dimanche 17 janvier 2016

Lettre à Edmund Gosse


Les lettres que Gide donne à la N.R.F. entre juin 1928 et janvier 1929 sont comme autant de pièces produites par la défense dans les procès qui lui sont faits. On lui reproche entre autres et à la fois de dissimuler et de trop en dire. La lettre à Edmund Gosse parue dans la N.R.F. de juillet 1928 répond précisément à cette double critique.

Edmund Gosse est un écrivain, poète et surtout grand critique d'art. Il est l'un des premiers à signaler Gide aux lecteurs anglais au début du XXe siècle, et Gide le rencontrera lors de son séjour en Angleterre en 1918. Dans cette lettre, Gide répond aux questions de Gosse sur Si le grain ne meurt. Elle prolonge une correspondance entamée en 1904, avec en 1910 l'envoi par Gosse de son livre autobiographique Father and Son. Et dès 1917, alors qu'il était depuis un an en pleine rédaction de Si le grain ne meurt..., Gide annonçait à Gosse : « Ce que j'écris à présent [...] c'est un peu mon Father and Son ».


Comme l'a montré Patrick Pollard dans son intéressante comparaison Gide et Gosse : histoires de familles dans les actes du colloque André Gide et l'écriture de soi (PUL, 2002), les deux hommes partagent le même goût de la vérité contre la religion. Mais Gide ira beaucoup plus loin quant à l'aveu de sa sexualité.



IV
A SIR EDMUND GOSSE
La Souco, Roquebrune-Cap Martin,
16 janvier 1927.
Mon cher Edmund Gosse,

Quelle excellente lettre je reçois de vous, et combien profondément elle me touche !

Pourquoi j'ai écrit ce livre1 ? Parce que j'ai cru que je devais l'écrire.

Ce que j'en attends ? — Rien que de très fâcheux pour moi (et pas seulement pour moi hélas !) Et certes il a fallu que cette obligation morale fût bien impérative pour me faire passer outre ; mais, vraiment, il m'eût paru lâche de me laisser arrêter par la considération de cette peine et du danger. Je sentais que je ne pourrais mourir satisfait si j'avais gardé tout cela sur le cœur.
— Vous pouviez l'écrire sans le publier.
— Evidemment, et c'est ce que mes amis m'ont dit. Car il en est bien peu qui, tout en accordant que j'avais peut-être raison d'écrire ces mémoires, ne m'aient pas déconseillé, et très vivement, de les laisser connaître de mon vivant. — Mais je ne crois pas aux « posthumes » — et tiens que tous les papiers intimes que l'on nous sort de récents grands disparus, sont plus ou moins fardés. Si je n'avais pas eu le courage de publier, quel ami, par la suite, et moi mort, eût osé l'oser, alors même que je l'en eusse expressément prié ?

Peut-être est-ce à ma formation protestante que je le dois... Cher ami, j'ai le mensonge en horreur. Je ne puis prendre mon parti de ce camouflage conventionnel qui travestit systématiquement l'œuvre de X..., de Y... et de tant d'autres. J'ai écrit ce livre pour « créer un précédent », donner un exemple de franchise, éclairer quelques-uns, en rassurer d'autres, forcer l'opinion de tenir compte de ce que l'on ignore ou que l'on affecte d'ignorer au grand dam de la psychologie, de la morale, de l'art, ... et de la société.

J'ai écrit ce livre parce que je préfère être haï, qu'aimé pour ce que je ne suis pas. « Je reviendrais volontiers de l'autre monde, pour démentir celuy qui me formerait aultre que je n'étais, fût-ce pour m'honorer », disait Montaigne.

Je vous parle sans effort et sans crainte, et même je suis heureux de vous parler. Veuillez voir dans tout ce que je vous dis un témoignage de ma grande estime et de mon amitié profonde.

Votre reconnaissant et dévoué

ANDRÉ GIDE

1. Si le grain ne meurt...

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