mercredi 16 janvier 2013

Quand Gide refusait de se taire (1/2)


Poursuivons l'exhumation de documents autour de l’engagement de Gide pour la révolution communiste jusqu'à son Retour de l'U.R.S.S. Ce sont justement les conditions de la publication de ce livre qui faisaient l'objet d'un article du Nouvel Observateur du 29 août 1981 signé Herbert Lottman, à l'occasion de la parution de son étude sur La Rive Gauche (Seuil, 1981).


Quand Gide refusait de se taire, de Herbert Lottman
Le Nouvel Observateur, n°877, 29 août 1981
avec un dessin de Wiaz, alias Pierre Wiazemsky



"QUAND GIDE REFUSAIT DE SE TAIRE


Du jour où André Gide se déclara communiste de cœur, admirateur et défenseur volontaire de la patrie des travailleurs, il se donna tout entier à la cause de l'Union soviétique, ne refusant aucune pétition, aucune réunion, aucun mouvement. Né en 1869, Gide était le plus souvent l'aîné, que ce soit sur les tribunes ou dans les comités de patronage. Ses livres, son influence représentaient dans les milieux intellectuels un attrait autrement fort que les œuvres de célébrités pâlissantes telles que Romain Rolland ou Henri Barbusse. Gide était de nature délicate, et son aversion pour les courants d'air donnait lieu à de nombreuses anecdotes, lui valait des cadeaux — robes de chambre et bonnets. Les communistes étaient fort satisfaits de compter Gide parmi les leurs ; par l'intermédiaire de Paul Vaillant-Couturier et d'Ilya Ehrenbourg, ils maintenaient une liaison permanente avec lui, ainsi que, de manière plus indirecte, par le biais de tout un réseau de compagnons de route.

C'était la décennie des pèlerinages en Union soviétique : Gide figurait alors le visiteur le plus convoité. Depuis des années, il envisageait ce voyage : en 1933, par exemple, il avait tenté d'inciter son ami Roger Martin du Gard à l'y accompagner, mais Martin du Gard demeurait évasif, et se révéla finalement inébranlable. Gide lui-même trouvait de bonnes raisons pour retarder son projet, l'annuler : ses rhumes, et les courants d'air de Moscou, et puis aussi, comme il s'en ouvrit à sa confidente, la crainte d'avoir à prononcer des discours et de se laisser entraîner à en dire plus qu'il n'aurait voulu ; la traduction en russe et puis encore en français ne ferait que rendre les choses pires encore, « et tout l'effort que je fais pour maintenir dans le communisme mon point de vue personnel sera perdu ». Cela se passait en octobre 1935. Ilya Ehrenbourg fit observer à André Malraux que la santé n'était pas tout, et que Gide avait contracté des devoirs envers le Parti, et aussi la situation politique : on considérait à l'époque comme vital de consolider le rapprochement franco-soviétique de mai 1935. Gide se demandait dans quelle mesure Ehrenbourg trouvait son intérêt personnel à l'amener à Moscou. Puis l'ami de Gide, Pierre Herbart, qui allait devenir le mari d'Elisabeth, fille de la « petite dame », Maria van Rysselberghe, et mère de la fille de Gide, partit travailler à Moscou comme rédacteur de « Littérature internationale ». Elisabeth l'y rejoignit au début de 1936.

Gide prit sa décision en mai de la même année. Il eut d'abord un nouvel entretien avec Malraux, puis avec Ehrenbourg, sur ce qu'il pourrait dire en U.R.S.S. et sur la manière dont seraient transmises ses paroles. Il souhaitait parler du sort réservé aux homosexuels soviétiques : l'écouterait-on ? Il pouvait tout au moins choisir ses compagnons de voyage. L'un d'eux était Jacques Schiffrin, qui suivait ses livres chez Gallimard et dirigeait la collection de « la Pléiade » ; Schiffrin était intelligent et ouvert, homme de gauche sans être communiste, et présentant cet atout irremplaçable : il parlait le russe comme le français. Né en 1894 à Bakou, sur la mer Caspienne, Schiffrin avait été étudiant en Suisse pendant la Révolution russe. Etabli en France, il avait fondé la collection de « la Pléiade » et en était resté directeur lors de la fusion avec Gallimard. Gide invita également Eugène Dabit, Louis Guilloux et l'écrivain hollandais Jef Last, alors âgé de trente-huit ans, que la confidente de Gide décrivait ainsi « Marin hollandais, écrivain, emballant, savoureux,
ironique, à travers un français impossible » ; il allait participer à la guerre d'Espagne, puis à la résistance hollandaise pendant la Seconde Guerre mondiale.

Aragon annonça à Moscou que Gide se mettait enfin en route, avec Schiffrin pour interprète. Un télégramme arriva : Herbart revenait à Paris cette nuit même et souhaitait s'entretenir avec Gide en privé ; écrire était impossible. Car les hôtes soviétiques s'inquiétaient d'apprendre que Schiffrin servirait d'interprète à Gide : cela semblait un acte de méfiance de la part de Gide. Herbart avait tenté d'apaiser les Soviétiques en faisant observer que Schiffrin était juste un ami. Gide appela Aragon pour lui dire qu'il trouvait toute l'affaire stupide : refuser Schiffrin quand tout le monde savait qu'il allait partir aurait un effet déplorable. De toute façon, Schiffrin et ses autres compagnons de voyage devaient arriver une semaine après Gide, et aucun d'eux n'accompagnerait Gide dans les réceptions officielles. Aragon répondit qu'il allait tenter de résoudre le problème. La « petite dame » observa qu'Herbart se montrait évasif, réticent pour parler de ses expériences à Moscou. On l'entendit commenter l'absence de liberté des artistes et des écrivains -là-bas : « Il faut utiliser Moscou comme une expérience, non comme un exemple. »

Herbart révéla également que l'Union soviétique avait imprimé trois cent mille cartes postales avec le portrait de Gide. « Mais tout le monde va me reconnaître, alors ! », s'exclama Gide, éperdu. « Littérature internationale » publia un épais numéro essentiellement consacré à Gide, l'université de Moscou présenta une exposition consacrée à sa vie et à son œuvre.

Comme Gide se préparait à partir, la nouvelle lui parvint que la santé de Gorki devenait plus alarmante encore : le vieil écrivain était moribond. Si c'est uniquement pour assister à ses funérailles, s'inquiétait Gide, mieux vaut ne pas y aller du tout. Ehrenbourg lui annonça que Gorki allait mieux. Gide et Herbart s'envolèrent donc le 16 juin 1936, de l'aéroport du Bourget, à bord d'un appareil allemand. Ils devaient faire escale à Berlin. Schiffrin, Dabit, Guilloux et Last s'embarquèrent sur un paquebot à destination de Leningrad.

Gide arriva à Moscou dans les meilleures dispositions, son Journal en fait foi. S'il avait naguère cru que l'homme devait commencer par se changer lui-même, il était désormais (octobre 1935) convaincu que les conditions sociales devraient changer avant l'homme. Les attaques perfides dont l'Union soviétique était l'objet l'avaient amené à choisir de défendre ce pays ; il lui semblait que les détracteurs commenceraient à soutenir l'Union soviétique dès que lui-même cesserait de le faire. Il espérait pouvoir mobiliser toute son attention sur les objectifs ultimes de la Révolution soviétique, afin de ne pas être amené à se détourner de l'U.R.S.S.

Il avait certainement été secoué par l'ampleur croissante des critiques justifiées à l'égard du système soviétique. Peu de temps avant son départ, Victor Serge — dont Gide avait facilité la libération un an auparavant — publia dans « Esprit » une lettre ouverte à Gide. Comment lutter contre le fascisme, demandait Serge, si nous avons nos propres camps de concentration ? « Laissez-moi vous dire que l'on ne peut servir la classe ouvrière et l'U.R.S.S. qu'en toute lucidité. » Herbart confirmait en privé la vérité de tout ce qu'affirmait Victor Serge, mais jugeait inadmissible qu'on pût écrire publiquement de telles choses. Gide en convenait. « Ah que je voudrais pouvoir dire là-bas, à Staline, tout ce que je pense là-dessus ! »

Envisageait-il de parler à Staline de la répression soviétique à l'encontre de l'homosexualité ? Ehrenbourg l'affirme dans ses Mémoires, mais Ehrenbourg écrivait alors dans l'intention d'attaquer Gide. L'argument selon lequel Gide s'était laissé influencer par les mauvais traitements infligés à ses « frères » allait servir à discréditer son témoignage (1). Gide arriva trop tard. Il rendit hommage à Gorki sur son lit de mort et, ce soir-là, assista à une représentation de « la Mère » avant que le public eût connaissance du décès de l'auteur un acteur s'avança sur le devant de la scène et l'annonça. Le lendemain, Gide se tint aux côtés du cercueil avec Herbart et Aragon (qui passait un long été en Union soviétique). Le 20 juin, Gide prononça un discours d'éloge à Gorki sur la place Rouge, puis se joignit aux écrivains soviétiques dans la procession funèbre. « Le sort de la culture est lié dans nos esprits au destin même dé l'U.R.S.S., affirma-t-il dans son allocution. Nous la défendrons. » Mais il ne put se retenir d'aborder le thème qui lui tenait tant à cœur : l'individualité à laquelle avait droit l'être créatif et dont il ne pouvait se passer. « J'ai souvent écrit que c'est en étant le plus particulier qu'un écrivain atteint l'intérêt le plus général, parce que c'est en se montrant le plus personnel qu'il se révèle, par là même, le plus humain. » Il fit également cette remarque : « Aucun écrivain russe n'a été plus russe que Maxime Gorki. » Il déclara enfin que, si les écrivains avaient toujours écrit en opposition avec leurs gouvernements, pour la première fois, en Union soviétique, l'écrivain n'avait plus besoin de s'opposer.

Partout où il allait, on le traitait avec déférence. Quand il visita l'exposition Gide, à l'université
de Moscou, il s'adressa aux étudiants rassemblés. A Leningrad, où il était allé accueillir Schiffrin.et les autres membres de son groupe d'amis venus par bateau, on lui demanda également de prendre la parole ; mais, là, il fit connaissance avec la lourde poigne de la censure : il fut prié d'ajouter le mot « glorieux » avant « l'avenir de l'U.R.S.S. » et de supprimer « grand » devant « monarque ». Tandis que le groupe visitait le port de Sébastopol, en Crimée, Eugène Dabit tomba malade, apparemment atteint du typhus. Les autres regagnèrent Moscou, et Dabit mourut seul à Sébastopol le 21 août, à l'âge de trente-huit ans. La dernière notation dans son Journal intime était un cri de prémonition, car il voyait venir une nouvelle guerre mondiale. « Nous sommes traqués, nous sommes perdus. La vie, dans ce monde, devient impensable. » De retour à Paris, Gide écrivit pour « Vendredi » un bref compte rendu de la mort de Dabit. La presse soviétique n'avait pas publié la nouvelle, afin que la famille de Dabit ne l'apprît pas ainsi. Gide rendit visite aux parents et à la veuve de son ami au vieil hôtel du Nord. Le lendemain, il appela Clara Malraux pour l'emmener au cimetière du Père-Lachaise, où avait lieu l'enterrement, et où Vaillant-Couturier et Aragon prononcèrent des discourssoulignant les sympathies de Dabit pour le communisme. Aragon évoqua même la satisfaction morale qu'avait retirée Dabit de son voyage en Union soviétique. « Hélas ! », fut le commentaire
de Gide dans son Journal.

Bien qu'il émît ici et là quelques allusions, Gide n'avait pas encore révélé les réactions qui avaient été les siennes au paradis des travailleurs. « Un immense, un effroyable désarroi », confia-t-il à son Journal. Schiffrin vint déjeuner rue Vaneau ; « violent et précis comme quelqu'un qui ne regarde que le point dont il parle », nota leur hôtesse, Maria van Rysselberghe. Gide paraissait moins assuré. Elle essayait de comprendre ces deux hommes : était-ce le communisme, la Russie, ou Staline, qui les préoccupait ainsi ? « Hélas ! lui répondit Gide, tout cela est, aux yeux de tous, si bien confondu qu'il n'y a plus moyen de parler clair ; la notion du parti est terrible et supprime toutes nuances. » « C'est-à-dire toute humanité », renchérit Schiffrin.. « Être exploité par l'homme ou par l'État, ça finit par revenir au même. » (2).

Gide avait pour habitude d'écrire sur tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il voyait et tout ce à quoi il pensait. Il avait écrit sur son « Voyage au Congo », puis sur « le Retour du Tchad » dans les années vingt. Habituellement, il publiait des extraits de son Journal peu de temps après les événements qui s'y trouvaient écrits. Il existait également une tradition de livres sur les voyages en Union soviétique : dès 1936, on aurait pu couvrir une étagère entière de tels récits. Gide entreprit d'écrire son « Retour de l'U.R.S.S. » presque aussitôt après les funérailles de Dabit, et il termina son premier jet en quelques jours. Dans des entretiens privés, il exprimait clairement que la sévérité soviétique à l'égard des homosexuels n'était pas la seule chose qu'il reprochait au régime. Il éprouvait une certaine satisfaction à n'avoir pas vu Staline, et à ne lui avoir pas même écrit au sujet de la législation répressive que subissaient les homosexuels ; car il y avait maintenant tant d'autres choses à dire sur le régime soviétique. Ses hôtes soviétiques avaient, bien sûr, fait l'impossible pour satisfaire ses besoins. Gide raconta par la suite à Roger Stéphane qu'ils avaient rempli une piscine de beaux jeunes gens, dont il avait découvert qu'ils étaient tous des soldats de l'armée Rouge. (Après la retentissante publication du livre de Gide, les Soviétiques révélèrent que l'écrivain avait eu, au cours de son voyage, une aventure homosexuelle. Gide, apparemment, n'avait pas compris que la rencontre était manigancée.)

La confidente de Gide décrit la soirée — 23 septembre 1936 — où Gide lut à Jacques Schiffrin et à Louis Guilloux le premier jet de « Retour de l'U.R.S.S. ». Sans doute l'avait-il déjà lu à Last, car ce dernier avait séjourné dans l'appartement de la rue Vaneau avant de partir pour l'Espagne. Ses amis jugèrent le rapport de Gide dur mais clair. Ils étaient consternés par l'effet global. « Ce petit livre fera l'effet d'une bombe qui éclate », observa Maria van Rysselberghe. « II faut beaucoup de courage pour publier un pareil livre », commenta Guilloux. Dans son propre Journal, il se montre cependant moins compréhensif à l'égard de Gide : « Je commence à croire, écrivit-il alors, qu'il n'est venu en U.R.S.S. que pour y chercher l'autorité dont il avait besoin pour dire ce qu'il dit aujourd'hui. » Gide envisagea de donner son texte à « Vendredi » ; mais les rédacteurs de cette revue accepteraient-ils son verdict ? Et puis, de toute façon, il préférait assumer l'entière responsabilité de ses opinions. Il partit dans le sud de la France pour montrer son brouillon à Herbart, qui lui proposa d'utiles suggestions pour le texte définitif. Le 21 octobre, le manuscrit se trouvait entre les mains de l'imprimeur.

Gide voulait garder la surprise de ses conclusions jusqu'au jour de la publication. Mais il pensait aussi qu'il valait mieux avertir ses amis. Il commença par les communistes, comme Paul Nizan. Dans « le Figaro » du 24 octobre, un article de potins rapportait la « rumeur » suivant laquelle Gide serait revenu d'Union soviétique déçu et perturbé, refusant d'écrire sur ce voyage dans la presse de gauche. II préparait un petit livre pour la mi-novembre, et il en résulterait sans doute un certain étonnement. Finalement, il se rendit à Versailles pour s'entretenir avec André Chamson et lui demander si «Vendredi » publierait ses impressions. Comment Chamson aurait-il pu refuser ?

L'une des anecdotes qu'il relata à ses amis — Chamson et Guéhenno allaient tous deux s'en souvenir et la noter — était la manière dont, au cours de ses voyages à travers l'Union soviétique, il avait été accueilli dans les gares par des banderoles de bienvenue, alors que — il le comprit ensuite — les banderoles avaient voyagé avec lui par le même train.

A présent, les pressions commencèrent à se faire sentir. Le 26 octobre, Ehrenbourg passa rue Vaneau. A la surprise .de Gide, il semblait fort bien connaître le contenu du livre avant même sa publication. Ehrenbourg déclara à Gide qu'il approuvait son point de vue et qu'il aurait même pu en dire bien davantage ! Mais était-ce bien le moment, avec cette guerre d'Espagne qui faisait rage et l'Union soviétique qui faisait tout ce qu'elle pouvait pour aider la cause républicaine ? Gide ne devrait-il pas lui-même se rendre en Espagne ? L'idée plut à Gide, car elle suggérait un moyen de prouver qu'il ne rompait pas avec les communistes. Il essayait, après tout, de maintenir un équilibre.

Il écoutait avec une apparente sympathie les communistes lui dire qu'il avait mal choisi son moment; il recevait des télégrammes du front de la guerre espagnole l'avertissant que son livre porterait « un coup mortel » à leur cause. Son ami Jef Last lui télégraphia alors d'Espagne pour le prier d'au moins retarder la publication de « Retour de l'U.R.S.S. » jusqu'à ce qu'ils pussent en parler à Madrid. Aragon téléphona pour annoncer qu'il arrivait d'Espagne avec un message de Last : ce dernier avait donné à Gide une lettre d'approbation qui devait être publiée à la fin du livre, et il fallait à présent supprimer la lettre. Manifestement, Last avait été identifié comme le point faible de Gide. Malraux revint d'Espagne et téléphona à Gide pour lui proposer de dîner avec lui. Gide redoutait qu'il ne s'agisse encore d'une nouvelle tentative de pression. Mais Malraux demeurait lui-même un être indépendant. « On vous embête beaucoup, n'est-ce pas ? Ne vous laissez donc pas faire. » Cependant, quand Gide rencontra Victor Serge, ce dernier posa la question : que choisirait Malraux s'il lui fallait se prononcer pour ou contre Gide ?


(1) Ilia Ehrenbourg, « La nuit tombe », Paris, 1966 André Gide, « Journal (1889-1939 », Paris, 1948 ; Maria van Rysselberghe, « les Cahiers de la petite dame » (1929-1937), « Cahiers André Gide 5 », Paris, 1974 ; Victor Serge, « Mémoires d'un révolutionnaire (1901-1941) », Paris, 1978.
(2) Eugène Dabit, « Journal intime (1928-1936) », Paris, 1939 ; André Gide, « Journal (1889-1939) », Paris, 1948 André Gide, « Littérature engagée », Paris, 1950 ; Maria van Rysselberghe, « les Cahiers de la petite dame » (1929-1937), « Cahiers André Gide 5 », Paris, 1974 ; « Vendredi », Paris, 23 août 1936."

lundi 14 janvier 2013

Les Caves du Vatican sur scène


Les Caves du Vatican, d'après André Gide dans une adaptation et mise en scène de Thierry Jahn assisté de Patrick Floersheim seront à nouveau sur scène jeudi 31 janvier, vendredi 1er février, samedi 2 février à 20h30 et dimanche 3 février à 17h au théâtre Le Silo à Montoire-sur-le-Loir (Loir et Cher).

Avec Céline Ronté, Olivier Baucheron, Jean Lou de Tapia, Jérôme Ragon, Gabriel Le Doze, Sébastien Faglain. Création sonore Romain Gerome et Thierry Jahn. Décors et création lumière Paco Galan. Costumes Morgane Salvaggio.


Plein tarif 18€, réduit 13€, enfants moins 12 ans 8€.

Plus d'infos sur le site du théâtre Le Silo.

jeudi 10 janvier 2013

Claude Roy : que lit-on en 1936 ?


«Que reste-t-il, quarante ans après, du Front populaire ? », s'interroge le Nouvel Observateur n°607 du lundi 28 juin 1976. Dans un dossier spécial Jean Lacouture dépeint les vacances des ouvriers qui partent en tandem à la mer, Pascal Ory nous replonge dans l'univers du théâtre engagé, Lucien Rioux évoque les chansons de ce temps-là... Et Que lisait-on en 36 ? demande-t-on à Claude Roy. Son article brosse un tableau très intéressant, avec Gide parmi les figures centrales... 


[52]*

Mes camarades, plus jeunes, de ce journal me demandent : « Que lisait-on en 1936? » Qui ça, on ? Je serai obligé de dire souvent « je » pour répondre à leur question. C'est un « moi je » moins typique qu'il ne conviendrait et plus répandu à l'époque qu'on ne l'imaginerait. J'ai eu vingt ans à la fin de 1935. Je ne me permettrais pas de dire que ce fut le plus bel âge de ma vie. Je lisais déjà beaucoup, et tout. J'ai, somme toute, continué. J'ai bougé. Je me retrouve, quarante ans après, assez différent mais guère plus confortable que le jeune homme que décrira, cinq ans après 1936, en novembre 1941, la « Petite Dame » d'André Gide dans ses « Cahiers » (1) : « L'image de la bonne volonté et du désarroi total, nettement de droite avant la guerre, depuis son retour (prisonnier évadé) il ne reconnaît plus son idéal depuis qu'on l'applique ; mal à l'aise partout, tâtant de tous les groupements, sans pouvoir adhérer à aucun. » Mais à l'aise, Gide l'était-il davantage en 1936, en 1940, en 1950 ? Les intellectuels sont des animaux mal à l'aise.

En 1936 comme en 1930, en 1940 et toujours, quand j'entendais prononcer le mot « culture », je tendais la main. La seule suspension d'armes de la guerre intestine qui faisait rage en moi, de la guerre civile constamment sur le point d'éclater en France depuis 1934, de la guerre mondiale qui s'avançait à pas lourds, je la trouvais dans ce que j'appelais la « littérature ». Les seuls « lieux communs » de Paris, à l'époque, me semblaient être le bureau de Jean Paulhan à « la N.R.F. », lieu d'accueil œcuménique, observatoire où il maintenait une attention scrupuleusement sympathique et pointue aux littératures, et le cabinet de lecture d'Adrienne Monnier, rue de l'Odéon. Tout l'argent que je n'avais pas passait en livres d'occasion. J'étais client assidu de deux bouquinistes. René Blech était communiste ; il allait devenir mon « patron » dans la Résistance. M. Mombre était maurrassien; il allait se suicider sous l'Occupation, désespéré d'être contraint de vendre « Autant en emporte le vent » au prix du beurre au marché noir et de ne plus trouver les « bons livres », de Bainville aux surréalistes.

Lamentables Duraton

J'ai perdu, depuis, l'illusion que la culture soit ce domaine préservé où la vérité des sentiments et la force de leur expression font se retrouver les hommes au-delà des idéologies. Ou plutôt : ils s'y retrouvent, en effet, pour souvent se séparer et se déchirer aussitôt. Ezra Pound fut un prodigieux « homme de culture » et un antisémite délirant. Robert Brasillach a traduit les poètes grecs comme personne et Lucien Rebatet a « senti » Mozart ou Corot très finement. La « culture » et l'« idéologie » entretiennent souvent les mêmes rapports que le docteur Jekyll et Mr. Hyde. Il y eut des S.S. et des déportés qui aimaient également Bach ou Goethe.

Dans le programme du rassemblement populaire de 1936, il est peu question de culture. Mais la semaine de quarante heures, les congés payés ou la politique des loisirs, c'est mieux qu'un programme « culturel » c'en est la condition première. Car, pour se limiter à la « lecture », en 1936, il y a d'abord, surtout (comme maintenant), ceux qui ne lisent pas du tout. Possesseurs précaires d'une culture archaïque et qui va déjà s'effaçant, dans les campagnes. Ou dépossédés de toute « culture », livrés à Radio-Cité, au Poste parisien, etc. Lamentables familles Duraton, qui écoutent à la T.S.F. « la Famille Duraton ». Une véritable « culture populaire » est encore un combat d'avant-garde.

Il y a ensuite les livres que beaucoup lisent. Les romans à 50 centimes des éditions Tallandier, les « Delly », les policiers qui ne sont pas encore noirs mais jaunes : Agatha Christie règne sur la collection « le Masque » les auteurs de policiers français (Pierre Véry), les pionniers de la science-fiction dont Jacques Spitz est le plus brillant. Il invente « l'homme élastique », dont la taille varie grâce à une invention des biologistes : en Allemagne, la taille des Aryens est fixée en secret à 2,20 m, celle des juifs à 1,40 m; en U.R.S.S., les membres du Parti auront le droit de mesurer 2 mètres et les koulaks 1,50 m. Le Français moyen aura droit à 1,70 m, etc.

La bourgeoisie achète rituellement les prix littéraires. Le Goncourt est l'ornement mobilier de l'intérieur du Français moyen, celui que décrit François Mauriac dans une de ses chroniques du « Figaro » de 1936 : « L'électeur équilibré dont le postérieur adhère au rond de cuir mais dont le ventre en proue regarde l'avenir. » A la fin de 1935, ce n'est donc ni l'admirable « Sang noir », de Louis Guilloux, ni le « Marchand d'oiseaux », de Robert Brasillach, ni la « Zone verte », d'Eugène Dabit, ni Henri Calet, ni Paul Nizan qui auront été couronnés, mais François de Roux, Joseph Peyré et Claude Silve. A la fin de 1936, une heureuse surprise : Aragon reçoit le Renaudot avec « les Beaux Quartiers ». Céline n'a aucun prix pour « Mort à crédit ». Et le Goncourt va, bien sûr, au roman le plus gris de l'année, « l'Empreinte du Dieu », de Maxence Van der Meersch.

Il y a évidemment les livres que très peu de gens lisent sur le moment — et que beaucoup liront pendant des années. La meilleure évocation de l'Europe de 1936 est un de ces livres « sans bruit » : « le Voyage en Grande Garabagne », d'Henri Michaux. Les mœurs des Hacs, des Emanglons, des Gauss, des Nonais et des Oliabaires, telles qu'il les décrit, sont restées d'une redoutable actualité... En 1936 paraissent aussi, sans tumulte ni presse, « Sueur de sang », de Pierre Jean Jouve, et [53] « Peau d'ange », de Catherine Pozzi, sans parler des plaquettes de poèmes à tirage très, très limité : « les Yeux fertiles », d'Eluard, « Hélène », de Jouve...

Il y a les livres qui n'ont pas eu de prix, qui ne sont pas « populaires » mais qui auront de grands succès : les deux Jules Romains** et les deux Mauriac de l'année (dont « la Vie de Jésus »***), le « Journal d'un curé de campagne » de Bernanos, « les Jeunes Filles », de Montherlant, « Mort à crédit » de Céline.



Le voyage de Gide

Les portes de la guerre grincent durement sous la poussée de ceux qui sont derrière ses battants encore clos et Grasset édite, avec le même succès que Jouvet sur scène, « La guerre de Troie n'aura pas lieu ». Et quand « Marianne » publie en feuilleton la fin des « Thibault », « l'Eté 1914 », de Roger Martin du Gard, ce roman « historique » devient un livre à l'ordre (ou au désordre) du jour, et un best seller avant la lettre.

Il y a enfin les livres qu'on lit souvent sans parvenir à les croire tout à fait : « Mein Kampf », par exemple. Tout y est annoncé, précisé : la politique extérieure, les chiffons de papier grignotés comme l'artichaut, feuille par feuille, la solution finale du problème juif, la guerre. Mais le projet nazi, exposé en clair et en détail, demeure pour la plupart des lecteurs et des hommes d'Etat aussi invisible que la lettre volée de Poe, posée bien en évidence sur la table. C'est tellement énorme que cela paraît invraisemblable. Invraisemblables aussi des livres comme le « Staline » que Boris Souvarine publie alors. Etiemble, qui faisait encore un certain crédit critique au communisme soviétique, trouve le livre « d'une telle partialité » qu'on serait tenté « d'éprouver pour Staline de l'indulgence ». Quand Victor Serge, que la pression de quelques intellectuels français, dont Gide, a fait sortir d'U.R.S.S., publie « Destin d'une révolution », la critique anonyme de « la N.R.F. » écarte en deux lignes son témoignage : « Staline en sort inhumain mais invraisemblable. »

C'est pourtant en août 1936 que va s'ouvrir à Moscou le procès du Centre terroriste trotskiste-zinovieviste. Que lit-on, notamment, en août 1936? Le réquisitoire de Vychinski : « J'exige que ces chiens enragés soient fusillés tous, sans exception. » La droite française exulte, comme le constate Jean Rabaut, « de voir Staline revenir aux valeurs nationales et éliminer les révolutionnaires russes les plus virulents ». « L'Humanité » approuve. « Le Populaire » se borne, embarrassé, à reproduire les protestations de la IIe Internationale. L'extrême-gauche seule, Victor Serge, au premier rang, et les surréalistes parlent net — non sans difficulté. André Breton raconte dans ses « Entretiens » que même ses amis trotskistes français semblaient réticents. « En septembre 1936, dit-il, au meeting « la Vérité sur le procès de Moscou », je ne dus de pouvoir exprimer mon sentiment et celui de mes amis qu'à l'intercession de Victor Serge, qui venait tout juste d'échapper aux geôles de Russie. »

C'est trois mois auparavant, en juin 1936, qu'André Gide est parti pour l'U.R.S.S. En compagnie de Louis Guilloux, de Pierre Herbart, d'Eugène Dabit et de Jef Last. Le voyage s'annonce comme l'apothéose de Diderot accueilli par la Grande Catherine, comme le couronnement d'un Voltaire converti au bolchevisme, sur la place Rouge en liesse. La vieille droite se déchaîne, la jeune droite se récrie, la vieille gauche se réjouit. La gauche toute seule, des trotskistes aux « anars », se gausse, par la voix « mal élevée » de Benjamin Péret:

Monsieur le camarade Gide
entre cul et chemise chante la jeune garde communiste,
un peu, beaucoup, passionnément
pas du tout
répondent les couilles de l'enfant de cœur qu'il épile.****

Un autre voyageur est parti pour Moscou en juillet 1936. On vient d'y publier la traduction de son premier livre, « Voyage au bout de la nuit ». Il déclarait avant son départ « Le socialisme est une question de qualité d'âme, on vient au monde socialiste, on ne le devient pas. » Céline, au retour d'U.R.S.S., publie un « Mea culpa » qui va le faire glisser assez loin. Mais pour l'heure il se limite à conclure : « Trois choses marchent bien chez les Soviets : armée, police, propagande. » Pendantqu'il s'éloigne, Montherlant se rapproche : « Le communisme est vérité pour les moins de vingt-cinq ans, qui le vivront. »

Pendant que Montherlant se rapproche, Brice Parain prend congé. Il publie en 1936 « Retour à la France » : « Le bolchevisme a abouti à l'industrialisation par l'Etat, ce qui vient après le capitalisme dans l'ordre historique, comme le pneumothorax vient après le premier crachement de sang dans l'ordre de la tuberculose. » Jean Guéhenno, qui anime l'un des deux grands hebdomadaires de gauche, « Vendredi » (l'autre est « Marianne »), gêne ses alliés communistes en écrivant que « la méthode d'action qui valait pour la Russie des tsars, ce vaste empire misérable et ignorant, administré par des imbéciles et des policiers, ne saurait valoir pour la France ». Mais Maurice Thorez ne semble pas au fond d'un autre avis, qui déclare à la même époque : « Ce n'est ni à Rome, ni à Berlin, ni même à Moscou [...] que se déterminera le destin de notre peuple : c'est à Paris. » Il s'apercevra, on s'apercevra, que c'est plus facile à dire qu'a faire.

Un socialisme tricolore

J'ai décrit dans « Moi je » la polka des chaises des « générations coincées ». 1936, c'est l'année où Bernanos, qui vient de quitter « l'Action française », est aux Baléares et où ce qu'il voit, au moment du débarquement franquiste, va lui faire pousser le cri des « Grands Cimetières sous la lune ». Drieu La Rochelle, qui écrivait hier : « Le prestige qui m'a gagné au communisme, c'est quelque chose qui défie la mort », a trouvé en Doriot l'incarnation de son « socialisme fasciste ». Paul Nizan, qui, après un très très court séjour à « l'Action française », est venu au « Faisceau » de Georges Valois et de là au communisme, publie en 1936 « le Cheval de Troie ». « Qu'est-ce que tu veux faire ? », demande un personnage du roman. Un autre, Bloyé, lui répond : « Changer le monde. » Nizan mourra désespéré, dans un monde qui n'a changé que par le pire. Albert Camus est encore en 1936 (pour un an) au parti communiste. André Gide, que Maurras a séduit autrefois, écrit maintenant : « Je vois dans l'établissement de [54] la société soviétique une illimitée promesse d'avenir. »

Un socialisme qui ne serait pas « soviétique sans-soviets », un socialisme national qui tiendrait tête au national-socialisme, un communisme qui serait fort mais non dictatorial, c'était la quadrature du cercle que tous cherchaient à résoudre sous un arc-en-ciel idéologique qui s'étendait du « socialisme fasciste » de Drieu à « l'Ordre nouveau » de Robert Aron ou au « Pamphlet » de Jean Prévost, en passant par mille nuances saugrenues ou ingénieuses. Cinq ans plus tard, le coup de pied de l'histoire dans la fourmilière précipitait les uns dans la collaboration ou à Vichy, les autres à Londres ou dans la Résistance. Ils avaient tous gardé des années 1930 un mot : révolution. Mais avec des adjectifs différents : révolution européenne, personnaliste, nationale, socialiste... Dans le brûlot éphémère de 1936 plein de feu, de pétards et de fumées que dirigeaient Maurice Blanchot et Thierry Maulnier, et qui se voulait, sous le titre de « l'Insurgé » (pardon à Jules Vallès), si révolutionnaire de droite qu'à l'extrémité de la gauche, j'ai retrouvé un texte collectif qui proclamait la volonté de bâtir « un socialisme aux trois couleurs ».

Un mince livre « scandaleux »

La « pensée politique » des années 1930 en fait voir en effet de toutes les couleurs à l'historien des idées... Un exemple entre cent quand, au début de 1937, Alphonse de Chateaubriant publie son hymne à l'Allemagne nazie, « la Gerbe des forces », une partie de la presse et de revues de la gauche « non conformiste » loue beaucoup le « pacifisme » de l'auteur, tandis que Robert Brasillach attaque ce livre où il voit « l'auteur s'agenouiller, de page en page, avec un respect religieux, devant tout ce que représentent l'Allemagne et l'hitlérisme. J'ai rarement assisté à un spectacle aussi effarant. »

Mais en 1935 et 1936, dans les discussions intestines du groupe ultra-gauche Contre-attaque,
Georges Bataille se déclarait « persuadé de la perversité intrinsèque du fascisme » mais constatait « sa supériorité, dans le courant politique et historique, sur un mouvement ouvrier dévoué et sur une démocratie libérale corrompue ». C'est l'époque où Ezra Pound déclare le racisme « l'instrument de l'homme intellectuellement vaincu et du politicien de bas étage », quatre ans avant de commencer ses émissions antisémites à la radio italienne.

Mais aucun virage ne fut sans doute plus brusque que celui de Gide entre « les Nouvelles Nourritures », le discours de juin 1935 où il proclame l'U.R.S.S. « exemplaire », et le « Retour de l'U.R.S.S. », publié en novembre 1936. Le livre provoque un tumulte qui ne s'est pas éteint depuis. On ne le relit pas sans surprise ni admiration : tout est déjà dit de ce qui va être redit pendant quarante ans. La presse communiste s'indigne. La presse conservatrice se réjouit. Au milieu de la médiocrité et parfois la bassesse, des commentaires qu'inspire ce mince livre scandaleux, le compte [55] rendu de Benjamin Crémieux dans «la N.R.F. » est remarquable. Il est tenté de suspendre provisoirement certaines des critiques de Gide : le conformisme absolu, la pression policière, l'existence de castes privilégiées, la persistance d'une masse très pauvre ne sont-ils pas imputables à l'héritage russe, à « l'état de siège » endémique ? Les critiques concernant la dictature et le conformisme, demande Benjamin Crémieux (lui-même grand libéral socialisant), ne viennent-elles pas d'un « libéral impénitent et petit-bourgeois ?

« Pourquoi désespères-tu ? »

Mais l'essentiel de l'analyse de Benjamin Crémieux saisit, quand on la relit aujourd'hui, comme saisissent d'un froid incoercible ces moments où l'histoire de la pensée apparaît comme une immobile répétition, un éternel retour éternellement piétinant. Ce qu'on lisait en 1936, c'est ce qu'on a lu en 1946, en 1956, en 1976. Ce qui fut dit et redit. Etait-ce en vain ? Sera-ce toujours en vain ? Que lisait-on en décembre 1936 ? Par exemple, la conclusion tranquille de l'essai de Crémieux : « Vouloir donner à la France la Russie (fût-elle communiste et fût-on marxiste) pour modèle, c'est vouloir donner une barbarie (aussi pleine d'avenir et de promesses de civilisation qu'on voudra) en modèle à des civilisés. Une minorité agissante a imposé le bolchevisme à la Russie. [...] Une révolution minoritaire est inconcevable en France. [...] Le communisme à la moscovite, que Gide dénonce, le monde n'en veut pas plus que du fascisme auquel il ressemble comme un frère. Et le monde attend de la France qu'elle en absorbe les éléments vivants et les intègre à un régime de paix, de liberté et de joie. Lénine pensait avec raison que la révolution russe devait être un exemple, non un modèle pour l'Occident. »

Peu d'années après avoir lu « Retour de l'U.R.S.S. » et le compte rendu de Crémieux, j'entrai, sous l'Occupation, au parti communiste. J'y rejoignais le fils de Benjamin, Francis. Treize ans après, j'en suis sorti. Francis Crémieux y est resté. Je l'entends d'ici me dire : « Pourquoi désespères-tu ? Mon Parti, aujourd'hui, quarante ans après, parle enfin le langage de mon père en 1936. Et dans la Résistance, ce n'est pas un « modèle soviétique » que nous rêvions d'imiter mais un socialisme « aux couleurs de la France » que nous espérions préparer. » Oui mais c'est aussi en 1936 que Jean Grenier publia « l'Age des orthodoxies ». « Cette année, écrivait-il, tous les intellectuels sont encadrés dans des partis, des syndicats, portent des chemises de la même couleur, lèvent le bras ou tendent le poing. [...] Ce qui est urgent, ce n'est plus de se faire une foi, c'est d'adhérer à un parti cela ne va pas sans déchirements. Un parti est un mécanisme qui a besoin de mécaniciens. » Le dilemme reste posé en 1976 comme en 1936 : si, « spontanément », comme le dit Lénine, la classe ouvrière n'est jamais que trade-unioniste, « mécaniquement », les mécaniques ont toujours tendance à mécaniser les hommes, à les laminer ou à les broyer.
CLAUDE ROY

  1. « Cahiers de la Petite Dame », tome III, Gallimard.


__________________________
* Les nombres entre crochets indiquent la pagination dans la revue.
** Recours à l'abime et Les Créateurs, les deux volumes du cycle Les Hommes de bonne volonté parus en 1936.
*** En plus de l'essai cité par Roy, Mauriac fait publier le roman Les Anges noirs le 31 décembre 1936 aux éditions Grasset.
**** Ce poème de Benjamin Péret intitulé « La conversion de Gide » est paru dans la revue Le surréalisme au service de la révolution, n°5, 1933. Il a été repris en 1936 dans le recueil Je ne mange pas de ce pain-là, paru aux Editions Surréalistes et tiré à 250 ex. Le voici en intégralité :

Monsieur le camarade Gide
entre cul et chemise chante la Jeune Garde
et se dit qu’il est temps d’exhiber son ventre comme un
drapeau rouge
Communiste
Un peu beaucoup passionnément
pas du tout
répondent les couilles de l’enfant de CŒUR qu’il épile
Tel une tomate agitée par le vent
Monsieur le camarade Gide fait un foutu drapeau rouge
dont aucune salade ne voudrait
un drapeau rouge qui cache une croix
trempée dans le vitriol
et bien française comme pas un chien de concierge
qui se mord la queue en entendant hoqueter la Marseillaise
qui fait accoucher
Monsieur le camarade Gide
Oui Monsieur le camarade Gide
La faucille et le marteau vous les aurez
la faucille dans le ventre
et le marteau vous le mangerez

Schlumberger, Montherlant et l'U.R.S.S.

 L.A.S. de Jean Schlumberger à Henry de Montherlant
(coll. personnelle de Philippe Brin)


Philippe Brin, notre ami du blog RMG, nous fait encore une fois la gentillesse de partager un document de sa collection personnelle : un billet écrit par Jean Schlumberger à Henri de Montherlant, probablement en 1935-1936, avant le voyage de Gide en U.R.S.S.. Schlumberger conjure en effet Montherlant de ne pas répandre de « fausses nouvelles » : Gide ne part pas pour « la Russie » comme il l'a cru à la suite d'un « malentendu téléphonique ».

 Mon cher ami,

Ne répandez pas de fausses nouvelles. C'est par suite d'un malentendu téléphonique que j'ai cru au départ de Gide pour la Russie. Tout au contraire, il a tenu bon et sauvé son indépendance. Je me hâte donc de rétablir la vérité.

Votre,

Schlumberger


Dès ses premiers soutiens affichés à la révolution communiste, Gide est invité à se rendre en U.R.S.S.. Des invitations comme celle de Nizan en mai 1934, ou en 1935 celle encore plus officielle d'Alexandre Arosev, responsable en Union Soviétique des relations culturelles avec l'étranger. Il envisage d'ailleurs d'y répondre, non pas en touriste mais en acteur de la révolution, par exemple pour porter à l'écran Les Caves du Vatican, projet formé d'abord en 1933 avec Aragon et Buñuel, puis à nouveau d'actualité en 1935, mais qui ne se réalisera jamais.

Schlumberger aura-t-il confondu avec une des autres destinations de Gide en ces temps-là : l'Espagne puis le Maroc en mars-avril 1935 avec Jef Last, la Suisse pour voir Catherine en juillet, puis faire une cure, l'Afrique en février 1936...? Ou cru que ce voyage serait la suite logique des engagements de Gide cette même année qui est celle du Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, et au cours duquel Gide soulèvera les foules à la Mutualité ? Schlumberger ne se trompait toutefois que d'une année tout au plus.

Le 29 juin 1935, Gide inaugure aussi le boulevard Maxime-Gorki à Villejuif. Une photographie le montre le poing levé, chantant l'Internationale aux côtés de Paul Vaillant-Couturier, alors maire de Villejuif. Cette photographie avait amusé Montherlant qui le note dans ses cahiers*. D'un sourire complice puisqu'à cette époque Montherlant se rapproche de la gauche. Le Parti Communiste essaie d'ailleurs de le récupérer et c'est vraiment à la suite d'un malentendu qu'il ne participera pas au Congrès international des écrivains pour la défense de la culture comme il l'avait souhaité**.

Malgré l'article élogieux de 1928 qu'il signe dans l'hommage à Gide du Capitole, Montherlant a toujours nourri une forme de mépris pour l'écrivain Gide. D'ailleurs il reniera cet article en refusant de le verser dans ses Essais qui paraitront dans la Pléiade en 1963. On y trouve en revanche de nombreuses critiques, dès 1934***. De son côté, tout en conservant jusqu'au bout une admiration réelle pour certaines pages de Montherlant, Gide marquera aussi une certaine défiance envers le personnage. La période de l'Occupation ne fera que confirmer Gide dans ses préjugés sur Montherlant.

Jean-François Domenget dans son essai Montherlant critique (Librairie Droz, 2003) fait assez bien le tour de leurs relations conflictuelles et complexes.

______________________________

* Henry de Montherlant, Garder tout en composant tout (1924-1972). Cahiers inédits, Derniers Carnets, Gallimard, 2001, p.309
** Lettre de Henry de Montherlant au secrétaire du Congrès international des écrivains, cote Ms 7949 (71), Fonds Rose Adler, Dossier sur le Congrès des écrivains pour la défense de la culture, Bibliothèque littéraire Jacques Doucet.
*** Henry de Montherlant, Essais, préface de Pierre Sipriot, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1963, pp.1131-1132


mardi 8 janvier 2013

L'année démarre bien

Il n'est pas encore trop tard pour vous souhaiter une très bonne année. Une année peut-être un peu moins riche en évènements gidiens que celle qui vient de s'achever avec ses nombreux colloques, journées d'études et séminaires consacrés à Gide et à ses œuvres, même si l'activité éditoriale devrait rester tout aussi abondante... Et, déjà, plusieurs rendez-vous sont annoncés : 

Vendredi 11 janvier au Collège de France, le Séminaire Littérature et Censure (ITEM) et République des lettres consacre une demi-journée d'études à « Gide et la NRF » :

10h P. Masson, Université de Nantes, « Gide, l'individualiste engagé » ;
10h30 P. Schnyder, Université de Haute-Alsace, « “Il faut travailler avec acharnement...”. Aspects de la morale de l’effort du Gide d’avant La NRF » ;
11h Pause
11h15 J.-M. Wittmann, Université de Lorraine, « D'un entre-deux-guerres à l'autre : Gide face à la responsabilité de l'écrivain » ;
11h45 Alix Tubman-Mary, Université de Poitier, « Réconcilier littérature et représentation : bilan et perspectives pour La NRF dans les conférences de Suisse de Jacques Rivière (1918) ».


Dimanche 3 février à 16h, l'association Paris Z'Est propose une conférence autour de Jean Malaquais avec Pierre Masson, président de l'Association des Amis d'André Gide et éditeur notamment de la correspondance Gide-Malaquais avec Geneviève Nakach, auteur de Malaquais rebelle.

Inscription obligatoire, nombre de places limitées : http://www.pariszest.com/pour-nous-contacter/ (Une fois votre inscription validée, l’adresse et le code vous seront communiqués.)



Du 11 février au 26 avril les Archives départementales de la Gironde, en partenariat avec le Conseil général de la Gironde et la Fondation Catherine Gide, accueillent une nouvelle grande exposition signée Jean-Pierre Prévost : André Gide, visages d'un Nobel engagé. Avec aussi des conférences, concerts et signatures de livres sur Gide.

mercredi 12 décembre 2012

Cahiers Francis Jammes n°1


Aujourd'hui mercredi 12 décembre paraît le premier volume des nouveaux Cahiers Francis Jammes qui s'ajoutent désormais aux bulletins publiés par l'Association Francis Jammes. Nous ne pouvions pas ne pas souhaiter bon vent à ce nouveau vaisseau, d'autant que de nombreux gidiens sont à bord... Pour ce premier numéro on retrouvera par exemple des contributions de Pierre Lachasse, Stéphanie Bertrand et bien sûr celle de Vincent Gogibu qui s'intéresse à "Francis Jammes, André Gide et la NRF (1909-1914)".

 Cahiers Francis Jammes 1
Association Francis Jammes, 2012
190 pages, 18€


Extrait de l'avant-propos :

"En trente ans d’existence, l’Association Francis Jammes a fait paraître 54 bulletins. Le dernier en date, célébrant le centenaire des Géorgiques chrétiennes, montre combien les amis du poète sont demeurés attachés à défendre son œuvre auprès d’un public fidèle. Le Cahier, dont voici le premier numéro, n’a pas vocation à remplacer le bulletin ; mais, plus volumineux, plus éclectique, réunissant des études et des documents inédits ou rares, il comble un manque et répond à une attente. Le dernier colloque entièrement consacré à Francis Jammes datant de 1997, il devenait en effet nécessaire de réunir en un lieu, fût-il de papier, amateurs et chercheurs susceptibles, chacun dans leurs domaines et spécialités, d’éclairer davantage l’œuvre du poète et de mieux définir la place qui fut la sienne dans l’histoire de la poésie et de la littérature.
Le titre de ce premier Cahier, « la révolution Francis Jammes (1894-1914) », doit se comprendre à l’aune de cette ambition. 1894 : Le symbolisme triomphe. Francis Jammes a déjà fait paraître, à compte d’auteur et tirées à très-petit nombre, quatre minces plaquettes. Il en a adressé, d’Orthez, quelques exemplaires à des personnalités choisies du monde des lettres parisiennes qui, à leur tour, les font connaître : François Coppée, Stéphane Mallarmé, André Gide, Remy de Gourmont, etc. Il y a dans ces vers à la métrique personnelle, exaltant une vie simple et non exempts, toutefois, d’images audacieuses, un souffle nouveau. Cette poésie, consciemment ou inconsciemment, annonce la crise des valeurs symbolistes qui va éclater deux ans plus tard avec l’avènement du Naturisme, les évolutions des meilleurs écrivains du mouvement de 1886 (Vielé-Griffin, de Régnier, Remy de Gourmont, Gide, etc.) et la naissance d’une génération nouvelle qui reconnaîtra en l’auteur de De l'Angelus de l’Aube à l’Angelus du Soir un maître. C’est en ce sens que l’apparition de Francis Jammes dans le champ littéraire de la fin du XIXe siècle nous paraît s’apparenter – tout en laissant place au débat – à une révolution poétique, se nourrissant de toutes les critiques antérieures adressées aux excès symbolistes et se poursuivant dans les premières années du siècle nouveau qu’elle contribue à définir."

SOMMAIRE
Nicholas NEWMAN : Introduction
Mikaël LUGAN : Avant-propos

ÉTUDES :
- Jean-Louis MEUNIER : De la province vers Paris : Les chemins d'une carrière (Francis Jammes & Georges Rodenbach)
- Bruno FABRE : Francis Jammes et Marcel Schwob : Une affectueuse connivence
- Mikaël LUGAN : L’Éolien et le Magnifique
- Sylvie GAZAGNE : Francis Jammes et Paul Claudel : Deux poétiques de la conversion
- Thân-Van TON-THAT : Marcel Proust lecteur de Francis Jammes : Influences, divergences et mystères
- Pierre LACHASSE : Francis Jammes et les revues de "jeunes" : un compagnon de route indocile
- Shirley W. VINALL : Francis Jammes dans les pages de l'Anthologie-Revue de France et d'Italie
- Vincent GOGIBU : Francis Jammes, André Gide et la NRF (1909-1914) Première partie
- Stéphanie BERTRAND : "Écrire est presque toujours de la littérature" : L'art de la formule dans la correspondance de Francis Jammes
- Patricia IZQUIERDO : "L'influence de Francis Jammes sur quatre poétesses contemporaines (Anna de Noailles, Marguerite Burnat-Provins, Cécile Sauvage, Marie Dauguet)
- Antoine PIANTONI : "Everybody loves Francis Jammes" : La réception de Francis Jammes dans le courant moderniste anglo-américain

DOCUMENTS :
- Bruno FABRE : Choix de lettres échangées entre Francis Jammes et Marcel Schwob
- Christian BUAT : Gourmont ou Jammes ?
- Richard BUXTON : Francis Jammes
- Kensaku KURAKATA : Les traductions japonaises de Francis Jammes

Index
Liste des contributeurs
Actualités de l'association

ILLUSTRATIONS :
- Marc BRUNIER MESTAS : Vignette de couverture et frontispice (linogravures originales)
- LMG [Lolita M'GOUNI] : Dessin
- Huguette LENDEL : "Entre juin et juillet", collage

A commander auprès de :
Maison Chrestia
7 avenue Francis Jammes
64300 ORTHEZ


lundi 10 décembre 2012

Pour l'histoire du Thésée


 Pour l'histoire du Thésée d'André Gide, C. Dhérin et C. Martin,


Céline Dhérin et Claude Martin ont œuvré Pour l'histoire du Thésée d'André Gide en compilant dans le dernier cahier de l'Association des Amis André Gide la genèse, les différents états de ce texte et sa réception*. Un projet de longue haleine et qui aurait dû paraître avant les Romans et récits dans la Pléiade en 2009 comme le laisse entendre la préface. Mais tout de même pas en 1912 comme l'annonce drôlement la justification du tirage !

L'édition Schiffrin du Thésée
1912 est l'année des premiers fragments de la rédaction d'un Thésée par Gide. Mais il y songe au moins depuis l'année précédente selon le Journal. Une lente maturation dont il a le secret suivie d'une rédaction rapide en 1944, alors que Gide est exilé à Alger : « J'ai travaillé et écrit, en mai-juin dernier, dans un état de joie indicible et que je croyais ne plus jamais connaître, un Thésée qui me tenait à cœur depuis longtemps et que j'avais à peu près désespéré de mener à bien. » écrit-il le 22 octobre 1944 à Dorothy Bussy.

Un texte muri plus de trente ans, écrit en six semaines, et qui va connaître des états successifs et plusieurs publications : chez Schiffrin en janvier 46 à New York, dans les Cahiers de la Pléiade en avril 46, et enfin chez Gallimard la même année. Pendant cette période de retouches fin 1945-début 1946, Gide voyage avec Robert Levesque en Egypte. Ils sont rejoints le 27 janvier 1946 par Etiemble, alors professeur à l'Université d'Alexandrie.

Cahiers de la Pléiade, avril 46

Bien des années plus tard, Etiemble se souviendra de ce séjour et comment il a « entièrement récrit » le Thésée que Gide lui avait alors fait lire. Céline Dhérin et Claude Martin démontent assez facilement ces propos tenus sur France Culture en 1993 : Etiemble, qui se proposait d'écrire un article sur Thésée, avait pris en note sur une édition Schiffrin les corrections de Gide pour l'édition Gallimard. Retrouvant dans un dossier, bien des années plus tard, le livre et les annotations de sa main, il « se prend à croire », pour reprendre l'expression bien diplomatique des auteurs, qu'il en est à l'origine...

La présentation sur quatre colonnes du texte du manuscrit Doucet, de l'édition Schiffrin, de celle des Cahiers de la Pléiade, et enfin l'édition définitive de Gallimard, achève de lever le moindre doute : Gide est bien l'auteur de Thésée, et d'ailleurs comment en douter tant il y a là son « drôle », celui de Paludes notamment. Aux aristoloches de l'accouchement impossible qui bordent le chemin du narrateur de Paludes et d'Angèle répondent ici les très viriles asperges de la rencontre entre Thésée et Périgone... « Vers tout ce que Pan, Zeus ou Thétis me présentait de charmant, je bandais » affirme Gide autant que Thésée, qui tenait beaucoup à ce qu'on prit le verbe dans son sens le plus cru.

Alors Thésée, « classique ? baroque ? ou d'une modernité qui suspend le récit entre la transmission orale propre au mythe et la composition poétique ? » s'interrogent Céline Dhérin et Claude Martin. Festival de trouvailles, de formules, les mélanges entre une langue tantôt des plus populaires tantôt des plus classiques et même précieuses donnent tout son sel au récit. Le saugrenu, au sens là encore le plus strict, est le ton qui convenait le mieux au testament gidien.


L'édition de Thésée sur Hollande chez Gallimard (1947) :
 le 27e et dernier titre paru dans la "petite collection bleue"
à la couverture inspirée  de celle du Faust traduit par Nerval

________________________
* En plus de la genèse du texte, de la présentation en quatre colonnes des quatre versions du texte, les auteurs donnent aussi des fragments, les Considérations sur la mythologie grecque, un Monologue de Thésée, un fragment d'Œdipe à Colone, des extraits des entretiens avec Jean Amrouche, et le dossier de presse de Thésée. Pour prolonger cette étude, nous ne saurions trop, comme Céline Dhérin et Claude Martin dans leur conclusion, conseiller aussi la lecture de celle de Daniel Durosay : Thésée roi. Essai sur le discours politique dans le Thésée de Gide (BAAG, n°106, avril 1995).

mardi 4 décembre 2012

Rendez-vous en décembre



Jusqu'au 30 décembre le Musée Georges Borias à Uzès accueille une exposition de la biennale SUDestampe sur le thème des voyages d'André Gide.  

Jeudi 6 décembre à 16h,  le conservateur Brigitte Chimier propose d'aller plus loin à la découverte de ces voyages en extirpant de l'une des malles du Voyage au Congo des objets qui ont appartenu à Gide lui-même. Entrée: 1,50€, plus d'informations sur le blog du musée.




Vendredi 7 et samedi 8 décembre, le Séminaire Pasquali, qui se tient cette année à Pont-du-Château dans le Puy-de-Dôme, se penche sur Corydon. Le principe : réunir durant deux jours un groupe de chercheurs autour d'une oeuvre représentative de la littérature française du XVIe au XXe siècle. Quatre ou cinq spécialistes de réputation internationale présentent une communication d'une heure, suivie d'une discussion :

7 décembre :
10h - Patrick Pollard : « Corydon : rhétorique et historique »
15h - Pierre Masson : « Corydon, oeuvre littéraire, œuvre gidienne »

8 décembre  :
9h - Jean Bollack : « Littérature et science. Le traité du Corydon » 
14h - Frank Lestringant : « Corydon et son double »



Samedi 8 décembre le Centre d’études et de recherches interdisciplinaires de l’UFR LAC (Lettres, arts, cinéma), équipe Littérature au présent, de l'Université Paris-Diderot organise une journée d'agrégation consacrée aux Faux-monnayeurs de Gide. Au programme :

9h30 : Jean-Michel Wittmann (Université de Lorraine) : «La lutte pour la vie dans l’espace romanesque»
10h : Frédérique Toudoire-Surlapierre (Université de Haute-Alsace) : «Les bons comptes font les bons...»
11h : Alain Schaffner (Université Sorbonne nouvelle-Paris III) : «Le romanesque dans Les Faux-Monnayeurs»
11h30 : Peter Schnyder (Université de Haute-Alsace) : «‘‘Vous pouvez tout raconter, mais à condition de ne jamais dire) : Je.” Gide critique de Proust»

14h : Anne-Sophie Angelo (Université Paris-Diderot) : «Édouard, ou comment donner forme à une réflexion sur le roman»
14h30 : Pierre Masson (Université de Nantes) : «Seuils et frontières dans Les Faux Monnayeurs»
15h30 : Eric Marty (Université Paris-Diderot), «Livre écrit, livre volé, livre différé : perversion et sublimation dans Les Faux Monnayeurs»
16h : Claude Coste (Université Stendhal-Grenoble III), «L’art de la fugue»




Jusqu'au 16 décembre le Musée des Beaux-Arts de Gand met trois de ses collections à l'honneur au travers de l'exposition 3x collection, parmi lesquelles l'ensemble de Théo Van Rysselberghe. Un hommage au peintre né à Gand il y a 150 ans et dont le musée possède un grand nombre de peintures, dessins, œuvres graphiques et livres, regroupés pour la première fois dans une présentation.

Plus d'informations sur le site du Musée des Beaux-Arts de Gand.



Et pour rappel : l'exposition "Du côté de Jacques-Emile Blanche. Un salon à la Belle Epoque" se poursuit jusqu'au 27 janvier 2013 la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent, et l'exposition "Intelligentsia, entre France et Russie, archives inédites du XXe siècle" jusqu'au 11 janvier 2013 à l'École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris.

vendredi 30 novembre 2012

Vente aux enchères

Belle vente Artcurial de livres et manuscrits le 13 décembre avec notamment de nombreux documents de l'écrivain Joë Bousquet.


Lot 83  
Gaston GALLIMARD
5 l.a.s. à Joë Bousquet
Importantes lettres sur Gallimard à la Libération. Gaston Gallimard remercie vivement Joe Bousquet pour son intervention auprès des juges : "Comment vous remercier de votre dévouement, sans vous cette affaire ne se serait pas terminée si vite et si heureusement. C'est grâce à vous que j'ai connu M. Bataille, grâce à vous qu'il a mit tant de cœur à intervenir grâce à vos lettres qu'il a montré au Parquet que les juges ont été favorablement impressionnés. […] Je vous recommande de ne parler de cette affaire à personne. Seule Gide, Paulhan, Martin du Gard, Parrain et Fertz sont au courant. Je n'ai dit à personne qu'une enquête avait été ouverte concernant la Nrf avec inculpations…"

Estimation 900-1200€



Lot 84  
André GIDE
2 l.a.s à Joe Bousquet
5 p. In-12. Signés André Gide.
- 1er juin 40. La Conque, Vence, Alpes Maritimes. Gide est à Vence, loin de Paris, en retrait de la vie intellectuelle. Il est heureux de recevoir des nouvelles de Joë Bousquet : "Mon cœur a battu en reconnaissant votre écriture; et plus encore en lisant les nouvelles... " Se trouve triste devant la mort du père de Joë, et peiné par le désespoir de Bousquet regrettant d'être toujours en vie. André Gide livre une des descriptions de la figure de Joë Bousquet les plus intimes et remarquables qui soient : " J'ai lu de vous quelques pages sur Simenon qui m'ont ravi. […] La guerre met en grand peine deux de mes neveux et quelques jeunes amis qui me sont très chers. A l'arrivée de chaque courrier, je tremble d'appréhension… Mais c'est de vous que me vient la première nouvelle de deuil. Je songe à vous bien tristement et à cette solitude tragique où vous enfonce plus avant encore la mort de votre père, et que vous me peigniez si bien en si peu de mots. Mais que parlez-vous du scandale de votre survie?... et que dirait alors un père à qui la guerre enlève son fils unique? Je songe au doux et puissant rayonnement de votre figure et me dit qu'il faut ce fond très noir pour lui donner toute sa force d'éclairement. Croyez à ma bien profonde affection."
- 26 janv. 1941. Gide est reclus dans le silence : "Mais bien de trouver que c'est une décision de ne pouvoir exprimer, en quelques phrases, que si peu de choses de ce dont notre cœur est plein".

Estimation : 500-600€



Lot 169 
Isidore ISOU
Court texte sur Gide et Gallimard, [1947]


1 p. in-8 dos d'une couverture d'un cahier d'école de la marque "L'Incomparable". Non signé, s.d. [1947]. Concernant le refus par les éditions Gallimard d'un de ses manuscrits. Etrange texte assez violent, qui n'est pas sans rappeler certains textes d'Arthur Cravan, où déjà il était question de Gide : "Ce que j'aurais dû faire avec mon manuscrit : Une bande entière de types aller voir André Gide et l'obliger d'aller avec nous, voir Gallimard. J'aurai réussi à cet instant."

Estimation 700 - 1 000 €





Vente le 13 décembre 2012 à 14h30
Exposition les 8 et 9 décembre de 11h à 18h
et du 10 au 12 décembre de 11h à 19h

Artcurial

7, rond-point des Champs-Élysées
75008 Paris

lundi 26 novembre 2012

Actualité des parutions



Cet automne aura été riche en publications, avec pour commencer le Cahier III bis de Maria Van Rysselberghe (Cahiers de la NRF, Gallimard, 2012), que nous avons déjà évoqué ici. Le livre connaît un accueil très enthousiaste comme le montrent un récent article de Stéphane Guégan et de nombreuses réactions du côté des blogs littéraires comme dans les Carnets d'Automne.









L'occasion de noter ici que la parution en septembre dernier de la traduction en espagnol d'Il y a quarante ans, autre livre de souvenirs de la Petite Dame, avait connu une très belle réception critique en Espagne. Hace cuarenta años, traduit par Regina López, avec une postface de Natalia Zarco est paru aux éditions Errata naturae. L'occasion aussi d'encourager Espace Nord à réimprimer ce volume depuis trop longtemps indisponible en France.




L'inscription des Faux-Monnayeurs à l'agrégation de lettres 2012-2013 continue aussi à alimenter l'actualité éditoriale. Citons tout d'abord celui qui réunit sous le joli titre gidien et impertinent Tant pis pour le lecteur paresseux les études de Anne-Sophie Angelo, Alain Goulet, Thomas Verjans et Victor-Arthur Piégay, sous la direction de ce dernier, aux éditions Le Murmure.

Présentation de l'éditeur :
Ce volume regroupe trois lectures inédites des Faux-Monnayeurs d’André Gide – deux études littéraires et une étude grammaticale – précédées d’une introduction proposant un bilan de plusieurs décennies de critique du texte, à destination des agrégatifs de lettres, mais aussi de tout lecteur curieux et désireux d’enrichir sa connaissance du seul et unique roman de l’auteur de Paludes et des Caves du Vatican.





Dans la collection "Clé Concours" de l'éditeur Atlande, diffusé par Belin, Aliocha Wald Lasowski, enseignante à l’université catholique de Lille, à l’ENS, à Sciences-Po et à l’université Charles-de-Gaulle, et Joël July, professeur agrégé à l’université d’Aix-Marseille, co-signent un Gide Les Faux-Monnayeurs compilant un commentaire de l'oeuvre, une étude grammaticale et stylistique, un aperçu de l'état actuel des études sur Gide ainsi qu'une bibliographie.





Nouveau venu dans les études gidiennes, Frank Lestringant, auteur de la biographie Gide l'inquiéteur dont le deuxième tome vient de paraître chez Flammarion, ajoute sa voix à ce concert d'analyses. Aux Presses Universitaires de Rennes, il propose des Lectures des Faux-Monnayeurs autour de trois thèmes principaux: Un « premier roman », Le roman et le réel, Une poétique du roman.

Présentation de l'éditeur :
Quel est le statut des Faux-Monnayeurs ? Où situer leur esthétique ? Ce manuel propose de dessiner des lignes de partage dans l’enchevêtrement romanesque en analysant plusieurs aspects du texte : sa dimension autobiographique, religieuse, littéraire, morale ; sa dynamique d’enquête policière, son rapport à la musique et à la justice, ses intertextes. Le style de Gide et la manière dont il « travaille » et il déconstruit ses personnages et son intrigue sont ainsi étudiés.




Le douzième volume de Styles, genres, auteurs, collection consacrée aux auteurs du programme des agrégations de lettres, s'intéresse lui aussi aux Faux-Monnayeurs au travers de deux articles : "Sotie, ratage et réinvention du roman dans Les Faux-Monnayeurs d’André Gide" par François Bompaire, et "L’ambiguïté narrative dans Les Faux-Monnayeurs: dénégations romanesques et construction téléologique" de Françoise Rullier-Theuret.




Pour rappel : un billet spécial agrégation compile les publications et les liens utiles autour des Faux-Monnayeurs.


Ann Jefferson, professeur de littérature française à l’université d’Oxford, auteur de plusieurs ouvrages portant sur la littérature française, depuis Stendhal jusqu’à Nathalie Sarraute dont elle a édité plusieurs textes pour l’édition des Œuvres complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade, signe aux Presses Universitaires de France une étude très complète du genre biographique. Un chapitre entier de son Défi biographique est consacré à Gide et à Si le grain ne meurt.

Présentation de l'éditeur :
Il est d’usage que la biographie escorte la littérature, ne serait-ce que par le récit des vies d’écrivains. Mais l’idée qu’elle pourrait agir sur la conception même du littéraire a sans doute de quoi surprendre. Et pourtant, depuis qu’au XVIIIe siècle sont apparues et la notion moderne de « littérature » et le mot même de « biographie », leur relation a été on ne peut plus étroite : la pratique biographique a sans cesse remis en question, infléchi et transformé les façons d’envisager la littérature. Sous ses formes multiples, des « vitae » aux dictionnaires biographiques, de l’histoire littéraire à la presse, de la critique aux vies romancées, de l’autobiographie aux innovations d’aujourd’hui, la biographie est intervenue au cœur de tous les débats littéraires. Héritière de la tradition antique et médiévale de l’exemplarité, elle a redoublé l’incessant « qu’est-ce que la littérature ? », en lançant à celle-ci le défi permanent pour contester et réinventer ce qui la fonde et la justifie.
Ce livre propose l’histoire de cette relation complexe par l’analyse des textes où la conjonction de ces usages d’écriture est particulièrement intense, de l’autobiographie de Rousseau aux « vies » de Pierre Michon, de la biographie inscrite en poésie chez Hugo et Baudelaire à l’écriture de soi chez Roubaud.