samedi 22 octobre 2011

Souvenirs inédits, par Jeanne de Beaufort (3/3)

Suite et fin des souvenirs de Jeanne d'Etchevers parus en 1964 dans La Gazette de Lausanne, neuf ans avant son livre Quelques nuits, quelques aubes (Jeanne de Beaufort, Madrid, 1973) : les derniers temps au Foyer Franco Belge, l'érosion du sentiment d'utilité, la routine, les besoins moins fréquents... Et l'évocation d'un autre jeune garçon rencontré au Foyer, Jean Billiet, auprès de qui Gide joua les précepteurs.





SOUVENIRS INÉDITS SUR ANDRÉ GIDE 

"NOUS SOMMES ÉMUS...

Gide qui paraissait exténué et dont les yeux nécessitaient quelque repos dut se décider à partir à Curverville où l'appelaient des questions de son domaine. Il y retrouvait auprès de Mme Gide, son beau-frère et grand ami Marcel Drouin, ses belles-sœurs, ses petites nièces et neveux, les Jacques Copeau, Mme Jacques Rivière, et... ses longues soirées avec Chopin. Ses lettres nous arrivaient pleines de notre travail comme le prouve celle-ci, réponse à l'une des miennes où je lui avais dit qu'une de nos pauvres petites réfugiées avait, en se réveillant trouvé sa mère morte dans leur lit.

Cuverville, 11 mars 1916.
Chère Madame et amie,
Nous sommes tous ici extrêmement émus par votre lettre... Oui, certes je revois la petite Forest et je pense à elle avec une grande tristesse. Que va devenir cette pauvre enfant ? Qui est cette grand-mère auprès de qui elle va vivre et dont je ne me souviens absolument pas ? Ma femme propose de la prendre à Cuverville, si vous estimiez que cela pût être bon pour elle... c'est-à-dire si sa situation vous paraissait par trop lamentable.
Mais, je voudrais qu'elle passât d'abord à la visite médicale et que l'un de nos médecins donnât son
avis, car le climat d'ici est assez rude. Elle pourrait, au besoin faire le voyage avec Mme Jacques Rivière que nous attendons, dans une dizaine de jours. Causez-en avec Mme V. R. et décidez pour le mieux sans cause d'indiscrétion, car, au contraire, je vous sais gré de m'avoir parlé de cette tristesse.
Ici, tout va bien, sauf que j'ai les yeux de nouveau très fatigués et que, depuis quelques jours j'ai dû m'interdire à peu près toute lecture. Un peu de mal du Foyer aussi, car mon cœur et mes pensées hantent bien souvent la table No1 et ...même les autres,
Au revoir, mes affectueux sourires à Jacqueline et mes meilleurs souvenirs à vous. Ma femme y joint les siens.
Tout amicalement votre, André Gide.

Puis, il nous revenait, tout d'un coup sans crier gare avec un élan et une ardeur où je croyais déjà discerner comme un remords de ses absences présente et futures...

Monsieur Gide et l'heureux petit homme

Je me souviens d'une de ses arrivées, un jour froid de novembre où quelques-uns d'entre nous prenaient une lasse de thé derrière les paravents afin d'éviter et de neutraliser, si possible les grippes, microbes et rhumes dont l'atmosphère du Foyer était saturée. Il arriva, son grand loden au vent et, sur son visage une expression de blâme si concentrée qu'elle semblait s'adresser à chacun de nous personnellement. Sans rien dire il nous fit sentir l'indécence de cette petite réunion confortable si près de nos pauvres amis. Cela jeta sur nous un froid plus glacial que celui de la rue... Que de fois depuis, et pendant ses absences, alors que je voyais de la lumière derrière les paravents ou que j'y croyais entendre du bruit de porcelaine n'ai-je pas résisté au plaisir d'y annoncer que le train de Cuverville rentrait en gare.
Pendant les absences de plus en plus renouvelées de M. Gide, mes lettres ne lui transmettaient pas toujours des nouvelles aussi navrantes que celles de la pauvre petite Forest ; la plupart le tenaient au courant de notre vie quotidienne du Foyer qu'il voulait entièrement partager avec nous comme on le sentira dans cette réponse.

Cuverville, mardi.
Chère Madame
Je comprends mais un peu tard que j'ai fait une bêtise en vous demandant de me renvoyer ici mon courrier. Il eût fallu vous demander de l'ouvrir d'abord, nous eussions évité des contretemps fâcheux et des retards... Voici trois lettres que je reçois ce matin et qui me sont cause des réflexions précédentes. Vous ferez pour le mieux et saurez dire : tant pis.
Je compte rentrer au Foyer jeudi, vers la fin du jour de manière à être nu Foyer vendredi. Mon esprit ne se débarrasse pas facilement des préoccupations de là-bas et, je sens trop que je n'achète mon repos qu'au prix de la fatigue des autres et de la vôtre en particulier. Désormais en tout cas, ouvrez toutes mes lettres et gardez-les moi. Renvoyées ici, elles risqueraient de n'arriver qu'après mon départ. Veuillez annoncer mon retour à Mme Van Rysselberghe; je suis honteux de ne pas lui avoir écrit. Tous mes souvenirs à nos compagnons d'œuvre. Pour vous, l'assurance de mes sentiments très amicaux.
André Gide.
P. S, Si je n'étais pas là vendredi, dites au petit Jean Billiet que je ne l'oublie pas et suis bien décidé à le sortir de là. Veuillez dire ce qui en est à Mme Théo ; qu'il ait un peu de patience, car l'Ecole de la Rue Taitbout n'est pas encore organisée. Peut-être Underwood vaudrait mieux ?
Remettre à du Bos la lettre de Berthe Willière. Faire envoyer le 7 la Revue Hebdomadaire à Charles Meunier.
Tâchez, si Mme Van Rysselberghe est de retour de la faire recommander à Mme Chausson pour la printemps à Jeanne Hougrand.

Le petit Jean Billiet sur lequel M. Gide me demandait de veiller en son absence était un petit bonhomme de 14 ans environ, sérieux comme un pape, râblé, rouquin et qui en d'autres circonstances n'eut attiré aucune attention. La figure bien nette, pas très grand pour son âge, il arrivait au Foyer exactement toujours le même jour à la même heure pour y toucher l'allocation de sa mère retenue chez elle par d'autres enfants. Son père était prisonnier en Allemagne. Sitôt arrivé, il s'asseyait, tirait un livre de sa poche, et se mettait à lire sans se préoccuper le moins du monde de ce qui se passait autour de lui. L'appel de son nom le surprenait toujours. Il allait ensuite à la caisse et y signait son chèque avec le sérieux d'un notaire. Ses livres qui n'étaient jamais les mêmes traitaient surtout de voyages et de sciences vulgarisées. Ils étaient l'objet de longues conversations avec M. Gide qui lui en prêtait d'autres, en corrigeait méticuleusement les résumés qu'il lui en demandait. Leurs séances étaient de véritables classes. En somme le petit Jean Billiet était un heureux petit homme pour qui ce séjour forcé à Paris devenait une vraie chance. On sentait en lui une vive curiosité, une grande impatience d'apprendre. Son rêve : entrer vite dans une bonne école et en sortir savant au retour de son père.
Mais déjà cet automne de pluie et de peine devenait un autre hiver, bientôt, une nouvelle année. La routine, il faut bien le reconnaître, s'infiltrait peu à peu, malgré nous dans notre travail par la constance même du malheur... cette routine, l'horreur de Gide, qu'il guettait cependant en nous... et dont il exécrait l'idée même... à moins qu'il ne désirât la voir s'y établir pour enfin... s'en évader lui même.

LA FIN ÉTAIT VENUE

Dans les postscriptums inquiets de ses lettres et les annotations du même genre qui s'amoncelaient sur ma table, je ne pouvais m'empêcher de sentir dans son étrange ardeur à ne rien laisser échapper ou plutôt à ne rien vouloir laisser échapper, comme un effort désespéré de s'accrocher à tout pour se retenir un peu encore à ce qu'il désirait fuir de tout lui même pour... retrouver enfin... sa précieuse disponibilité.
Car ses absences allaient se succédant rapidement et ses séjours parmi nous étaient de plus en plus courts et malheureux. Notre travail s'amenuisait. Beaucoup de réfugiés avaient trouvé à Paris et ailleurs des emplois et un mode de vie définitif. Les industriels du Nord et de l'Est sous l'impulsion d'Albert Thomas repartaient dans toute la France. On commençait à nous rendre des cartes d'immatriculation. Quelques-uns d'entre nous quittèrent le Foyer pour reprendre leurs occupations d'avant-guerre...
Chaque soir de ma petite porte je guettais cette nuit déjà nouvelle, j'en interrogeais la vie, la chaleur, la protection diminuantes. Ce ciel s'éclairerait-il pour le meilleur ou pour le pire ? Un autre printemps allait venir et après lui, tout serait-il fini de ces jours si humains ?
Sans nous en parler jamais M. Gide savait comme moi que la fin était venue, la fin d'une vie qu'il n'avait jamais prévue, qu'il ne revivrait jamais, qu'il avait vécu si amplement et où il avait laissé peut-être le meilleur de lui-même ?
Mais ce n'est pas à moi de le dire... ni même de le deviner... Les yeux bien ouverts, la bouche bien fermée je garde à tout jamais en moi le souvenir unique d'un tendresse humaine répandue tumultueusement jusqu'à son épuisement...
Et maintenant quand la brise du soir, celle de ma jeunesse revient de loin en loin palpiter autour de moi, près de la table No 1 au Foyer Franco-Belge 63 Avenue des Champs Elysées, ce ne sont pas des fantômes que je revois, mais des amis toujours présents et à jamais comblés d'un très beau, d'un unique souvenir :
Celui du Monsieur Gide des années 16."

Souvenirs inédits sur André Gide, par Jeanne de Beaufort,
La Gazette de Lausanne, 12/13 septembre 1964
"

vendredi 21 octobre 2011

Souvenirs inédits, par Jeanne de Beaufort (2/3)

Dans la suite de ses "Souvenirs inédits", Jeanne de Beaufort alias Jeanne d'Etchevers, secrétaire de Gide et aide au Foyer Franco-Belge, évoque la figure du jeune réfugié Jean Teughels. Dans le premier tome de la récente biographie André Gide, l'inquiéteur (Flammarion, 2011), Frank Lestringant revient longuement sur les relations entre Gide et Teughels, en s'appuyant sur le Journal du Foyer Franco-Belge, inédit de la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet. Sur ce sujet voir aussi les études de Pierre Masson : Autour du Foyer Franco-Belge, BAAG n°105 d'avril 1995, et Le Journal du Foyer Franco-Belge ou le Livre abandonné, BAAG n°134 d'avril 2002.


SOUVENIRS INÉDITS SUR ANDRÉ GIDE 

"IL SORT D'UN CIRQUE

Teughels, alors 16 ans, faisait penser à l'un des anges de la cathédrale de Reims, moins le mystère et l'ironie. Une belle tête bien taillée, une épaisse chevelure châtain, mieux taillée encore, un beau regard, pas trop cependant, une bouche tranquille, aucune pétulance, une présence déterminée et paisible. Leur première entrevue dura plus d'une heure. Je m'étais éloignée pour recevoir les réfugiés dont c'était le jour de visite ; après avoir terminé, je me rapprochai de Gide et nous établîmes ensemble la fiche de Teughels.
TEUGHELS Jean, n° 4.5547. Né à Anvers 18 février 1900. Orphelin, cavalier équilibriste de cirque. A perdu tout contact avec sa bande depuis l'évacuation d'Anvers. Nous le dirigeons sur notre Centre d'accueil, rue Taitbout, pour une visite médicale et quelques jours de repos. Reviendra demain.
Teughels revint le lendemain, en effet, et out les jours qui suivirent. Il restait de plus en plus longtemps à parler, ou plutôt à répondre aux pressantes questions de M. Gide ; il reprenait à vue d'œil et je suggérai que ce serait peut-être le moment de lui trouver un emploi.
- Mais quel emploi voulez-vous lui trouver ? Il sort d'un cirque. Je ne vois absolument rien pour lui.
Au bureau de placement je trouvai la demande d'un hôtel des environs de l'Etoile, recherchant un groom, logé, nourri, habillé et raisonnablement payé.
- Un hôtel, un hôtel de luxe, vous n'y pensez pas il ne sait même pas ce qu'est un hôtel.
- Mais il y sera bien nourri, bien couché, payé et en plus, aura un bel uniforme à boutons dorés, un peu comme au cirque.
- Enfin, je ne sais pas, on pourrait peut-être essayer, et s'il n'y est pas bien, après tout, l'Etoile n'est pas loin, il pourra toujours revenir.
Je téléphone à l'hôtel X... Je leur envoie Teughels ; il en revient engagé et toujours tranquille. Je signe son engagement.
Quelques jours se passent sans nouvelles de Teughels, lorsqu'un matin, le directeur de l'hôtel me fait appeler au téléphone.
- C'est bien à Madame d'E. Que je parle ?
- Oui, c'est à moi.
- C'est bien vous, Madame, qui nous avez signé l'engagement de Jean Teughels ?
- Oui, c'est moi.
- Alors, veuillez avoir l'obligeance de nous rejoindre au commissariat de police, place des Etats-Unis, où nous venons de conduire Teugfhels qui nous a volés.

Je m'approche de Gide, heureusement seul.
- Je viens de recevoir de mauvaises nouvelles de Teughels...
- Grand Dieu, quoi encore ? Il est reparti ? Quand ?
- Non, il n'est pas reparti, il est au commissariat de police, place des Etats-Unis. Il a volé.
- Partons-y de suite.
Au poste de police nous attendaient le commissaire, le directeur de l'hôtel, et Teughels qui se chauffait tranquillement près du poêle.

Je demande au commissaire et au directeur ce qu'a volé Teughels ? Le directeur m'informe alors emphatiquement que cet hôtel avait la clientèle distinguée de diplomates sud-américains, qui, pour la plupart, repartis au moment de la mobilisation y avaient laissé leurs bagages en garde dans les sous-sols. Que Teughels y avait pénétré, forcé une malle où il avait volé... les épaulettes d'un général péruvien... et une seringue Pravaz.
Le commissaire nous annonça qu'il allait faire conduire Teughels au Dépôt, à moins que nous chargions de lui, et s'adressant uniquement à moi :
- C'est bien vous Madame, qui avez signé l'engagement de Teughels chez nous, que décidez-vous pour lui ?
Prise au dépourvu et devant répondre immédiatement, je le regarde bien en face et m'adresse à Teughels :
-Teughels, tu vas t'enrôler tout de suite dans l'armée belge. Nous allons te conduire à l'instant même au centre d'enrôlement, Boulevard Flandrin, où tu signeras ton engagement et où tu resteras dès ce soir.

UNE FIN D'HIVER, VERDUN, LA GUERRE

Commissaire et directeur soulagés, Teughels tranquille comme toujours et Gide réfléchissant... Après tout si Teughels n'est plus si près à l'Etoile, il sera boulevard Flandrin pas trop loin non plus..., et pas encore combattant.
J'avais vu l'écriture de Teughels pour sa signature d'engagement à l'hôtel X... et au Centre. C'était une écriture enfantine dont les majuscules en fioritures et en arabesques jusqu'à l'extrême limite du format. Peu après son enrôlement, des enveloppes roses, mauves, vert pâle commencèrent à arriver régulièrement ornées de cette calligraphie.
- Ça ne peut pas durer, me disait Gide, ce petit n'y résistera pas...
Ce qui durait, ce qui résistait, c'était cette triste fin d'hiver, c'était Verdun, c'était la guerre, d'où les réfugiés nous arrivaient chaque jour plus nombreux, plus démunis, plus malheureux, alors que nos ressources s'épuisaient... Qu'aurions-nous fait sans la générosité du Comité américain, présidé par Mrs Edith Wharton, de ses nombreux amis, celle de Léon Blum, du Consistoire Israélite de Paris, de Madame Langweil et de tant d'amis anonymes ? Que serions-nous devenus ? Qui aurions-nous pu aider en ces jours ténébreux ,où il fallait tenir à tout prix ? Je revois un soir où on nous avait annoncé des réfugiés de villages évacués des environs de Verdun, partis en pagaie, et qui n'arriveraient peut-être que fort tard dans la nuit.
Madame Gide était venue nous rejoindre, sa présence était une chaleur et une lumière, il nous semblait qu'avec elle tout se passerait mieux. Elle parlait à peine, allait souvent ouvrir ma petite porte pour interroger la nuit, revenait, attisait le feu, lissait quelques vêtements déjà préparés... Gide la suivait longuement du regard. Quelques-uns d'entre nous s'endormirent. C'était l'aube, cette aube de fin janvier qui peut être si douce et si dure aussi parce que si longue... On entendit des voix, des pas, des appels et ces pauvres gens entrèrent à bout de force et de vie.
J'étais assise entre Mme et M. Gide et m'écriai spontanément :
- Ah ! Vous voilà enfin, quel bonheur, entrez vite...
Je sentis alors une main prendre la mienne et l'embrasser. Je n'ai jamais su si c'était elle ou si c'était lui. Je sais maintenant que c'était eux.
Février 1916. Le ciel ne s'éclairait toujours pas, il faisait triste et sombre. On voyait beaucoup plus de gens en deuil ; même au Foyer les brassards noirs ne se comptaient plus. On allait au loin, dans les banlieues éloignées, assister aux services que nos pauvres amis arrivaient à faire célébrer. Messieurs du Bos et Gide les suivaient régulièrement. Du Bos armé d'un missel presqu'aussi important que celui de l'officiant et qui eut presque nécessité les services d'un enfant de choeur, mais, ainsi que Gide profondément ému et sincère, tâchant de consoler, de partager, d'aimer la misère comme je ne l'ai jamais revu depuis... Que de souvenirs ils ont dû laisser dans les pauvres cœurs qu'ils ont ainsi tenu et retenu dans leurs mains."

Souvenirs inédits sur André Gide, par Jeanne de Beaufort,
La Gazette de Lausanne, 12/13 septembre 1964


jeudi 20 octobre 2011

Souvenirs inédits, par Jeanne de Beaufort (1/3)



Jeanne d'Etchevers fut la secrétaire d'André Gide pendant quelques mois de 1914 à la Villa Montmorency, puis entre 1915 et 1916 où elle l'assista surtout au Foyer Franco-Belge. Elle publia en 1973 à Madrid et sous le pseudonyme de Jeanne de Beaufort un petit livre de ses souvenirs intitulé Quelques nuits, quelques aubes. Livre devenu aujourd'hui à peu près introuvable. En 1964, elle livrait toutefois des Souvenirs inédits sur André Gide dans La Gazette de Lausanne. Ce sont ces souvenirs que je vous propose de lire, répartis en trois billets en raison de leur longueur. Dans cette première partie, Jeanne de Beaufort plante le décor du Foyer Franco-Belge...



"SOUVENIRS INÉDITS SUR ANDRÉ GIDE

Le Foyer Franco-Belge avait été transféré au 63 de l'Avenue des Champs Elysées après sa création de fortune au Cirque d'Hiver où les réfugiés belges et français avaient été dirigés en masse dans les premières invasions allemandes et après un court passage à la Galerie Druet 10 rue Royale.
C'était un immeuble de luxe, non terminé alors (actuellement le siège des Etablissements Voisins). A peine crépi à l'intérieur, il ouvrait sa grande porte d'entrée en pan coupé sur l'Avenue des Champs Elysées, au 63. Immédiatement à droite, suivait la grande table des immatriculations que Raymond Crombez de Montmort, premier secrétaire de l'Ambassade de Belgique à Paris dirigeait avec une bonne humeur et une gentillesse parfaites, secondé par Stanislas Godebski, frère de la très belle et célèbre Mme Edwards (Missia) et lui-même très grand ami de Gide. Venait ensuite un vieux bureau à coulisses, servant de caisse à M. Martinon qui y payait, d'après nos chèques, les allocations hebdomadaires des réfugiés. En face de lui, deux tables : celles du Bureau de Placement. Mme André Reuyters [sic] et son mari, le premier traducteur de Joseph Conrad et Guy de Possesse le dirigeaient. Elle, jeune, dynamique, artiste, moderne ; lui, tout son contraire, plus vieille France que nature et dont Gide disait un jour :
« Je suis sûr qu'il dort avec son bonnet de coton. »
Puis, venaient ensuite les services de l'Assistance légale; M. Auger du Conseil d'Etat et son fils s'y relayaient.
Sans aucune porte de communication et par un simple grand trou dans le mur, on entrait ensuite dans la partie Pierre Charron qui n'était qu'une très grande remise sans aucune ouverture que ma petite porte et deux très haut vasistas. Mme Van Rysselberghe, M. Gide et Charlie Du Bos, ce dernier assisté de Darius Milhaud, et le Comte de Lauris y tenaient leurs tables d'accueil. Tout au fond, un jeu de paravents dissimulait une sorte de vestiaire et d'office où l'on pouvait se faire une tasse de thé ou réchauffer quelque aliment en cas de travail de nuit ou de grande affluence. Pour tous ces différents services, il n'y avait , accroché au mur, qu'un très vieux téléphone à manivelle, fréquemment utilisé pour notre plus grande joie par Charlie du Bos, et où l'on devait exposer à la cantonade les choses les plus intimes.

PAR MA PETITE PORTE

J'avais été présentée à M. Gide trois mois avant la guerre par son grand ami le pasteur Elie Allégret et j'avais travaillé près de lui, à la Villa Montmorency, trois mois à peine.
La Villa Montmorency, en lisière du Bois de Boulogne, était alors une vraie petite ville provinciale en elle-même, cernée de vieilles grilles, fermée le soir par de hautes portes et composée de rues et d'avenues aux noms délicieux du XVIIIe siècle : Rue d'Argenson, Avenue de Boufflers, ou de ceux d'arbres exotiques. Gide y habitait Avenue des Sycomores, 18.
C'était une verte oasis remplie de hauts arbres, d'oiseaux et de fontaines dégageant une paix et un silence impossible à réaliser aujourd'hui. J'en revois encore les vieilles boites à lettres grises perdues dans les haies des jardins déserts où j'allais, plus tard, déposer d'anxieuses lettres vers le front, me demandant si elles l'atteindraient jamais, ou y resteraient perdues pour toujours dans les souvenirs heureux des jours passés.
Je travaillai trois mois à peine à la Villa Montmorency près de Gide, classant ses livres et mettant ses références à jour sous l'effrayante supervision de trois admirables chats siamois trônant chacun sur un fauteuil ancien de la couleur de son pelage. Puis, il avait été question que j'aille le rejoindre chez des amis, à Luxembourg, les Mayrisch de Saint-Hubert. Les évènements en décidèrent autrement et je me rendis à son appel qu'au tout début de 1915 alors qu'il avait entrepris de diriger le Centre d'Accueil aux réfugiés belges et français : Le Foyer Franco-Belge.
Voici la copie de sa lettre d'appel précédée d'un télégramme que je reçus à La Rochelle où j'étais infirmière à l'Hôpital des Femmes de France :

Chez Madame Van Rysselberghe, 44
Rue Laugier
Paris 27 décembre 1914
Chère Madame,

La Lettre de vous que m'avait communiquée mon ami Allégret m'avait fait espérer votre arrivée presque immédiate. Je vous aurais écrit beaucoup plus tôt si j'avais su que vous étiez disposée à partir et combien je déplore (un mot barré) de ne pas l'avoir fait, à présent que je sais qu'il vous faut encore tant de temps pour venir. Je vous écris en courant et je ne peux que vous répéter ce que disait mon télégramme : le plus tôt sera le mieux. Le travail que je fais ici est passionnant, (un mot barré) et bien des choses restent en souffrance. J'ai dû prendre en vous attendant plusieurs dispositions provisoires qui fonctionnent tant bien que mal et fonctionneront ainsi jusqu'à votre arrivée. Je n'ai pas le courage de vous demander de renoncer à votre voyage en Sologne qui sera pour votre oncle, sans doute, d'un grand réconfort moral. Mais, je vous en prie, ne vous attardez pas en route, je vous serais reconnaissant de chaque jour que vous gagnerez. Pour votre installation à Paris, ne doutez pas que nous trouvions un arrangement confortable. Ne vous inquiétez pas de cela. Je crois que vous et votre petite fille pourriez provisoirement partager l'hospitalité des amis chez lesquels je loge moi-même en ce moment et qui sont on ne peut plus complaisants. Je ne mets pas en doute qu'ils ne vous l'offrent d'eux-mêmes, aussitôt que je leur en parlerai. Cet arrangement pourrait simplifier beaucoup notre travail du début. A bientôt n'est-ce pas ? Excusez cette lettre informe que je vous écris, entouré de gens qui parlent.
Croyez, je vous prie, à mes sentiments très amicaux.
André Gide.

C'est donc par ma petite porte, celle des réfugiés, Rue Pierre Charron, que je rentrais près de M. Gide, une seconde fois.
J'y retrouvai un tout autre Gide que celui de la Villa Montmorency. Il était et s'était entièrement submergé dans des malheurs, auxquels il ne voulait, ni ne pouvait échapper. Chaque nouveau visage, chaque nouvelle blessure le trouvait aussi neuf qu'à la première rencontre. Il se dévouait totalement à des détresses dont il n'avait jamais pressenti l'ombre. Il s'épuisait à trouver des solutions à des problèmes dont chacun devenait immédiatement le sien. Le travail s'amoncelait, les difficultés plus encore. Je le revois, je le reverrai toujours, la tête perdue dans ses mains penchée tantôt à droite, tantôt à gauche, pour mieux écouter, être là davantage. Il faisait penser à un confesseur croulant sous le poids des confidences irrémédiables. De temps en temps, il relevait la tête mais son regard harassé ne voyait rien, ni êtres, ni choses... seulement la peine qui venait de lui être révélée et qu'il fallait guérir.
Un soir, Albert Flament, de l'Intransigeant, venu pour l'interviewer, s'arrêta net, dès l'entrée, le contempla longuement, puis sortit sur la pointe des pieds sans même vouloir qu'on fit passer son nom, en murmurant : « Saint Augustin ».
M. Gide arrivait toujours très exactement au Foyer vers 9 heures du matin. Je l'y précédais de quelques vingt minutes. Lui aussi, comme intimidé par les grandes entrées, pénétrait par ma petite porte de la Rue Pierre Charron, celle des réfugiés déjà immatriculés. Une fois, arrivant quelques minutes après lui, je l'avais vu sortir du métro de cette démarche unique, vigoureuse, qui partait des épaules, qu'il ralentissait en longeant le mur de la Rue Pierre Charron et la file des réfugiés dont c'était le jour de paiement et qui attendaient de toucher leur allocation.
Il pénétrait alors furtivement, accrochait son chapeau à larges bords et son loden et se mettait à consulter les fiches que je lui avais préparées la veille.
Il avait alors un tel besoin de sympathie, d'amitié, qu'il allait jusqu'à les apprendre par cœur dans les moindres détails pour mieux questionner, ou, s'en remettant à ma mémoire, il me demandait avant de les recevoir un rapide curriculum vitae de chacun. On leur remettait ensuite leur petit chèque hebdomadaire : quelques bons de denrées alimentaires, de charbon, de vêtements, de pharmacie, de consultations médicales de repas pour notre centre hospitalier de la rue Taitbout, le tout, suivant le cas de chacun et après une longue conversation avec M; Gide qui les réconfortait mieux encore.
Le « Monsieur » m'a dit, le « Monsieur » pense... le « Monsieur »... Il n'y avait pour eux que le « Monsieur », et ce n'était que la plus stricte justice car, seul, le « Monsieur », leur donnait ce qu'hélas pour nous autres, lui seul pouvait leur donner : un irremplaçable colloque humain.
Un mercredi de janvier, arrivant quelques minutes après lui, il me pria de lui trouver dans la file « un jeune homme, 16 ans peut-être, mince, veste à carreaux beiges et blanc, écharpe verte, il paraît mort de faim et de froid. » Trois minutes après, je lui amenais Teughels.

Souvenirs inédits sur André Gide, par Jeanne de Beaufort,
La Gazette de Lausanne, 12/13 septembre 1964


mercredi 19 octobre 2011

Trois expositions

 La Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent consacre sa 16ème exposition à la photographe Gisèle Freund (1908-2000) depuis le 14 octobre et jusqu'au 29 janvier. C'est plus d'une centaine de tirages de ses photographies et de nombreux documents d’archives qu'on peut voir réunis sous le titre L'oeil frontière, Paris 1933-1940.

« Durant ses années parisiennes (1933-1940), elle publie sa thèse La photographie en France au XIXème siècle, réalise ses premiers photo-reportages et se lie d’amitié avec les libraires Adrienne Monnier et Sylvia Beach, grâce auxquelles elle rencontrera de nombreux écrivains. Ces rencontres, d’abord intellectuelles, donneront lieu à toute une série de portraits en noir et blanc, puis en couleur, technique nouvelle et rare à l’époque. Malraux, Cocteau, Gide, Colette, Valéry, Zweig, Joyce, Woolf… une impressionnante galerie de portraits d’écrivains contemporains, photographiés parmi leurs livres, est au cœur de l’exposition qui s’attache à cette période clé de la vie de Gisèle Freund. »
Espace d’exposition 3, rue Léonce Reynaud, 75116 Paris. Ouvert du mardi au dimanche, sauf jours fériés de 11h à 18h (dernière entrée à 17h30). Plein tarif : 7€. Tarif réduit : 5€.


Le centenaire des éditions Gallimard se poursuit avec une autre exposition de portraits d'écrivains du 4 octobre au 27 novembre : « Portraits pour un siècle – Gallimard », à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris.

A travers une centaine de portraits d’écrivains de la collection Roger-Viollet, accompagnés d’une sélection d’archives, pour la plupart inédites et issues du fonds Gallimard, l'exposition se propose de « restituer le dialogue des créateurs et les liens d’œuvre à œuvre qui forment la trame cachée de l’histoire littéraire. »
Galerie des bibliothèques, 22, rue Mahler, 75004 Paris. Entrée : 6 € ; tarif réduit : 4 € ; demi-tarif : 3 €.



La commémoration se poursuit également du 6 octobre au 10 novembre à Montpellier où la communauté d’agglomération et la Librairie Sauramps accueillent l'exposition « Gallimard 1911-2011. Un siècle d’édition » au musée Fabre.

L'occasion de rappeler que « dès la création de la NRF, les fondateurs et animateurs ont "cherché et prisé l’assentiment de cette élite intellectuelle de la province" (La NRF, mars 1923), dont ils étaient eux-mêmes souvent issus. » et «de se remémorer une rencontre qui compte parmi les plus décisives de l’histoire littéraire du XXe siècle et qui est intimement liée à celle de notre maison d’édition. C’est en effet à Montpellier qu’André Gide, qui y était venu passer les fêtes de Noël auprès de son oncle Charles en 1890, fait la connaissance du jeune étudiant en droit Paul Valéry, informé de sa venue par leur camarade commun Pierre Louÿs. Les deux jeunes hommes se lient bientôt d’une amitié confiante et rayonnante, communiant en leurs jeunes années dans une même admiration pour leur maître Stéphane Mallarmé... »
Musée Fabre, 39, bd Bonne-Nouvelle, 34000 Montpellier. Entrée libre.


(Rappelons enfin qu'après Buenos-Aires et Francfort, 
le centenaire Gallimard donne aussi lieu actuellement à une exposition à Québec.)

mardi 18 octobre 2011

Trois rendez-vous cette semaine



Découvrir les images tournées par Marc Allégret, compagnon de voyage d’André Gide, lors de leur voyage africain de 1926, renvoie immédiatement au récit laissé par André Gide lui-même dont la publication à l’époque contribua à ouvrir les yeux de beaucoup sur certaines réalités du colonialisme.
La première chose qui frappe le spectateur est l’absence des colons pendant l’essentiel du film. Dans une démarche ethnographique, Marc Allégret s’est intéressé aux rites, aux pratiques quotidiennes (la chasse, la cuisine…) et aux formes d’habitat des peuples rencontrés.




Une promenade est également prévue samedi « par les hauts de la ville côté nord, à l'endroit où se trouvait (probablement) le cœur de cette saga, la maison des Alérac, c'est-à-dire la superbe maison de maître, dite Rond Gabus (Beauregard), qui appartenait à l'époque aux Courvoisier et qui a disparu il y a bien longtemps.... Ou encore à l'ancien hôpital, au Crêt Rossel, au home de la Sombaille, au Petit Monaco, un mémorable bistrot dans la saga des Alérac, en fait une maison rue de Jérusalem. Et bien sûr la maison Ravin 7 où la romancière passa son enfance. »






Sandra Travers de Faultrier est avocat, maître de conférence à Science Po et auteur notamment de Gide, l’assignation à être (Michalon, 2005). Notez aussi que les prochains rendez-vous de novembre et décembre concerneront « La justice et la miséricorde chez François Mauriac » et « Jean Giono et l’affaire Dominici ».



lundi 17 octobre 2011

La figure d'André Gide, par Marcel Arland

Nous avons vu récemment que Marcel Arland jugeait avec sévérité les « juges » d'André Gide dans son recueil de critiques des Lettres de France, parue en 1951 chez Albin Michel. Critique intéressante à confronter avec le Moment littéraire qu'il donnait dans l'édition du 29 décembre 1951 de La Gazette de Lausanne, autour cette fois des livres de souvenirs de Jean Schlumberger, Roger Martin du Gard et Claude Mauriac.



LA FIGURE D'ANDRÉ GIDE

« Il a fallu la rigidité dernière de ses traits, figés dans un silence définitif, pour nous faire sentir tout ce que l'œuvre avait laissé échapper de l'homme, toute la part de lui-même, de sa séduction et de sa noblesse, dont elle ne nous conserve qu'un reflet. » C'est Jean Schlumberger qui parle ainsi, en tête de l'Hommage à André Gide que vient de publier la Nouvelle Revue Française. Lisez cet Hommage : si diverses qu'en puissent être les voix, c'est la figure de Gide, beaucoup plus que son œuvre, qui s'y trouve interrogée. Les livres mêmes que l'on a consacrés depuis quelques mois à André Gide, sont des souvenirs, des confidences, des témoignages, non pas des études. Ces livres répondent aussi bien à l'appel du public ; et, sans doute, il entre de tout dans une telle curiosité : le goût du ragot et de la révélation scandaleuse, comme l'attrait d'une figure si complexe et si rare. Mais enfin, quelque part de lui-même que Gide n'ait pu traduire dans son œuvre, il a nourri cette œuvre de sa propre vie, il y a mêlé et patiemment composé sa figure. L'œuvre elle aussi se trouve donc mise en jeu, lorsque nous cherchons à connaître l'homme.
L'homme ne cesse de nous surprendre. Il n'est pas jusqu'à ses amis les plus intimes qui, racontant leur commerce, ne semblent eux-mêmes à tout instant s'étonner. Si bien que nous suivons leur témoignage comme une enquête, une progression découverte, et l'on dirait un peu comme un roman.
Au premier rang de ces témoignages, je place les Notes sur André Gide que nous donne Roger Martin du Gard. Le titre est modeste ; mais l'œuvre, ferme et d'un grand prix. C'est que l'amitié que l'on y sent ne comporte aucune complaisance ; c'est aussi que l'auteur apporte à ce témoignage le scrupule, le travail, l'aplomb scénique, le trait sobre et vigoureux, que nous aimons dans son œuvre de romancier. La plupart des témoignages que l'on nous propose pourraient s'intituler : Gide et moi ; quelques-uns, Moi et Gide. Martin du Gard n'a d'autre souci que de restituer une figure, telle qu'il l'avait surprise ou lentement cernée. Si sa propre figure ne s'en affirme pas moins dans ces Notes, il le doit à son objectivité même, qui nous fait sentir tout ensemble, entre le modèle et le peintre, l'opposition et l'alliance de deux natures.
Il n'est rien d'aussi plaisant que la première rencontre de Gide et de Martin du Gard. Le jeune auteur de Jean Barois se hasarde en 1913, dans le petit et déjà fameux local de la N.R.F., rue Madame. Entre des registres, des tasses dépareillées et des gâteaux secs (ce n'était pas encore l'époque des fastueux cocktails), voici Gaston Gallimard et ses premières séductions ; Jacques Rivière, gracieux et gauche, qui sert gentiment un thé de patronage ; Jean Schlumberger, qui va de l'un à l'autre, courtois et attentif ; Henri Ghéon, « Barbe-bleue hilare, qui s'agite comme un démon » ; Léon Paul Fargue : « curieux mélange de sensualité frémissante et d'impassibilité orientale » ; la cigarette aux lèvres, « la voix douce, enjôleuse, il s'écoute, semble dicter un texte et le déguster au passage ». Mais la présence de tous ces personnages ne suffirait pas à expliquer cette légère odeur de soufre qui rôde dans la boutique. Patience ; la porte s'entre-baîlle : voici l'Ange des Ténèbres, qui de loin a flairé l'innocence et vient séduire notre Eloa.
« La porte s'entrouvre. Un homme se glisse dans la boutique, à la façon d'un clochard qui vient se chauffer à l'église. Le bord d'un chapeau cabossé cache les yeux ; un vaste manteau cloche lui pend des épaules. Il fait songer à un vieil acteur famélique, sans emploi ; à ces épaves de la bohème qui échouent, un soir de dèche, à l'Asile de nuit ; ou bien à ces habitués de la Bibliothèque nationale, à ces copistes professionnels, au linge douteux, qui somnolent à midi sur leur in-folio après avoir déjeuné d'un croissant. Un défroqué, peut-être ? Un défroqué à mauvaise conscience ? Gautier accusait Renan d'avoir gardé cet « air prêtreux »... Mais tous s'approchent, c'est quelqu'un de la maison. Il s'est débarrassé de son manteau, de son chapeau ; son complet de voyage, avachi, ne parait pas d'aplomb sur son corps dégingandé ; un cou de vieil oiseau s'échappe de son faux col fripé, qui baille ; le front est dégarni ; la chevelure commence à grisonner ; elle touffe un peu sur la nuque, avec l'aspect terne des cheveux morts. Son masque de Mongol, aux arcades sourcilières obliques et saillantes, est semé de quelques verrues. Les traits sont accusés, mais mous ; le teint est grisâtre, les joues creuses, mal rasées; les lèvres minces et serrées dessinent une longue ligne élastique et sinueuse ; le regard glisse sans franchise entre les paupières, avec de brefs éclats fuyants qu'accompagne alors un sourire un peu grimaçant, enfantin et retors, à la fois timide et apprêté ! Schlumberger le guide vers moi. Je reste confondu : c'est André Gide... ».
Et Gide entraine le jeune romancier dans l'arrière-boutique, s'accroupit sur un escabeau, murmure quelques propos aimables. Il hésite encore, il suppute, il se rassemble. « Tout à coup il se redresse, pose un coude sur son genou, le menton sur sa main mollement repliée, me regarde, et commence à parler d'abondance. La voix dévient aisée, coulante ; elle est admirablement timbrée, chaude, basse et grave, confidentielle à souhait et enjôleuse, et sussurrante, avec des modulations nuancées, et, par instants, un brusque éclat...» Comment résister à cette voix savante, au chatoiement des idées, à cette force naturelle, à ce génie ? Et comment résister à cette figure ? « Je l'avais vue, dit Martin du Gard; mais je ne l'avais pas regardée. Peu m'importe la barbe de deux jours, les cheveux mal entretenus, le col en accordéon. Combien je suis sensible maintenant à la noblesse de ce visage frémissant d'émotion et d'intelligence, à la tendre finesse de son sourire, à la musique de sa voix, à l'attention, à la chaleureuse bonté du regard dont il vous enveloppe ! Car il ne me quitte pas des yeux. Visiblement il cherche la réciprocité, l'accord ; il offre l'échange, il quête une alliance. Cette sympathie me bouleverse... » C'en est fait : le Séducteur a triomphé, et si pleinement que soudain, sans un mot, sans un regard, sans le moindre signe d'adieu, il plante là sa conquête.
Ce fut pourtant une longue et noble alliance, qui fait honneur aux deux écrivains. Leur amitié s'est nourrie de leurs dissemblances et de leur mutuelle franchise. Dans le bon sens, le réalisme et la stabilité de son ami, Gide trouvait un contrôle, dont il a lui-même, plus d'une fois, souligné le bienfait. Et Martin du Gard, de son côté, se plaît à reconnaître ce qu'il doit à Gide : en premier lieu, de plus strictes exigences sur la qualité de l'œuvre d'art. Parlant de Gide, il peut être sévère ; il le serait moins, s'il avait pour lui moins d'estime ; il ne l'est que pour rappeler Gide au meilleur de lui-même. Voilà le propre d'une amitié véritable. Et Gide le sait, l'approuve, s'y prête, qui, par delà les sautes d'humeur et les brusques engouements, reste fidèle à Martin du Gard, comme il reste fidèle, depuis plus longtemps encore, à Schlumberger.
Au demeurant que lui reproche Martin du Gard ? D'être maniaque et tyrannique, d'être homme de lettres, du matin au soir même dans le plaisir, même dans l'amour ; de tout ramener à son œuvre, à sa figure, à cette statue qu'il « module d'avance avec une astucieuse sincérité ». Mais aussitôt : « Comme je suis injuste ! Ai-je jamais passé une heure auprès de lui sans en revenir enrichi ! »
Ah ! une telle amitié n'est pas de tout repos ; et l'on devine aisément combien Martin du Gard put être parfois gêné, malheureux, scandalisé (c'est même là l'un des agréments de son livre). « Je lui fais remarquer, note le narrateur, qu'il vient de se contredire. Il me répond en souriant : « Vous connaissez le mot de Stendhal : J'ai deux manières d'être ; bon moyen pour éviter l'erreur ». N'est-ce qu'une boutade? » Deux manières d'être, quelle modestie ! Gide en a dix, en a vingt ; il semble qu'il en ait autant que de témoins. Voyez-le simplement à Cuverville, plein d'attentions et de silences à l'égard de sa femme, puis courant sous la pluie, dans les ténèbres, à travers la campagne ; flattant dans une masure la tête d'un enfant rachitique ; tremblant d'émoi en montrant le banc, le banc de La Porte étroite, gloussant de plaisir quand il rapporte le srunom dont le village l'a baptisé : « l'idiot ». N'est-ce pas assez ? Voyez dans l'Hommage de la N.R.F., Dominique Drouin nous le montre qui, « vêtu d'un costume de bain noir, trop large, piaffe dans l'allée boueuse, offrant à l'averse tantôt ses reins, tantôt sa poitrine, et tendant vers elle des bras reconnaissants, tandis que, derrière la porte vitrée, sa femme l'observe avec consternation, entre deux petites Luxembourgeoises absolument médusées ».
« De tout temps, écrit Roger Martin du Gard, la gravité lui a été naturelle ». Mais de cette gravité, il lui arrive de se faire un masque. Mais encore, à Pontigny, il est le maître des petits jeux, des impromptus et des farces (il n'a pas été remplacé).
Il veut lire à son ami un rapport officiel sur la misère d'une tribu d'Afrique ; vingt-quatre ans ont passé depuis ces faits : mais Gide sanglote, se lève, titube et s'enfuit dans une autre pièce. — Et le voici à Nice, dans une salle de cinéma ; il a pris la fâcheuse précaution de se munir de deux caleçons superposés ; mais quelle chaleur ! Gide se penche sur Martin du Gard : « Si seulement vous consentiez à m'aider un tant soit peu, cher... A la faveur de l'obscurité, peut-être ne serait-il pas impossible, très discrètement... »
Mettez-vous à la place du narrateur. Le rôle d'Alceste est de ceux qu'il peut tenir. Donc il dit à Gide
que tel chapitre de Geneviève est « franchement mal venu », que son discours d'Oxford, sous une forme raffinée, est, hélas ! d'une « banalité de pensée manifeste » ; qu'il peut et doit se corriger au plus tôt d'une gravité intempestive. Mais lui dire que « l'on ne se déculotte pas au cinéma » !... Bon, Martin du Gard bougonne, parfois s'insurge, mais enfin déplore d'être assez faible pour « souffrir du qu'en dira-t-on », et conclut en rappelant le mot d'une amie commune: « Ne souhaitons pas qu'il se corrige du moindre de ses travers : il perdrait toutes ses qualités, du même coup ».
Ainsi de tous rapports entre les deux amis ; c'est, chez Gide, un incroyable jeu, mais le plus naturel, et souvent pathétique, de séductions, de désinvolture et de généreux abandon ; une grande chaleur humaine, avec ses heures de sécheresse ; un art, un don de vivre, qui tout ensemble blesse et désarme par ses excès. Et chez Martin du Gard, à mesure qu'il découvre son ami, c'est une suite de concessions et de reprises, de jugements et de repentirs, une constante mise au point. Il peut nous arriver d'en sourire, comme d'une fine comédie ; mais nous aimons ces scrupules d'un cœur droit. Gide, écrit-il par exemple, aborde toujours les idées de biais, — Oui, mais, continue-t-il, c'est de son biais, ce qui constitue déjà une originalité. — Attention ! prendre un chemin détourné, ce n'est pas explorer un pays neuf. — Mais quelle magie dans son style ! — Sans doute, mais il use parfois de cette magie pour donner le change sur un lieu commun. — Peut-être. Mais un lieu commun ne traverse pas l'esprit d'un Gide sans s'y transformer... S'il s'en tient là dans ses Notes, c'est pure charité pour nous.
« Je crois, dit Roger Martin du Gard, n'avoir caché à Gide aucune des notes que je publie ici ». Et l'on peut croire que Gide, devant l'image que nous propose l'ensemble de ces notes, n'eût pas été mécontent. C'est un livre dont il ne sort certes pas diminué.
Le témoignage de Claude Mauriac : Conversations avec André Gide, plus minutieux dans l'instant, plus proche du journal intime et de la confidence, plus ingénu, n'a trait qu'à une phase de la vie d'André Gide. C'est toutefois un document d'un vif intérêt. (Déjà, quelques-unes de ces pages avaient retenu l'attention, quand elles parurent, à la mort de Gide, dans l'Hommage très particulier que composa la Table ronde.)
Un document, et, à sa manière, une histoire d'amour. Très jeune, Claude Mauriac rencontre Gide dans un café ; il se présente : « le fils de François Mauriac » ; voilà des mots qui pourraient ouvrir les cœurs les plus revêches. On cause, on se découvre des sympathies communes, voire en politique. Gide avoue que, ce même jour, il est allé deux fois au cinéma : « Je me sentais si abandonné, si seul... » Quelle détresse au cœur de la gloire ! Le jeune homme s'émeut et rêve de l'en tirer.
Il l'en tire. Il va chez Gide, il le retrouve chez Jouhandeau. « Nous sommes faits pour nous comprendre », lui dit Gide. C'est le début des confidences : « Claude, savez-vous que j'ai une fille ? » Et Claude, pudiquement: « Non, pas du tout ». Un autre jour : « Je me sens en confiance avec vous, dit Gide, et je m'en étonne presque. Vous m'êtes beaucoup plus proche que votre père. » Pourtant Gide aime bien l'auteur de Génitrix ; et François Mauriac, de son côté, aime bien Gide, ne l'aime que trop. Mais quoi ! « II y a entre nous une timidité qui tient à mon âge, et peut-être au sien : je ne me sens vraiment proche que des jeunes gens. »
Oui, cet homme dont on veut faire un pervertisseur, c'est avant tout le goût de l'innocence, qui l'anime. Claude n'en peut douter, et comment ne serait-il pas conquis par les marques d'amitié qui lui sont prodiguées ! Les confidences les plus intimes et les plus audacieuses, les secrets que l'on hésite à confier à l'ami de toute une vie : c'est ce jeune homme qui les reçoit. C'est à lui qu'André Gide expose comment malgré lui, il fit souffrir ; comment et à quel point il souffrit lui-même.
Vient l'été, l'été de 1939, et l'amitié grandit encore. C'est à Malagar, dans le domaine de François Mauriac, dont Gide est l'hôte. Journées pleines et émouvantes; voir l'un près de l'autre son père et son illustre ami, les entendre parler, les surprendre dans leurs oppositions et leur accord, c'est pour le jeune homme un enchantement. Son père lit le poème d'Atys, et Gide aussitôt : « Tout est beau, d'un bout à l'autre, d'une rare beauté... Que ne publiez-vous ce poème ? Ce serait une surprise, une stupeur... — Justement, s'écrie François Mauriac, et j'ai trop peur de scandaliser... Je représente tellement pour tant de jeunes gens, pour tant d'hommes... J'ai une telle responsabilité... Je sais bien que j'occupe une place imméritée. Mais que faire ? » Voilà de ces débats dont une jeune âme se trouve à bon droit enivrée. Et Gide lit a son tour l'une de ses œuvres : L'intérêt général ; hélas ! elle est mauvaise ; François Mauriac en montre les défauts ; Gide enchérit, accuse sa vieillesse, et ne trouve enfin un peu de réconfort que dans les encouragements de Claude...
C'est en vérité l'homme le plus nu, le plus désarmé, que nous croyons surprendre dans ces pages. « Si vous saviez, Claude, comme je me dégoûte parfois... Il y a en moi un besoin de sympathie, d'amitié, qui me conduit aux limites de l'hypocrisie. Oui, le mot n'est pas trop fort ni celui de perfidie. » Paroles excessives, paroles injustes ; paroles fort subtiles toutefois, et qui eussent pu troubler une flamme moins ardente que celle du narrateur.
Car voyez. Deux semaines s'écoulent. Gide et Claude Mauriac se retrouvent à Pontigny. Mais le maître se disperse, papillonne, préside aux petits jeux. Ce ne serait rien, cela n'aurait pas d'autre effet qu'un pincement au cœur. Mais soudain, un soir, tandis qu'André Gide fait une lecture de Maldoror, cette figure de lui-même qu'il trahit, qu'il caresse, qu'il proclame : c'est une figure proprement diabolique. Gide, on n'en peut douter, est « la chose du Démon », Et Claude Mauriac, blessé dans sa ferveur et son respect, n'a plus d'autre ressource que de serrer d'assez près, le soir, sur un divan, une jeune et jolie Suédoise. « Ce que je reproche à Gide ? écrit-il. Un défaut de pudeur, de réserve, malgré sa réserve, sa pudeur en apparence excessive. Il lui manque cette rigueur profonde sans laquelle il n'y a pas pour l'homme de grandeur. Son intransigeance extérieure cache un cœur qui toujours est disposé à pactiser. »
Que s'écoulent encore quelques années, ce vieillard et ce jeune homme qu'unissait une entente si profonde, se retrouvent à peu près, l'un à l'autre, étrangers.

« Je ne renie rien de cette amitié qui est une des plus précieuses que j'aie éprouvées, écrit Claude Mauriac. Je constate seulement qu'elle ne correspond plus à ma personnalité présente. » Les personnalités ont de grandes et soudaines exigences. Ce sera la morale de cette histoire, qui, tout compte fait, est sans gaieté.
Mais elle est alerte et vivante, riche de traits, de silhouettes et de scènes. Et l'on se plaît à la jeunesse du regard et de l'accent, à la fraîcheur du témoignage.
J'y ai été plus sensible que d'autres, en me trouvant mêlé à tant de brillants personnages dont Claude Mauriac se fait un instant le chroniqueur. Oui, un soir que Gide, sur un banc de Saint-Germain-des-Près, parlait à son confident des souffrances qu'il « devait à sa fille » : « Quand je pense, dit-il, que Marcel Arland a écrit : « II manquera toujours à André Gide, malgré tout son talent, l'expérience de la douleur. » Et quelques jours après, le jour précisément où Gide vient de lire au jeune homme ces pages qui constitueront le beau, l'émouvant récit de Et nunc manet in te, Claude, déchiré, murmure à son tour : « Dire que Marcel Arland... » Le mot de Gide m'avait un peu surpris ; celui de Claude, je l'avoue à ma honte, s'il m'attendrit, ne m'en donna pas moins le fou-rire.
Non que je ne pusse comprendre les dispositions et la peine de Claude Mauriac. J'aurais voulu m'expliquer ; j'allais lui écrire, peut-être. Mais, tournant quelques feuillets, je vis que l'explication n'était plus nécessaire. Il avait retrouvé la page dont s'était blessé Gide, et deviné le malentendu. Je n'y disais point que Gide ignorait la douleur (je ne le dirais d'aucun homme) ; j'écrivais seulement : « II y a dans l'œuvre de Gide une lacune immense et peut-être est-ce là, en définitive, ce qui provoque ma résistance. Cette œuvre semble ignorer la douleur. Toute l'intelligence de Gide, son intuition et la bonté véritable qui, je crois, est en lui, n'ont pu remplacer ce que la douleur lui aurait apporté s'il en avait accepté l'enseignement. »
Bon ! C'est éclairci ; pourtant je veux revenir sur cette page, qui ne contient rien d'inexact, mais que je n'écrirais pas aujourd'hui. Gide a montré, dans son Voyage au Congo, et plus tard, à maintes reprises, qu'il n'était certes pas insensible aux souffrances des hommes ; il était charitable ; il éprouvait le même sentiment de révolte devant la misère que devant l'injustice. Il s'y est naturellement prêté, autant du moins que le lui permettaient sa vie, ses amitiés, ses voyages, ses lectures et son œuvre. Cette œuvre n'en est pas moins essentiellement une œuvre de luxe, de même que sa vie, qui nous est ouverte aujourd'hui, fut essentiellement une vie privilégiée. (C'est en 1938, à l'âge de 69 ans, qu'il dit à Martin du Gard que la mort de sa femme est le premier grand chagrin de sa vie). — Mais ces privilèges, il lui appartenait de s'en montrer digne, et il l'a fait. Son art, son éthique, sa leçon, ne sont pas axés sur la douleur; mais ce que nul autre que lui ne pouvait dire, et qui n'importe pas moins peut-être que la douleur, il l'a dit. Il en a fait un chant harmonieux jusque dans ses dissonances, comme nous apparaissent enfin, à travers détours et caprices, l'équilibre de sa figure et l'unité de sa vie.

Moments littéraires, La figure d'André Gide, par Marcel Arland
paru dans La Gazette de Lausanne, le 29 décembre 1951

Visite à Pontigny (2/2)


(Pour la première partie de la visite : suivez le guide...)


 Chambre "dite d'André Gide"                                                                  ...et vue depuis sa fenêtre


Marie-Odile Bougaud et Claire Paulhan nous accueillent dans l'ancien dortoir des frères convers, à l'étage où Paul Desjardins avait installé la bibliothèque. Tout au fond dans l'angle, une pièce a été aménagée : c'est la chambre « dite d'André Gide ». Avec sa cheminée aux carreaux inspirés de motifs médiévaux et son lit à baldaquin (aujourd'hui installé à Cerisy), elle est la « pièce d'apparat » qu'il regagne à pas de loup dans la description baroque d'Albert-Marie Schmidt*. Mais sans doute lui préférait-il des chambres d'où l'on pouvait aller et venir avec plus de discrétion...

  

Porte du réfectoire, porte du salon et porte du grand hall



Tout au bout de cette même partie du bâtiment mais au rez-de-chaussée s'ouvre le salon qui était réservé aux débats des décades. « Vous allez être déçus », préviennent nos guides. L'espace d'origine a en effet été découpé par une cloison. Difficile de se représenter comment les lieux pouvaient être installés, où les banquettes étaient posées, où le miroir à trois faces était accroché, où le piano... De là, par le petit pont qui enjambe le bief et près duquel Gide posa si souvent, nous gagnons, tout au fond du domaine, la maison de Paul Desjardins.



 Pavillon de l'encyclopédie, la maison de Desjardins




« Pavillon de l'encyclopédie », et foyer où l'on voyait Alexis Curvers et Jeanne Jacob prendre leur petit déjeuner, cette maison à l'écart que Paul Desjardins avait choisie pour y habiter est la seule qui donne sur le village. La fenêtre d'une chambre s'ouvre sur le pont sur le Serein : c'est la vue depuis la chambre de Gide que Robert Levesque décrit dans son Journal [1]. Très probablement la chambre de Paul Desjardins, dont il avait abandonné le confort à Gide.

 

 Le pont sur Serein, vu depuis la chambre que Desjardins prêtait à Gide

 

Au retour, détour par ce qui reste de la charmille et considérations minérales sur les lavabos bourguignons. « … on savourait sous les charmilles le doux mal d'être deux ; on dansait, vers minuit, à la lueur d'un fanal, dans les vasques de pierre qui, comme des compotiers géants, se dressaient aux carrefours du parc... »** Témoins muets de ces soirées pontignaciennes : un hêtre plus que suprême et un if vénérable, offerts par Loup Mayrisch...


L'hêtre pourpre offert par Aline Mayrisch veille encore sur l'abbaye



Sur des marches semblables à celles où Gide et Copeau, raquettes à la main, posaient aux côtés de Sclumberger et Gosse, nos hôtes et amis acceptent de poser pour la postérité de l'internet. Le soir enfin, Pierre Masson évoquait dans le réfectoire les liens entre Paul Desjardins et André Gide, et comment, dans le plus gidien des lieux non-gidiens, il installait sa famille d'élection... Merci encore à Marie-Odile de nous avoir ouvert toutes les portes de l'abbaye et bravo aux Amis de Pontigny de continuer à l'habiter – en attendant que la région, désormais propriétaire, lui donne, on l'espère, un nouveau souffle...



Des marches propices aux photos-souvenirs

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* Albert-Marie Schmidt, A Pontigny, in Hommage à André Gide, NRF, Gallimard, 1951
** Ibid.
[1] (ajout du 17 mars 2012) : Les Conversations avec André Gide, de Claude Mauriac confirment que Gide, au moins en 1939, occupait la chambre de Desjardins dans le pavillon, avec son balcon donnant sur le pont du village : "Jean Davray est au car de midi. Avec quelle joie je l'accueille et l'initie à Pontigny. Gide, de son balcon, jeune si extraordinairement, nous salue. Trente-cinq ans, dit Jean. Il exagère à peine." (p. 218, éditions revue et augmentée, Albin Michel, 1990)

dimanche 16 octobre 2011

BAAG n°172


Le Bulletin des Amis d'André Gide, quarante-quatrième année, vol. XXXIX, n° 172 d'octobre 2011 vient de paraître. Au sommaire :

André GIDE : Solidarité, un récit inédit
Bien que déchirés sur l'avis de Maria Van Rysselberghe (cf. entrée du 3 mai 1935 des Cahiers de la Petite Dame, tome II), les treize feuillets intitulés Solidarité de l'histoire du prisonnier allemand de Cuverville ont été conservés... Un inédit que Claude Martin place dans son contexte : écrit en même temps qu'Acquasanta, cette chronique paysanne aux accents mirbelliens rappelle aussi l'histoire qu'Edwin Dwinger raconte dans Mon journal de Sibérie 1915-1918 et qui avait impressionné Gide.


Victoria REID : L'hommage d'André Gide à Oscar Wilde ou le Conte sur Judas
L'auteur de Gide and curiosity revient avec cet article paru initialement en anglais dans The reception of Oscar Wilde in Europe (Continuum, 2010) sur les rapports entre Gide et Wilde.

Payvand GOHARPAY : La Porte étroite et Le Langage des oiseaux
Rapprochement entre le poème mystique iranien du XIIe siècle et le récit gidien. A ajouter, peut-être, à la liste que Gide donnait lui-même : "J’ai pour ma part, vécu avec Sadi [sic], Ferdousi, Hafiz et Khayyam aussi intimement, je puis dire, qu’avec nos poètes occidentaux et communié étroitement avec eux - et je crois qu’ils ont eu sur moi de l’influence profonde, ils ont bu, et je bois avec eux, aux sources mêmes de la poésie." (Parse, n° 3, première année, 21 mai 1921)

Justine LEGRAND : Composition et aveux dans Et nunc manet in te

Pierre MASSON : Les Faux-Monnayeurs ou la quête de l'autre (suite)

Robert LEVESQUE : Journal (avril - octobre 1951)
A noter qu'il s'agit là de la fin de la publication du Journal de Robert Levesque dans le BAAG entreprise depuis le numéro 128 d'octobre 2000. Ces dernières pages du carnet XLIX et qui suivent la mort de Gide (avril-octobre 1951) sont à la fois émouvantes et pleines d'anecdotes savoureuses.
Le Dossier de presse d'Œdipe, IX : André Berge, Edmond Sée, Fortunat Strowski, Pierre Brisson, Etienne Rey, Lucien Descaves, Robert Kemp, Maurice Martin du Gard, Fernand Vandérem, Robert Brasillach
Lectures : Gide Politique, de J.-M. Wittmann [par Pierre MASSON] — Alain-Fournier et le Paris du Grand Meaulnes, de M. Baranger et A. Guillon [par Pierre LACHASSE]
Gide Misjudges a Manuscript, a Poem by Catharine SAVAGE BROSMAN
Chronique bibliographique
Varia

Le BAAG est disponible par abonnement et envoyé aux membres de l'Association des Amis d'André Gide.


Abonnement au Bulletin seul (4 numéros/an) : 28€ (abonné étranger : 36€ )
Cotisation annuelle (4 bulletins + cahier annuel) : 39€ (adhérent étranger : 46€)

Plus d'informations sur cette page de Gidiana.






vendredi 14 octobre 2011

André Gide et ses juges, par Marcel Arland

Dans ses Lettres de France (Albin Michel, 1951), Marcel Arland regroupe plusieurs de ses chroniques parues dans la Gazette de Lausanne et ajoute des chapitres qu'on devine tout récents, tel ce « André Gide et ses juges » qui évoque la situation critique juste après la mort de Gide et ne sera pas publié par le quotidien suisse. Elle ne semble pas avoir été reprise ailleurs, et c'est fort dommage car elle constitue une photographie intéressante de ce moment qui suit la mort de Gide.

Intéressante aussi parce qu'elle est une version moins édulcorée que le « Gide reste présent » que Marcel Arland a donné au volume d'hommage qui devait relancer la NRF en novembre 1951. Le mois suivant, Marcel Arland publiait encore dans la Gazette de Lausanne une recension des livres de témoignages paraissant sur Gide sous le titre « La figure d'André Gide ». Mais là non plus on ne trouvera pas le petit côté corrosif de celui-ci...




"ANDRÉ GIDE ET SES JUGES

Voilà une trentaine d'années, je me trouvai mêlé, je ne sais par quel hasard, à la direction d'une jeune revue. C'était une revue d'étudiants, et la plus traditionnelle. Comme je restais peu sensible aux attraits de la Sorbonne, l'ambition me prit de faire de cette revue une véritable revue littéraire. Donc, non content d'y rassembler quelques garçons de mon âge : Dhôtel, Limbour, Malraux, Crevel, Vitrac..., j'appelai à notre aide certains de nos aînés, de Cendrars à Proust, d'Arnoux à Mac Orlan et à Max Jacob. Ce fut ainsi que je m'adressai à Mauriac. Il n'avait pas encore conquis la gloire ; s'il rêvait de répandre un jour la bonne parole à l'Académie ou au Figaro, il le tenait secret. Mais il était déjà l'auteur de Préséances et du Baiser au Lépreux ; j'aimais son beau chant, voluptueux et tourmenté. Mauriac accepta de nous donner quelques pages ; et comme une étude d'Henri Massis venait de paraître, qui s'en prenait à Gide, ce pervertisseur, il y répondit, en écrivain et en catholique tout ensemble, par un article qu'il intitula : Ne jugez pas.
J'y ai songé, tous ces derniers jours, en parcourant les articles qu'a suscités la mort de Gide. Je donnerai, je pense, une idée de ma candeur en disant que la plupart d'entre eux m'ont surpris, parfois peiné, parfois même indigné. Que tel écrivain ne voie dans cette mort qu'une occasion de parler de lui-même et de son œuvre propre, c'est une faiblesse très humaine, sinon très décente. Que tels débutants, si on leur demande : « Que pensez-vous de Gide ? » répondent : « Connaissons pas », il s'agit là d'une réaction de défense, il s'agit de jeunes gens, et qui auront le temps de le « connaître » — je l'espère du moins. Laissons donc ces coquetteries et ces refus, pour ne parler que des jugements. On a beaucoup jugé, c'est-à-dire condamné. Le conseil de Mauriac était d'un autre temps; d'un autre monde, la parole qu'il citait, et sans doute d'une autre religion.
Gide mort, l'heure est enfin venue de rendre des comptes. Nulle crainte que l'accusé ne se dérobe, qu'il ne nous séduise par un nouvel artifice, qu'il ne trompe encore une fois notre longue attente. C'est l'instant de la vérité nue. Nous la devons à la France, qui compte un tel nombre de grands écrivains, qu'elle peut ça et là raccourcir quelques têtes ; nous la devons à nous-mêmes; nous ne la devons pas moins à ce grand cadavre — oh ! après tout, pas si grand.
Car enfin qu'est-ce que Gide ? Un dilettante, un esprit ondoyant et subtil, c'est entendu. Un maître de la langue ? Oui, c'est-à-dire attention ! non pas un maître égal à Proust, à Valéry, à Claudel ou à Péguy ; il écrit à ravir, mais trop visiblement. Ne parlons pas de son théâtre. Un bon essayiste ? Parfois. Un romancier ? mais qui nous intéresse dans la seule mesure où il se rattache à l'auteur du Journal. L'auteur du Journal ? Certes, encore que l'on trouve dans le Journal comme dans Si le Grain ne meurt des « pages proprement révoltantes ». Et n'allons pas oublier ceci, qui est essentiel : il y a chez Gide une « inaptitude philosophique ». « Au fond, comme disait Charles du Bos, Gide est quelqu'un qui n'a jamais réfléchi. »
Je ne doute point que les auteurs de ces « jugements » (il leur arrive, dans le même article, d'en porter de plus équitables) n'aient cherché l'expression la plus exacte de leur pensée. Ils y ont parfaitement réussi. D'où vient donc que l'on croit percevoir tant de ressentiment et de hargne ?

Trois griefs, affirmés ou secrets, me semblent dresser contre Gide la plupart de ses juges. Le premier tient à la morale ; le deuxième, à la religion ; l'autre... mais j'y viendrai.
Ce que l'on reproche à Gide, est-ce tout à fait son homosexualité ? On la réprouve, sans doute. Toutefois, si peu averti que je me trouve d'un tel sujet, il m'est revenu que la réprobation se faisait moins éclatante, quand le coupable savait garder quelque prudence ; qu'elle se voilait même, non pas certes d'indulgence, mais de compassion, s'il arrivait (mais comment le penser !) que le coupable appartînt au camp des juges. En vérité, ce que l'on reproche à Gide, plus que ses mœurs, c'est l'affirmation qu'il en fait. On lui reproche Corydon ; on lui reproche surtout cette phrase « navrante et proprement révoltante » qu'il écrivit en 1942 : « Corydon reste à mes yeux le plus important de mes livres. » Que cette phrase ait pu choquer maintes consciences, je le devine et le comprends. Il reste qu'elle ne doit point être séparée de l'œuvre entière et de la vie de Gide. Là où l'on ne veut voir qu'une obstination sénile, sachons reconnaître le courage. Corydon est un piètre livre ; je l'ai dit et écrit quand il parut, et l'on gardait alors un silence consterné. Mais quand un vieillard affirme, sachant fort bien les colères qu'il va soulever, que Corydon reste pour lui le plus important de ses livres, va-t-on préférer une sage hypocrisie ? Au reste, Corydon ne me semble ici qu'un symbole : celui de son indépendance et de la lutte qu'il a toujours menée pour une libération de l'homme. Qu'il se soit trompé : condamnez ses actes, mais n'en méconnaissez pas l'esprit.
De même, est-ce tout à fait son irreligion qu'on lui reproche ? On a montré moins d'humeur envers celle de Valéry ou même d'Anatole France. Gide a déçu cruellement les espoirs qu'il avait fait naître, et que de temps à autre il réveillait, d'un cœur sincère, mais d'un esprit fort lucide et fort sensible à la comédie, comme ceux de Constant. A l'heure où l'on pouvait attendre de lui, non pas, sans doute, un revirement, mais une hésitation, une fatigue, il a durci son attitude et consommé la rupture entre les dogmes et sa pensée. Si du moins il en eût souffert, s'il eût témoigné quelque angoisse à l'approche de la mort ! Mais jamais il ne montra plus de sérénité qu'en ses derniers jours. Dans la mort, qu'il ne séparait point d'un néant absolu, il est entré avec naturel, disant que tout était bien, et que sa vie d'homme lui suffisait, qui se trouvait remplie. Voilà peut-être ce qu'on lui pardonne le moins. Et voilà, je le sais bien, ce qui peut, ce qui doit peiner toute âme chrétienne. Mais ici surtout, ne méconnaissons point le courage et la noblesse d'un homme.
Ici comme là, c'est enfin son indépendance qu'on lui reproche. J'en préciserai une forme particulière, à laquelle je donne une adhésion presque sans réserves : je veux parler de son indépendance d'écrivain. Je ne prétends pas qu'il ait manqué de coquetterie et n'ait rien fait pour sa gloire. Mais il n'a fait aucune bassesse ; il est resté libre ; cette gloire même, il a su en choisir la qualité ; jamais enfin il ne lui a sacrifié la pleine expression de sa pensée et de son art. Je crois me souvenir que jadis quelques-uns de ses amis le pressèrent de songer à l'Académie ; ce fut l'instant qu'il choisit pour publier Corydon. — En regard de ce souvenir, j'en évoque un autre ; j'ai entendu, voilà quelques années, l'un des présents juges d'André Gide s'adresser par téléphone, non pas à un académicien, mais au gendre d'un académicien, sur un tel mode, avec de telles paroles, avec un tel accent de brave homme, d'homme éperdu, d'homme à tout faire... Je renonce à poursuivre, plus à l'aise dans l'admiration que dans le dégoût.

Au demeurant, je n'ai jamais été l'un des familiers de Gide, encore que, jeune écrivain, j'aie subi son influence et reçu, sans l'avoir cherché, son appui. Je ne l'ai vu de ma vie que huit ou dix fois, soit à la N.R.F., soit chez un ami commun. Je parle de lui en pleine liberté, comme j'ai toujours fait, et non pas toujours sans qu'il en fût irrité. J'avoue que je l'ai peu lu ces dernières années. Je reconnais aussi qu'une partie de son œuvre me laisse indifférent, ou m'agace ; que certains éléments de sa morale et même de sa sensibilité, non les moindres, ne rencontrent en moi qu'opposition. Mais il n'est rien là qui puisse me dérober la beauté de cette œuvre, l'harmonieux développement de cette vie et l'importance de cette figure.
Je reviens aux jeunes gens qui déclarent : « Nous ne le connaissons pas. » Entendons qu'ils ne veulent pas le connaître ; ils lui reprochent très exactement d'avoir fait son temps, qui n'est pas le leur. C'est qu'ils ont des soucis, des problèmes, une angoisse, que Gide, par lui-même, n'a pas connus. Certes, ils peuvent à bon droit, dans la vie d'André Gide, voir une vie miraculeusement privilégiée. Mais Gide a su se rendre digne de telles conditions, et ce n'était pas facile. Elles lui ont permis de donner à son chant toutes les nuances et l'ampleur qui le rendent « exemplaire ». Que ce chant, dans le monde actuel, semble assez étrange et même paradoxal, je ne doute point pourtant qu'il ne garde, pour des jours meilleurs, son plein sens et sa vertu possible. Après tout, il n'est pas dit que l'homme soit né pour la misère, l'humiliation et le mensonge.
Depuis un demi-siècle, plus peut-être que tout autre écrivain, Gide a honoré et servi la France. Il n'est guère que la France pour en douter encore. Non pas toute la France, je le sais bien. Et ce ne sont pas ses éléments les moins purs, ni les moins jeunes, qui ont salué décemment cet homme libre, ce grand artiste."

Marcel Arland, Lettres de France, Albin Michel, 1951, pp. 299-304


mardi 4 octobre 2011

Dans l'au-delà (y a plus de limites)




 
L'appel de mon père Gégé le bienheureux, de Sylvie Vernet
Editions JePublie, 2011, 14€



"Cet ouvrage a en effet été écrit sous la dictée d’André Gide,
avec la présence de Victor Hugo, Georges Brassens,
Pierre de Ronsard, Anatole France, Jean-Paul Sartre."
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