement.