jeudi 13 août 2015

Portrait-souvenir par Roger Stéphane

Le portrait télévisé que Roger Stéphane consacre à André Gide en 1965 est une façon pour le journaliste d'acquitter une dette, comme l'écrivent Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt dans la biographie qu'ils consacrent à Stéphane (Grasset, 2004). Roger Stéphane y intervient d'ailleurs davantage que dans la plupart des « Portraits-souvenirs », et c'est pourquoi ce témoignage a ici sa place dans la rubrique Gide vu par...

Roger Worms naît en 1919 dans une famille de la bourgeoisie juive. Comme les ancêtres de Gide — mais il y a moins longtemps — les siens ont fait fortune en tant que marchands de draps. Elevé en dehors de la religion (« Il se trouve que je suis ce que les autres appellent juif », écrit Stéphane), c'est Gide qui l'amènera à lire l'Ancien Testament en 1941. Gide, finalement assez peu inquiéteur, mais le plus souvent rassureur : c'est ce rôle qu'il à joué auprès de Stéphane, bien avant leur rencontre.

Mauvais élève (« Je ne m'intéressais à rien qui figurât au programme des lycées » confie-t-il en 1990 à Roger Vrigny sur France Culture), il est confié par ses parents à un répétiteur. Il devient le « tapir », selon le terme en usage chez les étudiants de cette époque, de René Etiemble qui va l'amèner à la littérature. Car jusqu'à l'âge de quinze ans, Roger Worms n'a lu que des historiens, et quelques classiques tel Dumas. Comme elle le fut pour Etiemble, la lecture du Retour de l'enfant prodigue sera une seconde naissance de Roger Stéphane :

« Je n'ai jamais rencontré un écrivain, un homme qui me fasse frissonner et sentir autant que Gide. Il porte en lui la sensation (je me comprends : je sens tout ce qu'il écrit, je vois tout ce qu'il montre). Je ne peux pas bien m'exprimer : si vous saviez ce qu'il produit en moi ! Je suis persuadé qu'il y a en lui une source d'évasion et de joie. Imaginez-vous que j'ai voulu analyser ce qu'il se produisait en moi, pourquoi j'aimais Gide. Je n'ai pas été capable d'écrire une ligne. [...] Tout cela, je le sens. Je jouis de Gide, et pour qu'une jouissance soit profonde, il faut qu'elle soit et reste inexpliquée. [...] Il m'est arrivé, une fois où je me masturbais, de décrire ce que je subissais. Ce me fut totalement impossible. Gide me soulage. Il m'écarte de plus en plus de cette espèce de snobisme de la douleur, dans lequel tombent de trop nombreux jeunes, sous l'influence de Musset et des autres Romantiques. Gide est atteint de l'amour de la vie et est contagieux. Il pousse à la recherche du bonheur, recherche que trop de gens n'osent pas tenter. » (Lettre à René Étiemble, 15 avril 1935)

 Roger Stéphane

La suite de l'apprentissage gidien du jeune Roger Worms passe par Les Nourritures terrestres, L'Immoraliste, mais aussi un texte rarement cité, et pourtant d'une grande importance pour beaucoup de jeunes gens de l'époque : la préface à Vol de Nuit :

« Je sortais de L'Immoraliste et des Nourritures terrestres, livres du symbolisme expirant, livres dans lesquels Gide cherchait encore quelle humanité assumer. Et je crois qu'il a marqué un point important en disant dans sa préface à Vol de nuit, en ouvrant aux jeunes gens disponibles la voie de l'abnégation, forme moderne du renoncement, de l'évasion : "Le bonheur de l'homme n'est pas dans la liberté, mais dans l'acceptation d'un devoir." [...] Interne à l'époque dans un lycée, j'avais horreur de toute discipline. Saint-Exupéry m'a révélé qu'il pouvait exister des disciplines volontaires, et que le destin de l'homme pouvait être déterminé par l'acceptation d'une de ces disciplines. C'est Saint-Exupéry qui m'a mené à Malraux et à la tentation communiste. Si l'homme, pensai-je alors, accepte de soumettre le désordre de sa vie à une discipline, autant vaut-il que cette discipline serve la justice. » (« Ce qui demeure », Confluences, n° 12-14, juillet 1947, réédition en fac-similé chez Belfond en 1967)
La « tentation communiste » l'amène encore au journalisme, au sein du groupe formé à Paris-Soir et Match. Mais il n'a de cesse de vouloir rencontrer les auteurs qu'il admire. Un essai qu'il a écrit sur André Gide est prétexte à la rencontre (fortuite, fin 38 au Trocadéro ou plus vraisemblablement suite à un appel téléphonique sur les conseils de Léon Pierre-Quint ou de Louis Martin-Chauffier). Gide l'invite à venir déposer son manuscrit le lendemain au Vaneau, puis le rappelle dans les jours qui suivent pour faire mieux connaissance. L'homosexualité est au cœur de ce premier échange.


« Mes premières conversations avec Gide ou Martin du Gard ont porté sur mes problèmes. J'attendais d'eux une réponse à mes questions », se rappelle Stéphane dans Tout est bien, chronique écrite lorsqu'il avait 70 ans, cinq ans avant son suicide. Après Gide, Stéphane ira à la rencontre de Roger Martin du Gard en 1940 à Vichy. Il retrouve ensuite Cocteau et Marais, dont il est devenu un proche, à Perpignan : c'est ainsi par Stéphane qu'on en sait plus sur le séjour de Cocteau chez le docteur Nicolau dont il a été question ici même naguère.

En fin d'année, Stéphane retrouve Martin du Gard à Nice où il a l'idée d'organiser des conférences littéraires. C'est ainsi qu'il demande à Gide, lui aussi retranché à Nice, d'évoquer un de ses auteurs de prédilection. Gide hésite entre Simenon et Michaux. Il opte finalement pour ce dernier mais la conférence ne sera jamais prononcée, dans les rocambolesques conditions qu'on connaît, et dont nous avions déjà donné le souvenir (romancé) d'André Brincourt.

Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt,  
Roger Stéphane, biographie, Grasset, 2004

Nous reparlerons de ce même épisode vu par son organisateur himself. Mais pour le moment revenons au sujet qui nous occupe aujourd'hui : la diffusion de l'émission en deux parties que Stéphane consacre à Gide. On apprend ainsi par les biographes de Stéphane que l'émission a été tournée déjà depuis deux ans, mais qu'elle ne déchaîne manifestement pas l'enthousiasme. Et qu'elle mettra un point final à la série des «Portraits-souvenirs», tournant une page de l'histoire de la télévision, et marquant d'une nouvelle pierre blanche notre exploration de la réception d'André Gide à travers les époques.

« Professeur de littérature illustrée, Stéphane se découvre, au cours des années 1960-1963, une vocation de mémorialiste. Sa galerie de portraits culmine, en janvier 1964, avec l'hommage à Cocteau. Il ne lui reste plus à s'acquitter que d'une dette : peindre celui de son premier maître, André Gide.

En boîte dès la fin de l'année 1963, le « Portrait-Souvenir de Gide1 » ne sera diffusé que les 2 et 6 décembre 1965. Signe des temps, l'émission est reléguée à 22 h 10, après le « Palmarès des chansons » spécial Tino Rossi. Une fois n'est pas coutume — mais c'est la dernière —, Stéphane s'est invité lui-même comme témoin, pour regretter que le vieux Gide ne soit plus autant lu qu'en 1935. Bien entendu, il insiste à plaisir sur les méconnus Souvenirs de la cour d'assises. Il est en bonne compagnie : Catherine Gide, Pierre Naville (son biographe), Jean Delay (qui évoque sa sexualité), Claude Mauriac (ainsi consolé), Jean Vilar (qui monta l'Œdipe en 1949), Jean-Louis Barrault et Marc Allégret dont les films sont exploités pour l'occasion. Rien de très original; les critiques sont sévères : « Cette deuxième partie, comme la première, n'accrochait vraiment que par les documents enregistrés du vivant de Gide », maugrée Jacques Siclier, du Monde. « La seconde émission n'a pas racheté l'ennui distillé par la première », insiste René Roger dans La Croix. La presse régionale s'avoue dépassée par « un commentaire abondant qui détournait l'attention » (L'Union). Un petit mot de félicitations de Jean Schlumberger, daté du 7 décembre, n'empêche pas le grand album des « Portraits-Souvenirs » de se refermer une fois pour toutes. Les derniers tournages ont cessé en 1963 et, en septembre 1964, la série entre dans l'Olympe de la télévision en faisant l'objet d'un pastiche bouffon dû à Françoise Dorin : le « Portrait sur mesure de Léon Touffanel » est un canularesque portrait croisé, composé des témoignages dévots de Colette Deréal, Raymond Devos, Francis Blanche, Poiret et Serrault, Maria Pacôme et Salvador Dalí. Une consécration. »

1. Le « Portrait-Souvenir d'André Gide » est réalisé par Jacques Demeure. Il est complété d'extraits du Voyage au Congo (1927) et d'Avec André Gide (1951), films de Marc Allégret, et d'entretiens radiophoniques d'André Gide et Jean Amrouche. Un court film de 1924 montre Gide et Roger Martin du Gard conversant sur la terrasse du château de Bellême. Marc Allégret lit des lettres de Gide.
(Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt, 
Roger Stéphane, biographie, Grasset, 2004, p.725-726)
 
On retiendra encore un commentaire sur l'émission, sous la plume de Gabriel Matzneff, alors critique de télévision à Combat. Si elle ne porte pas sur le travail de Stéphane, elle vient toutefois apporter un bémol à sa déploration en ouverture de l'émission (« On ne lit plus guère Gide », mensonge proféré de tout temps par des amateurs de Gide déconnectés des réalités de leur époque) et rappelle le rôle de moraliste incarné par Gide pour la génération suivant celle de Stéphane (Matzneff est né en 1936) :

« Le « Portrait-souvenir » d'André Gide, par Roger Stéphane, dont nous avons vu la seconde partie lundi. Ce message de liberté et de libération, de message de l'humanisme gréco-romain et christianisme qui, en Europe, depuis la mort de Gide, de Thomas Mann, de Berdiaeff, d'Unamuno, est capable de le transmettre aux générations nouvelles ? Si je répondais à cette question, on m'accuserait d'un excès de pessimisme et c'est pourquoi je préfère m'abstenir. A défaut d'une réponse, un conseil : lisez Gide !

Nous allons chercher chez Gide des leçons de morale. » 
 (La Séquence de l’énergumène, Editions Léo Scheer, 2012)

Les deux parties de l'émission sont disponibles sur le site de l'INA (extrait gratuit, téléchargement de l'intégralité de chaque émission pour 2,99€).


lundi 10 août 2015

J'irai mondaniser sur vos tombes

Le Monde propose tout l'été une série d'articles sur le thème « Tombes d'artistes ». Après celle de Duchamp à Rouen, Dali à Figueras, ou Félix Leclerc au Québec, le journal se penchait sur la sobre dalle de Gide à Cuverville dans son édition du 7 août dernier. Hélas, le « journaliste culturel » qui s'y colle n'a pas le souci biographique de ses confrères et se contente de mettre bout à bout quelques anecdotes et allusions éculées. Tout cela dans une langue pâteuse à souhait (on s'amusera de la confusion entre galipoter, terme de marine, et le québécisme courir la galipote...).

Dommage, car il y avait matière à un portrait de profundis autrement plus dense, surtout pour un auteur qui débute en littérature avec une œuvre posthume – mot auquel Gide souhaitait d'ailleurs rendre son orthographe exacte : postume. L'article en question reste payant sur le site du journal, mais puisqu'il s'appuie en grande partie sur e-gide, sans citer sa source, pour évoquer les funérailles de Gide (« on en trouvera la transcription intégrale sur Internet »), il ne me semble pas anormal de le donner ici. L'escroquerie, pour le journal, serait de rémunérer l'auteur de ce galipot, comme eût dit Huysmans...



Pour Gide le sulfureux, un repos 
en pays de Caux, mais sans croix
4|11 TOMBES D'ARTISTES L'écrivain est enterré dans un petit bourg normand, au nom aussi peu catholique que le fut sa vie
 
« C’est une tombe bien simple, dans un petit village du pays de Caux, situé entre Etretat et Gonneville-la-Mallet, un bourg dont les habitants des clochers voisins – ceux de Goderville notamment – se moquent en des termes que, par respect pour ses habitants ou « nés-natifs », comme l’ami Christophe Ono-dit-Biot, on n’écrira pas ici. Sinon pour dire qu’ils le font rimer, les canailles, avec « vaques (vaches) à lait ».
Une tombe duelle : à droite, celle d’une femme, qui fut sa cousine, et aussi son épouse. Sur la pierre est gravé : « Ici repose Madeleine André Gide, née Rondeaux… » L’épitaphe, qui se prolonge de quelques mots édifiants, est surmontée d’une croix, incisée elle aussi. A gauche, celle de son époux, Prix Nobel de littérature, André Gide. La sienne ne comporte que son nom, une date de naissance (1869) et une autre de décès (1951). De crucifix, point.

TÉLÉGRAMME MYSTÈRE

Parce qu’il était protestant ? Ce n’est pas certain. Sulfureux, plus certainement. En témoigne ce télégramme célèbre expédié à François Mauriac le jour de la mort de Gide, lequel était pourtant supposé l’avoir signé : « Enfer n’existe pas STOP Tu peux te dissiper STOP Préviens Claudel STOP ». L’auteur du canular germanopratin reste inconnu. On a soupçonné Sartre, mais s’il avait eu de l’humour, cela se saurait. Puis Roger Nimier, le plus probable. Juliette Gréco l’a revendiqué, comme aussi l’artiste et galeriste Jean-Claude Lahumière et d’autres encore.
Par-delà la plaisanterie, l’acte était militant : à une époque où l’homosexualité était peu facile à vivre pour le commun des mortels, il brandissait André Gide comme un étendard, et mettait le très catholique et très pédé Mauriac face à ses contradictions. De Paul Claudel, on ne dira rien : quel que soit le respect qu’on a pour Philippe Sollers, qui l’aime bien, ce cul-bénit qui pensa spirituel d’écrire, à la mort de son confrère, « la moralité publique y gagne beaucoup et la littérature n’y perd pas grand-chose », ne le mérite pas. André Gide, si. Certes, aujourd’hui, il serait passible des tribunaux, mais ses prises de position étaient courageuses.
De son temps, galipoter un jeune Arabe faisait toutefois partie des choses possibles. L’avouer, l’écrire dans son journal était bien moins facile, et il n’est pas certain qu’à l’auberge des Vieux-Plats, de Gonneville-la-Mallet, que fréquentaient Claude Monet ou Guy de Maupassant, un auteur qui sentait tant le fagot eût été bien reçu : la patronne – on l’a connue – n’était pas commode. Mais respectueuse des usages : après tout, André Gide était châtelain. Du village d’à côté, il est vrai. Il y est donc enterré. L’inhumation fut décrite, en termes lyriques, sinon élégiaques, par un confrère de Paris-Normandie (édition du Havre, n° 1995, 23 février 1951), qui écrivait sous le pseudonyme de Jehan Le Povremoyne.

FUNÉRAILLES PAYSANNES

On en trouvera la transcription intégrale sur Internet, et elle est savoureuse. En voici un extrait : « Nous étions là une vingtaine de vivants à regarder. Les yeux embués – la peine était vive –, on se sentait les témoins d’une minute d’Histoire. Obsèques nationales, Panthéon, tribune d’honneur, discours, André Gide est parti sans cet orgueil et ces fastes. Il a eu l’enterrement paysan que, peut-être, il avait rêvé, qui sait ? (…) Alors, un à un, les enfants de l’école se détachèrent de la foule et, sur le cercueil, entre les grandes couronnes tressées à Paris des plus belles corolles, ils déposèrent, se courbant comme on saluait jadis, d’humbles tout petits bouquets de primevères, de violettes des bois et de perce-neige serrées dans quatre brins de mousse, de feuilles de lierre et de branchettes vives… »
Nul doute que ce vieux bougre d’André Gide a dû l’apprécier, cet hommage des enfants de son bien-aimé et bien nommé village, où il rédigea La Porte étroite : le lieu a pour nom Cuverville. »

(Le Monde, vendredi 7 août 2015, p.20)

samedi 8 août 2015

Le grand jeu des citations


On le sait, Gide est l'un des auteurs les plus régulièrement cités sur la toile. Mal cité, le plus souvent... Mais n'est-ce pas ainsi que les citations vivent : transposée dans les mots de chacun, l'idée demeure ?

Ainsi une citation, notamment, fait florès aux Etats-Unis :

« One does not discover new lands without consenting to lose sight of the shore for a very long time. »

Qu'on rencontre parfois sous cette forme :
« Man cannot discover new oceans unless he has the courage to lose sight of the shore.»
Il est à noter que ces deux versions donnent lieu à des créations à l'esthétique plus ou moins douteuse, qu'on pourra admirer ici et là.

Pas étonnant alors, qu'au retour en France, un éditeur de jeux vidéos l'utilise dans la bande-annonce de sa prochaine création, sous cette forme :




Wikiquote nous apprend même que cette citation est parfois attribuée à... Christophe Colomb !


Alors ayons le courage de ne pas perdre la source, qui se trouve à la fin des Faux-Monnayeurs, dans un dialogue entre Edouard et Bernard :
« On ne découvre pas de terre nouvelle sans consentir à perdre de vue, d’abord et longtemps, tout rivage. Mais nos écrivains craignent le large ; ce ne sont que des côtoyeurs. »

dimanche 2 août 2015

Appel à communications colloque « André Gide, l’Européen »


André Gide, l'Européen
Colloque international et pluridisciplinaire
Université de Haute-Alsace
Institut de Recherche en Langues et Littératures Européennes (ILLE - EA 4363)

Mulhouse, 16-18 mars 2016


Appel à communications

« Mais que sera l’Europe de demain ? demandez-vous », écrit Gide dans un article faisant suite à une enquête sur l’avenir de l’Europe lancée par la Revue de Genève : « l’Europe entière court à la ruine si chaque pays d’Europe ne consent à considérer que son salut particulier », répond-il, en soulignant pourtant dans la conclusion de son article que c’est tout d’abord « l’homme […] qu’il importe de réformer ». L’écrivain analyse avec précision la « question de l’Europe », cette portion du globe qui donne à voir « la fin d’un monde, d’une culture, d’une civilisation » et dans laquelle « tout doit être remis en question […], car les formes vieilles, explique-t-il dans le même article, ne peuvent convenir aux forces jeunes » (« L’avenir de l’Europe »). L’Europe est pour Gide un espace culturel « éminemment oscillant, dialectique » (Pascal Dethurens) et il invite à y réfléchir comme lui-même et nombre de ses contemporains le font (Claudel, Valéry, Romains, Artaud, pour n’en citer que quelques-uns), mais en gardant le regard toujours tourné vers l’avenir : « notre monde n’est pas encore perdu », affirme-t-il en 1937 dans sa préface à l’Avertissement à l’Europe de Thomas Mann, écrivain qui avait apprécié son article sur les rapports franco-allemands paru en 1921 dans La Nouvelle Revue Française. Il s’agit d’un texte dans lequel Gide fait référence à un article précédent d’Ernst Robert Curtius, son correspondant depuis 1920, et c’est justement dans une des lettres qu’il lui adresse, que Curtius souligne l’importance, pour la vie intellectuelle « de la France – et de l’Europe », de La NRF et des « questions de cosmopolitisme littéraire » soulevées par Gide.

En commentant ses textes littéraires dans un écrit de 1929, Klaus Mann, le fils de Thomas Mann, qualifie Gide de « grand Européen ». Éclectique et protéiforme, Gide est un écrivain qui s’est interrogé sur l’Europe tout au long de sa vie, sur son présent et son futur, sur sa culture et sa civilisation, réflexion constante et encore très actuelle dont les multiples ramifications se déploient transversalement tout au long de son œuvre : de ses études critiques à son œuvre fictionnelle, des pages de son journal à ses échanges épistolaires. Grand humaniste, membre fondateur et père spirituel de La NRF, Gide est un protagoniste capital de la vie intellectuelle de l’Europe de son temps, dont il vit avec un regard attentif les transformations et les événements qui la bouleversent (parmi lesquels deux Guerres mondiales et la montée des totalitarismes). De son vivant, son œuvre controversée traverse les frontières nationales et internationales, animant, déconcertant et enthousiasmant ses contemporains et influençant profondément les générations suivantes. Polyglotte et passionné de littérature étrangère, il suit de près les traductions de ses textes en allemand et anglais et s’engage aussi, lui-même, dans plusieurs traductions (de Blake, Pouchkine, Goethe, Rilke, ...). Sans compter sa passion du voyage qui tout au long de sa vie le mène à franchir sans cesse les frontières intérieures et extérieures de l’Europe.

Ces nombreuses facettes laissent transparaître l’un des aspects polyédriques de cet écrivain aux mille visages : « André Gide, l’Européen », à propos duquel ce colloque se propose de s’interroger. Dans une perspective pluridisciplinaire, ouverte aux réflexions relevant de domaines différents (littérature, linguistique, traduction, histoire, histoire des idées, etc.), ce congrès souhaite aussi explorer, selon une approche à la fois diachronique et synchronique, son enracinement dans l’espace culturel européen. Toute contribution visant à élargir la réflexion mettant en relation l’œuvre de Gide avec celle d’autres écrivains européens de son époque et de celles qui la précèdent ou qui la suivent, sera la bienvenue.

Nous proposons d’articuler la discussion autour des thèmes et des axes de réflexion suivants :

a) Thèmes de recherche :
  • Gide et l’Europe ; Gide et la pensée européenne
  • Gide et les écrivains européens ; Gide et les revues européennes
  • Gide et la littérature européenne ; Gide et le roman européen
  • Gide et ses correspondances européennes ; Gide et ses voyages
  • Gide et ses traductions ; Gide et sa réception en Europe
b) Axes de recherche :

1. Echanges et métaphores. Quel est le rapport entre l’Europe que Gide souhaite et celle qu’il observe et dans laquelle il vit ? En s’opposant à « l’infatuation isolante du nationalisme » (tel que celui de Barrès ou de Maurras), et prenant en même temps ses distances avec la « dépersonnalisation que voudrait l’internationalisme » (tel que celui de Barbusse ou celui de Rolland), vers quelle Europe tend-il ? Au fil des échanges entretenus par Gide à ce sujet, dont ceux avec Curtius étudiés par R. Theis, mais aussi au fil des métaphores par lesquelles cette problématique s’exprime (comme celle botanique de la « Querelle du peuplier » ou encore celle musicale des « Réflexions sur l’Allemagne »), quelle vision de l’Europe émerge ? Comment se place-t-elle dans le panorama européen ?

2. Général et particulier. Gide écrit : « Quoi de plus national qu’Eschyle, Dante, Shakespeare, Cervantès, Molière, Goethe, Ibsen, Dostoïevski ? Quoi de plus généralement humain ? Et aussi de plus individuel ? » (« Nationalisme et Littérature »). Tandis que dans « L’avenir de l’Europe » il affirme : « Je l’ai dit maintes fois et depuis bien longtemps déjà : c’est en étant le plus particulier qu’on sert le mieux l’intérêt le plus général ; et ceci est vrai pour les pays aussi bien que pour les individus. » Dans son œuvre, comment se croisent et s’expriment sa réflexion sur la nation et l’Europe, sur l’individu et la communauté, sur la littérature et la culture européenne ? En quoi ces questionnements aident-ils à comprendre l’humanisme de Gide et son rapport à la religion ainsi qu’à la politique ?

3. Réseaux, voyages et ouvertures. Dans quels milieux intellectuels et géographiques baigne « André Gide, l’Européen » ? D’une part, en France, il y a l’expérience de La NRF, revue qui donne voix à des écrivains dont les positions concernant la question de l’Europe sont très différentes (Suarès, Thibaudet, etc.) et qui encore aujourd’hui s’interroge sur ce sujet, comme le montre la parution en 2014 du numéro « Notre Europe », dirigé par Stéphane Audeguy et Philippe Forest. De l’autre, il y a ses voyages (réels ou imaginaires, accomplis ou échoués). Toujours en mouvement, Gide traverse l’Europe, tissant un dense réseau de relations, et la quitte aussi pour ses voyages en Afrique. Ces expériences, comment contribuent-elles à la compréhension de Gide, « l’Européen » ?

Comité scientifique : Robert Kopp (Université de Bâle), Pierre Masson (Université de Nantes), Martine Sagaert (Université du Sud-Toulon Var), Peter Schnyder (Université de Haute-Alsace), David H. Walker (Université de Sheffield), Jean-Michel Wittmann (Université de Lorraine).

Comité d’organisation : Peter Schnyder, Frédérique Toudoire-Surlapierre et Martina Della Casa (Université de Haute-Alsace).

Modalités de proposition : Les propositions (environ 300 mots), accompagnées d’une brève notice biobibliographique, sont à envoyer avant le 30 septembre 2015 à Peter Schnyder (peter.schnyder[at]uha.fr), Frédérique Toudoire-Surlapierre (frederique.toudoire[at]uha.fr) et Martina Della Casa (martina.della-casa[at]uha.fr).

Frais d’inscription : 40 € par jour, 70 € pour l’ensemble du colloque.
Pour les doctorants et post-doctorants : 25 € par jour, 40 € pour l’ensemble du colloque.
Sous réserve d’acceptation des articles, le colloque fera l’objet d’une publication.

jeudi 9 juillet 2015

La belle histoire, ou de l'innocence criminelle

Le texte que Gide consigne sous le titre Une belle histoire et dont les quatre pages et demie viennent de passer aux enchères, nous avait semblé familier... Cocteau en consigne en effet une version très proche dans son Journal d'un Inconnu (Grasset, 1953), rédigé à partir de février 1952. La « belle histoire » devient, sous la plume de Cocteau De l'innocence criminelle.

Si dans la version de Gide le père de la petite fratricide est mort, et vivant dans celle de Cocteau, c'est surtout la morale qui diffère : là où Gide et Stéphane voient une bonne raison de ne pas raconter de sornettes aux enfants, « La plus triste réalité est moins nocive que le mensonge », Cocteau l'amateur de mystère n'exclut pas le phénomène d'envoûtement.

Le style est également bien différent. Là où Gide polit, rature, raccourcit ses phrases, Cocteau délaie le carton-pâte qu'il aime tant. Mais il est tout de même savoureux de voir que tous deux vont consigner ce récit, le tirant chacun vers soi.

Le texte de Gide permet enfin de corriger le « docteur M. » de Cocteau en « docteur N. », et Aix en Perpignan, puisque c'est chez le docteur Pierre Nicolau que Cocteau vient se réfugier lors de l'exode, entre juin et septembre 1940. Il y recevra la visite d'Arletty, de Kessel, puis sera rejoint entre le 9 et le 18 septembre par Roger Stéphane. Démobilisé, Jean Marais arrive à son tour à Perpignan, avec son chien Moulouk.

Il faut dire que la maison de Pierre Nicolau est grande. Chirurgien-chef adjoint de l'hôpital de Perpignan, officier de la Légion d'honneur, titulaire de la croix de guerre 1914-1918. Pierre Nicolau exerçait la médecine depuis 1912. Il était devenu proche des artistes comme Maillol et Dufy, qu'il soignait et à qui il recommandait les eaux thermales locales.

 A droite sur la photo, le docteur Pierre Nicolau, 
en compagnie de Maillol et Dufy, à Banyuls en 1942


Voici donc la version de l'histoire par Cocteau :

"De l'innocence criminelle

J'AVAIS connu, à Aix, en 1940, pendant l'exode, un jeune ménage, fort lié avec une famille qui me donnait asile. C'était un milieu de docteurs. Le docteur M. chez qui je séjournais, logeait en ville. Le docteur F, et sa jeune femme habitaient sur la route une petite maison derrière laquelle une bande de jardins fruitiers et potagers rejoignait la campagne. Cette petite maison avait été celle des parents de la jeune femme. Eux-mêmes la tenaient de leurs parents qui la tenaient des leurs. Cela remontait si loin que cette maison figurait, dans une époque instable, une image de cette continuité dont il subsiste peu d'exemples.

Il nous arrivait souvent de voisiner et de dîner les uns chez les autres.

La jeune femme m'intriguait. Sa beauté, sa gaîté, se fanaient au moindre souffle. Elle se relevait aussi vite. On eût dit qu'elle voyait déferler de loin une onde néfaste, qu'elle la redoutait, et s'efforçait de lutter contre son approche. Elle prenait alors une figure traquée, évoquant par le regard et par le geste, le comportement d'une personne en proie à quelque menace précise. Elle n'écoutait plus, ne répondait plus. Elle vieillissait, d'une manière si visible que son mari ne la quittait pas des yeux, et que nous imitions son silence. Le malaise devenait insupportable. Il nous fallait attendre que les ondes se précisassent, étouffassent leur victime, se dénouassent et disparussent.

Un travail inverse terminait la crise. La jeune femme redevenait charmante. Son mari souriait et parlait. Le malaise faisait place à la bonne humeur, comme si rien n'était survenu d'anormal.
Un jour que je parlais de notre jeune amie avec le docteur M., je lui demandai si elle était une grande nerveuse, ou s'il avait connaissance dans son passé d'un choc qui serait la cause et l'origine de ces symptômes. Si, par exemple, elle avait souffert d'un acte de violence, si une peur ancienne n'était pas à la base de son état.

Le docteur me répondit qu'il le croyait, mais que la seule histoire dont il eût connaissance lui semblait bien lointaine et bien peu concluante. Maintenant, ajouta-t-il, tout est possible. Nous ne savons pas grand-chose de ce qui se passe dans les catacombes du corps humain. Il faudrait un psychanalyste. Or, pour des raisons que vous apprécierez, Mme F. se refuse à l'analyse. Ajoutez à son état qu'elle n'a pas d'enfants, qu'elle en est à sa deuxième fausse couche, et que l'idée seule d'une nouvelle grossesse la jette dans des épouvantes qui n'améliorent pas son désordre.

Voici l'histoire que me raconta le docteur.

Notre jeune femme était fille unique. Son père et sa mère lui passaient ses moindres caprices. Elle venait d'avoir cinq ans lorsque sa mère devint enceinte. La délivrance était proche et il fallut apprendre à la petite fille qu'on attendait un frère ou une sœur.

Vous le savez, on a, hélas! coutume de duper les enfants, de les bercer de fables en ce qui concerne leur naissance. Je trouve ces fables absurdes. Mes enfants savent qu'ils sortent du ventre de leur mère. Ils ne l'en aiment que davantage, et nous leur évitons les découvertes sournoises, les recherches de la vérité entre camarades d'école. Bref, la petite fille qui nous occupe vivait dans le mensonge, et les drames qui suivent viennent de là.

Père et mère se demandaient comment s'y prendre pour préparer une enfant, très jalouse de ses prérogatives, à l'arrivée subite d'un intrus ou d'une intruse, à une obligation de partager l'univers où elle régnait, poussant ce règne jusqu'à refuser chiens et chats qu'on lui offrait, craignant que les parents ne s'y attachassent, ne la privassent d'une parcelle de leur amour.

Ils lui dirent, avec mille réserves, que le ciel leur envoyait un petit garçon ou une petite fille, que l'annonce en était imprécise, mais précises les dates, qu'il fallait se réjouir avec eux de cette grande nouvelle, et que le cadeau céleste devait, sans doute, leur parvenir le surlendemain.

Ils craignaient des larmes. Ils se trompaient. La petite fille ne pleura pas. Son œil devint de glace. Au lieu de pousser des cris, elle les effraya par le mutisme d'une grande personne à qui un notaire apprend sa ruine.

Rien n'est plus incorruptible que la gravité de l'enfance lorsqu'elle se bute. Les parents eurent beau embrasser, cajoler, envelopper la nouvelle de bonnes paroles, les risettes prenaient du ridicule en face de ce mur.

Jusqu'à l'accouchement, la petite fille opposa ce mur à toutes les tentatives. Enfin, l'accouchement accapara l'esprit du couple, laissa la petite fille libre de s'enfermer dans sa chambre et de creuser son amertume.

La jeune femme mit au monde un enfant mort. Son mari la consola, arguant du désespoir de leur petite fille. Elle retrouverait sa joie de vivre si on lui déclarait qu'en fin de compte on avait refusé le cadeau parce qu'il lui faisait de la peine. Cette manœuvre fut un échec. Non seulement la petite ne changea pas d'attitude, mais encore elle tomba malade. Fièvre et délire présentaient les caractéristiques d'une fluxion de poitrine. Le docteur M. demanda si une imprudence n'avait pas
été commise. Le docteur F. n'en pouvait découvrir aucune. Il mit son collègue au fait du bouleversement de cette âme. Le docteur M. admettait que ce bouleversement pût déclencher une crise nerveuse, mais qu'il n'expliquait pas la fluxion de poitrine pour laquelle il convenait de soigner la malade selon les règles. On la soigna. On la sauva. Lorsqu'elle fut hors d'affaire, les choses devinrent inexplicables. Aucune marque de tendresse ne parvenait à fondre la glace. La convalescente se consumait. Un mal mystérieux se substituait au mal connu et continuait son œuvre.

C'est alors que le docteur M., en désespoir de cause, proposa la psychanalyse. Un psychanalyste, dit-il, osera s'aventurer dans un domaine au seuil duquel notre science s'arrête et s'avoue impuissante. Le professeur H. est mon neveu. Il faut qu'il devienne le vôtre, du moins que la petite le croie et qu'il loge chez vous. Je le connais assez pour être sûr qu'il admettra cette supercherie.

Le psychanalyste allait prendre ses vacances. Il se laissa convaincre de les passer à Aix, chez son oncle. Chaque jour, il se rendait dans la maison du jeune ménage qu'il interrogeait et dont il devint l'ami. La petite se méfiait. Peu à peu, elle s'habitua et sembla même flattée des attentions d'une grande personne qui ne bêtifiait pas et la traitait en égale. Elle appelait H., son oncle.

Après quatre semaines de ce régime, elle redevint loquace et le faux oncle put bavarder avec elle.
Un jour qu'ils étaient ensemble au bout du jardin, loin de la famille et des domestiques, la petite fille, sans préambule, avec le calme d'un inculpé qui s'accuse chez le juge d'instruction, se délivra du secret qui devait l'étouffer et cherchait à sortir de l'ombre.

Substituons ce qui s'était passé à ce qu'elle raconte.

*
C'était la nuit de l'accouchement. Il avait neigé la veille. La petite fille ne dormait pas. Elle guettait. Elle savait que le matin, dès l'aube peut-être, le cadeau parviendrait à son adresse. Elle savait aussi que ce genre de cadeaux nécessite la mise en branle d'un cérémonial de famille, entouré de voiles. Il n'y avait pas une minute à perdre.

Forte de sa science, elle se leva sans allumer la lampe, quitta sa chambre qui était au premier étage et, relevant sa longue chemise, descendit les marches de bois. Lorsqu'une marche craquait, elle s'arrêtait et entendait son cœur battre. Une porte s'ouvrit. Elle se plaqua contre la tresse qui servait de rampe. Elle en sentait la laine lui piquer le cou.

Une inconnue, en robe et coiffe blanche, traversa le rectangle de lumière projeté par la porte ouverte sur les dalles du vestibule. L'inconnue entra dans le boudoir qui précédait la chambre des parents et en referma la porte. L'autre porte demeurait ouverte. C'était celle d'une salle de bains inconfortable. La mère s'y coiffait, s'y poudrait, y épinglait ses chapeaux et ses voilettes.
La petite continua sa descente, traversa le vestibule, se glissa dans la pièce que l'inconnue blanche venait de quitter, mourant de peur qu'elle n'y revînt tout de suite.

Sur la coiffeuse, il y avait une pelote hérissée d'épingles à chapeaux, qu'on portait fort longues à cette époque. Elle en dépiqua une à tête de perle baroque, se glissa jusqu'à la porte vitrée et décorée de ferronneries. Un verrou bouclait cette lourde porte. Il fallait l'atteindre. Elle eut le courage de chercher une chaise, d'y grimper, de tourner le verrou, de redescendre, de remettre la chaise en place.

Une fois dehors, sur le perron, elle repoussa la porte en silence et regarda par la vitre à ferronneries dont la base arrivait à hauteur de ses yeux. Il était temps. La dame blanche traversait le vestibule. Un monsieur en redingote l'accompagnait et gesticulait. Ils disparurent dans la salle de bains.

La petite fille ne sentait pas le froid. Elle contourna la maison. En chemise et pieds nus, elle courait à travers les plates-bandes, sur la terre dure. La lune anesthésiait ce jardin. Il dormait debout, à la lettre. Sa familiarité, sa simplicité de brave jardin, devenait une stupeur méchante. Une immobilité de sentinelle en armes, d'homme caché derrière un arbre.

A voir ce jardin, on le sentait au bord de quelque mauvais coup.

Naturellement, la petite fille ne constatait pas cette métamorphose, sauf qu'elle ne reconnaissait plus son jardin peuplé de linges, d'épouvantails et de tombes.

Elle courait. Elle relevait sa chemise et serrait l'épingle. Elle pensa qu'elle n'atteindrait jamais son but. Son but était l'extrémité du jardin, là même où elle raconte au professeur, en d'autres termes, l'histoire dont nous apprîmes les détails par la suite. Et, sans doute, est-ce le lieu du crime, comme il arrive, qui provoqua sa confession.

Elle s'arrêta et reconnut le jardin potager. Elle brûlait et grelottait. La lune ne transformait pas les choux en autre chose de terrible. Pour la petite fille, le terrible était qu'ils fussent des choux. Elle les reconnaissait à merveille sculptés et magnifiés par la lune. Elle se pencha et, sans hésiter, tirant un peu la langue à la manière des écoliers attentifs, elle troua le premier chou de son épingle. Le chou résistait et grinçait. Alors, elle arracha l'épingle, empoigna la perle baroque et poignarda. Un chou après l'autre, elle poignardait et s'acharnait. L'épingle commençait à se tordre. Elle se calma et, lentement, soigneusement, elle perfectionna son travail.

Elle posait la pointe de l'épingle au centre des feuilles, là où le cœur frise. Elle pesait de toutes ses forces, enfonçant l'arme jusqu'à la garde. Il advenait que l'arme refusât de sortir de la blessure. Elle tirait dessus à deux mains et plusieurs fois tomba à la renverse. Rien ne la décourageait. La seule chose qu'elle craignît était d'oublier un chou.

Sa besogne achevée, semblable à la servante d'Ali-Baba interrogeant les jarres d'huile, la meurtrière inspecta ses victimes et s'assura qu'aucune d'elles n'avait échappé au massacre.

Lorsqu'elle revint à la maison, elle ne courait plus. Elle ne craignait plus le jardin. Il devenait son complice. Sans qu'elle s'en doutât, l'aspect criminel du lieu la rassurait, la soulevait dans une gloire. Elle marchait en extase.

Les dangers du retour ne lui apparaissaient même pas. Elle escalada le perron, poussa la porte, la referma, déplaça et replaça la chaise, traversa le vestibule après avoir piqué l'épingle dans la pelote, monta les marches, regagna sa chambre, se recoucha. Et son calme était si pur qu'elle ne tarda pas à s'endormir.

*

Le professeur contemplait le carré de choux. Il imaginait la scène étonnante. Je les ai tous percés, tous! disait la petite fille. Je les ai tous percés, et je suis rentrée à la maison. Le professeur se représentait le crime tel que nous venons de le décrire. Je suis rentrée à la maison. J'étais très contente. J'ai bien dormi.
Elle avait bien dormi et s'était réveillée avec quarante de fièvre.

*

Ensuite, expliqua le professeur au jeune ménage, vous lui avez raconté qu'il était préférable de n'avoir qu'une petite fille. Elle ne vous a pas crus. Elle s'estimait coupable. Elle avait tué. Elle en était certaine.
Le remords la ronge. Il va falloir, et je n'en ai pas pris l'initiative, lui fournir la preuve que les enfants ne naissent pas dans les choux. Je suppose que vous avez compris ce qui résulte de pareilles sottises.

*

Le docteur M. ajouta que les parents se décidèrent à contrecœur. Ils croyaient au sacrilège et maculer leur propre enfance. Ils vivent à Marseille. Lorsqu'ils séjournent à Aix, ils se demandent d'où viennent les troubles nerveux de leur fille et son angoisse des fausses couches.

Pensez-vous, demandai-je au docteur M. que cette vieille histoire en soit la cause? Je ne l'affirme pas, me répondit-il, mais je me rappelle que la petite avait quinze ans lorsque ses parents, qui faisaient un voyage d'affaires, la mirent en garde chez moi. Mon neveu vint y passer une semaine. La grande fille avait appris, outre qu'on ne naît pas dans les choux, qu'il n'était pas de sa famille, mais de la nôtre. Tout cela appartenait aux vieilles lunes. Un soir, nous eûmes l'imprudence de remuer nos souvenirs. « Sais-tu, me dit mon neveu, le véritable drame de l'histoire des choux ? Eh bien! c'est que la petite a réellement tué. Elle a employé, d'instinct, toutes les méthodes de l'envoûtement, et l'envoûtement n'est pas une farce. » Nous discutâmes ensuite de l'envoûtement, et nous en vînmes à reconnaître qu'il en existe des preuves.

Ce n'est pas impossible, conclus-je. Peut-être a-t-elle tué. Le principal est qu'elle ne s'en doute jamais.

Seulement, me dit le docteur, nous découvrîmes, ma femme et moi, que la grande fille écoutait aux portes.

*

P.-S. — Un ménage freudien. — Mme X entre dans la chambre où sa petite fille, âgée de neuf ans, dessine avec un crayon rouge. La nounou est à l'office. Mme X se penche. Que dessine la petite fille? Un gigantesque phallus.

Mme X arrache la feuille et se sauve. A peine si elle écoute hurler sa % fille. M. X rentre du golf ; « Regarde. » M. X a un haut-le-corps : « Où cette malheureuse enfant a-t-elle pu voir une chose pareille? » — « Je te le demande. » Je vous épargne l'enquête. Monsieur, après quatre jours de bousculades, interroge sa petite fille. Réponse : « Ce sont les ciseaux de nounou. »"

Jean Cocteau, Journal d'un Inconnu, Grasset, 1953, pp. 57-66

mercredi 8 juillet 2015

Une belle histoire


Nous avons omis de signaler une vente ADER de lettres et manuscrits autographes du 18 juin dernier. On y a vu passer quatre pages et demie de la main de Gide consignant « Une belle histoire » a lui racontée par Roger Stéphane, qui la tenait lui-même du Dr Nicolau « à Perpignan, en septembre 1940 ». Elle mérite d'être consignée ici tant elle est gidienne... jusque dans sa morale !





Lot 128
André GIDE (1869-1951).
Manuscrit autographe, Une belle histoire ; 4 pages et demie in-4 (4 ff. lignés détachés d’un cahier).
Curieux récit, avec d’importantes ratures et corrections. Une note en marge de la première page indique : « raconté à Perpignan, en septembre 1940, par le Dr Nicolau ».

« Je tiens cette histoire de Roger Stéphane. Il me l’a racontée l’autre soir, à Nice et me disait : voici longtemps que je la sais ; mais d’abord je pensais m’en servir et me la réservais. Ce n’est que depuis que j’ai renoncé à en tirer parti que je consens à la raconter ; la voici. Dans une petite ville de province, une fillette de six ans environ, enfant unique, était choyée par sa mère, qu’elle chérissait. Le père mourut laissant sa femme enceinte. Celle-ci crut bon de préparer la fillette à la venue d’un autre enfant. Ce ne fut pas chose facile, car la fillette se révoltait à l’idée de devoir partager les soins de l’amour maternel avec celui qu’elle considérait comme un intrus. [...] Rien n’y faisait. De penser qu’elle n’aurait plus sa mère toute à elle restait intolérable à l’enfant. [...] la mère, arrivée au terme de sa grossesse, accoucha d’un enfant mort-né. [...] La fillette à partir de ce jour devient inquiète, ombrageuse. Elle semble s’écarter de sa mère qui la cajole en vain. Elle ne mange presque plus. Elle s’étiole. Elle dépérit. [...] Enfin on a recours à un psychiatre éminent qui l’examine et l’interroge. Par lui pressée de questions, la fillette finit par avouer ceci : après que sa mère lui eut annoncé l’arrivée d’un petit frère et pour empêcher la venue au monde de celui-ci, elle se relevait la nuit, tandis que toute la maison dormait, descendait dans le jardin et, armée d’une longue aiguille à tricoter, transperçait l’un après l’autre chacun des choux du potager. À présent elle se sent responsable de la mort de ce petit frère ». La mère à son tour ne put bientôt plus supporter la fillette, « véritablement criminelle à ses yeux »... Un dialogue avec Roger Stéphane mène à la moralité : « Le mieux, voyez-vous, c’est de ne pas d’abord enseigner des choses fausses, fût-ce aux fillettes. La plus triste réalité est moins nocive que le mensonge »...

Estimation 1000€ - 1500€ (résultat n.c.)

samedi 4 juillet 2015

Un été gidien à Uzès


Exposition
« André Gide et Uzès, aux racines de la famille Gide »





L’écrivain André Gide (1869-1951) se revendiquait issu « d’un père Uzétien et d’une mère Normande ». S’il n’est pas né à Uzès, il a séjourné régulièrement dans la ville natale de son père. Ces séjours d’enfance l’ont marqué profondément. L’exposition se propose de montrer l’empreinte d’Uzès dans l’œuvre de Gide et de retracer l’histoire de sa famille paternelle, notables protestants en Uzège.

Les photographies réalisées par Jean-Pierre Loubat spécialement pour l’exposition apportent un regard contemporain sur les lieux évoqués par André Gide.

Exposition « « André Gide et Uzès, aux racines de la famille Gide »
Du 27 juin au 11 octobre 2015
Musée Georges Borias, ancien Evêché, 30 700 Uzès. Tél. 04 66 22 40 23.
Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 12h et de 15h à 18h en juillet et août, de 15h à 18h en juin, septembre et octobre.
Plein tarif : 3 €
Groupes : 1,50 € / personne
Gratuit pour les scolaires.
Visites guidées : sur réservation, 5€ / personne (tarif réduit 3€ / personne pour les enfants et groupes à partir de 10 personnes).

Publications

Catalogue André Gide et Uzès, aux racines de la famille Gide
Textes de Brigitte Chimier, Jean-Christophe Galant et Daniel Moutote.
Publié avec le soutien de la Fondation Catherine Gide.
30 p. couleur, prix de vente 6 €.

Portfolio Ô petite ville d’Uzès, 9 photographies noir et blanc de Jean-Pierre Loubat
Tirage limité à 26 exemplaires numérotés, prix de vente 90 €.
En vente par souscription aux éditions YFIP, editionsifyp@gmail.com

Animations

Balades en calèche sur les traces d’André Gide
Pendant l’été seront proposées des visites guidées comprenant la visite de l’exposition au musée et un circuit en calèche pour découvrir les lieux liés à la famille Gide à Uzès.
Les jeudis 2 et 9 juillet, 20 et 27 août, 3 septembre, de 16h30 à 18h30. Sur réservation, tarif 5€ / personne.
Nombre de places limité à 10 personnes par visite. Réservation uniquement par téléphone au 04 66 22 40 23 aux heures d’ouverture du musée (pas d’inscription par répondeur), jusqu’à la veille de la visite.

Ouverture nocturne le 25 septembre
A l’occasion de la miNuit Blanche organisée à Uzès par l’association « Et Alors l’Art », l’exposition sera ouverte de 20h à 23h le vendredi 25 septembre 2015 (entrée libre). Le photographe Jean-Pierre Loubat présentera ses œuvres et son portfolio Ô petite ville d’Uzès.

Visites nocturnes été 2015
André Gide, "Ballades" à Uzès, une guide conférencière, un comédien
les 6, 13, 20, 27 juillet et les 3, 10, 17, 24 août
Départ Office de Tourisme à 20h45
Billetterie : + 33 (0)4 66 22 68 88
Tarifs : Adultes 15€ / Enfants 5€


jeudi 18 juin 2015

Gide s'opposera t-il à l'entrée d'Ormesson dans la Pléiade ?

 
La légende selon laquelle Gide a refusé le manuscrit de Proust ne suffisait manifestement pas.

A l'occasion du Bloomsday, le Nouvel Obs a exhumé un article de 1995 qui nous apprenait que Gide a également refusé de publier Ulysse... dans la Pléiade... en 1931 !

On se frotte les yeux et on relit :

« Après bien des déboires, «Ulysse» fut publié en anglais à Paris en février 1922. Parmi ses premiers lecteurs: Ernest Hemingway. Fidèle à lui-même, il déclare: «Joyce a fait un livre du tonnerre!» Virginia Woolf n'est pas de cet avis, qui évoque «l'œuvre d'un adolescent boutonneux, [...] un livre titubant d'indécence». Yeats (il changera d'avis par la suite) parle quant à lui d'un «livre de fou».
La traduction française ne verra le jour que sept ans plus tard. Signée par Auguste Morel et Stuart Gilbert, elle sera revue par Valery Larbaud (qui a rencontré Joyce à Paris dès 1920) et l'auteur lui-même. Après l'avoir lue, André Gide fait la moue: «Un faux chef-d'œuvre», affirme-t-il. Et lorsque, en 1931, Paulhan lui suggérera de publier «Ulysse» dans la collection de la Pléiade chez Gallimard, l'auteur des «Faux-Monnayeurs» opposera son veto. »
On passera sur le fait qu'en 1931 la Pléiade vient d'être créée par Schiffrin dont elle est encore la propriété, la collection n'intégrant Gallimard qu'en 1933...

Si pour Proust, nous avons les aveux de Gide – aveux pour un crime qui, rappelons-le, a de multiples auteurs – pour Joyce, nombreuses sont au contraire les preuves qui disculpent Gide...


Dans un très intéressant essai paru en 2011 au Cherche-bruit, James Joyce travesti par trois clercs parisiens, Adrien Le Bihan démontait aisément l'accusation. Lors de la réédition en 2010 de la Stèle pour James Joyce de Louis Gillet, Michel Crépu et Philippe Sollers dénoncèrent qui « l'hostilité des surréalistes à l'égard de Joyce », qui celle de la NRF et de Gide en particulier.

Ils piochent pour cela chez le spécialiste de Joyce, Richard Ellmann, qui rapporte des propos tenus par Paulhan en 1954 selon lesquels il y avait à la NRF une hostilité envers Joyce, chez Rivière, Claudel et Gide. Or on sait aujourd'hui que si Rivière avait des réticences d'ordre littéraire et Claudel d'ordre moral, Gide était au contraire séduit par Joyce. C'est également à partir de ces échanges sans fondements que naît la citation attribuée à Gide qualifiant Ulysse de « faux chef d'œuvre »...


 La NRF d'avril 1922 avec l'article 
de Valery Larbaud sur James Joyce

Or grâce à Arnold Benett et Valery Larbaud (qui recommande la lecture de Joyce dès 1922 dans une NRF pas si hostile que ça...), Gide est très tôt amené à la lecture de Joyce. Il sera l'un des premiers à soutenir la parution d'Ulysse, permise grâce à Sylvia Beach – que l'auteur de l'article du Nouvel Obs ignore superbement, ne la citant que comme la créatrice d'un « petit musée » consacré à Joyce ! Gide donnera sa signature pour protester contre les atteintes aux droits d'auteur d'Ulysses aux Etats-Unis.


Le bulletin de souscription de Gide à Ulysses en 1921


Dans Découvrons Henri Michaux, sa conférence annulée en 1942 sous la pression des vychistes, Gide mettra sur le même plan Mallarmé, Rimbaud, Lautréamont et Joyce. Cette même année 1942, il donne au Figaro l'un de ses Interviews imaginaires consacré à Joyce et au plaisir de jouer avec les mots

Ce même plaisir des mots nous fait hésiter entre calembredaine, coquecigrue et calinotade pour qualifier les méfaits de cette presse de caniveau. Qui nous donne toutefois le plaisir de consigner ici l'article de Gide, qui ne figurait pas dans les Gidian Archives.



 
L'école des femmes, 1929, avec envoi à James Joyce







INTERVIEWS IMAGINAIRES
Aux grands mots les petits remèdes
par André Gide




LUI. — Méfiez-vous : Joyce est un Irlandais. L’Irlande est la patrie des farceurs. Je suis Français et il ne me plaît pas d’être dupe. Se peut-il que vous vous y soyez laissé prendre ? que son Ulysse “vous ait eu”, comme l’on dit ?
MOI. — Louis Gillet ne s’est rendu que petit à petit. De là, le grand intérêt de son livre. Sa Stèle pour James Joyce est un itinéraire, un Gradus ad…
LUI. — Qui mène où ? Qui aboutit à quoi ? C’est ce que je ne parviens pas à comprendre. Sans les obscénités de son Ulysse, Joyce n’aurait jamais pu compter sur cent lecteurs.
MOI. — Il y a, dans tout ce qui est humain, un fond obscène, à revers divin. Je vous avoue que l’impudeur de Joyce me ravit. Trop nombreux sont les Dagoberts qui préfèrent garder leur culotte à l’envers, par crainte, en la remettant à l’endroit, de montrer un instant leur derrière.
LUI. — Joyce ne remet à l’endroit rien du tout. En un temps où nous avons besoin de confiance, il nous invite à ne plus rien prendre au sérieux. Et cela de la façon la plus perfide ; car sa fronde est dirigée (Gillet nous l’explique fort bien) non tant contre les institutions et les mœurs, que simplement contre les formes du langage ; non point contre les pensées et les sentiments que contre l’expression de ceux-ci.
MOI. — Qui nous dupe plus que chose au monde [sic]. En déchirant le revêtement et l’apparence, Joyce met à nu la réalité.
LUI. — C’est beaucoup lui prêter. Je ne puis prendre en considération ses jeux de mots sur lesquels Gillet s’extasie. À de semblables jeux, Hugo se piquait d’exceller, dit Gillet (on cite de lui une charade étourdissante(1), mais du moins ne les faisait-il pas figurer dans ses œuvres. Lorsque, dans Ulysse, Joyce propose pour le nom de Sindbad le Marin pas moins de quinze transformations, je songe à Rabelais, et à sa «Femme folle à la Messe» qui, par interversion de consonne, devient cocassement «La Femme molle à la …»
MOI. — Et voyez ! vous vous en souvenez. Vous n’avez pu vous tenir d’en rire.
LUI. — Je trouve Joyce moins drôle. Et puis, la belle avance, quand j’aurai ri !
MOI. — « D’une bouche qui rit, l’on voit toutes les dents », dit Victor Hugo dans Le Roi s’amuse. Je me souviens de l’amusement que nous prenions, du temps de notre jeunesse, à cette défiguration de mots accouplés, jeu que nous proposa Franc Nohain certain soir, en compagnie de notre ami commun Maurice Quillot, à qui je dédiai mes Nourritures Terrestres. C’était un concours. On s’essayait. Tous les mots ne s’y prêtaient pas. Nombreux ne présentaient ron ni raisime. L’un proposait : L’ique poétart ; l’autre les Orèbres funaisons ; mais quand je ne sais lequel de nous trois hasarda ; Léeize tron, les deux autres s’avouèrent vaincus. Et nous étions malires de rade.
LUI. — Oui ! ce sont jeux d’enfants analogues à ces petites formules dont la signification se cache sous une sonorité bizarre : “Felixonportua – Selnimi – Versimi”. Les initiés seuls comprenaient : “Félix son porc tua, Sel n’y mit, Ver s’y mit”. Et cette autre : “Caillabani. Piaoni. Cocadéso. Vernena” **. Cela me ravissait quand j’étais gosse ; mais il y a longtemps de cela. Ces jeux sont tolérables chez Rabelais qui s’amuse aux possibilités d’une langue encore nouvelle, comme un enfant essaie ses muscles et s’émerveille de leur souplesse, en prend conscience en s’en jouant. Mais à présent notre langue est fixée…
MOI. — Et figée. Béni soit celui qui rompt les adhérences, qui décontenance le mot, le rend suspect. Trop souvent, le mot tient lieu de la chose et la chose peut s’en aller. Nous payons de mots les autres et nous-mêmes. Nous volons et nous sommes volés.
LUI. — Permettez : le maquignon qui vend un cheval sait fort bien ce que le mot “cheval” veut dire ; et celui qui l’achète le sait aussi.
MOI. — Mais moins, peut-être, celui qui parle de dévouement, d’honneur, de foi, de constance, de fidélité…
LUI. — Évidemment le domaine concret est plus aisément saisissable. Pour le reste, le doute est permis. L’amante peut s’inquiéter de l’authenticité des sentiments que l’amant professe et, devant les protestations amoureuses, craignant l’inflation, se demander anxieusement : est-il solvable ? Tout cela me paraît bien banal.
MOI. — Banal, assurément. Je me souviens d’un conte de Villiers, ‘conte cruel’ entre tous, qui nous rapporte les propos de deux amants : la déclaration où le jeune homme verse son âme, à quoi répond l’amante, et le parfait bonheur est entrevu. Ô conversation merveilleuse ! où le jeune homme trouve enfin l’écho de ses angoisses les plus rares et que, par crainte d’une incompréhension de l’autre, il n’osait formuler. À la fin du conte seulement, il se découvre que la jeune fille est sourde et qu’elle n’a rien entendu.
— ‘Mais vous me répondiez si bien’.
— ‘C’est que je savais par avance tout ce que vous diriez, et que vous ne pourriez dire autre chose’.
LUI. — C'est aussi ce qui fait que, dans les romans, je saute à pieds joints, d'ordinaire, par-dessus tous les dialogues amoureux. Ah ! s'il n'était question que de l'amour, passe encore. Mais Joyce s'en prend à tout. Avec un art diabolique, il emploie son génie à décontenancer tous les vocables. A entrer dans son jeu, nous n'oserions bientôt plus parler. Pourtant, nous avons besoin de mots pour penser. Tout ce qui est original reste particulier et, peu s'en faut, inexprimable. Seules sont échangeables les locutions admises. On ne s'entend que sur les lieux communs. Sans terrain banal, la société n'est plus possible. Et si Joyce s'en était tenu à Ulysse ! Mais son Finnegan's Wake, ce nec plus ultra, ce chant du cygne, nous est présenté par Louis Gillet lui-même comme « un tissu, une tapisserie, une Iliade de calembours ». Après quoi l'on a envie de se faire trappiste.
MOI. — Non. Mais l'on prend les mots pour ce qu'ils sont : des signes et non des substituts. Souvenez-vous du beau conte des Mille et une nuits où certain pauvre affamé se voit convié par un riche marchand à un repas qui s'annonce fastueux. Quel menu ! Rien n'y manque. Mais les assiettes restent vides. Le nom des mets, que le riche énumère, tient lieu des mets mêmes, dont le pauvre, par politesse, doit feindre de se régaler. C'est à de semblables festins que nous invite trop souvent la littérature. De là, le précieux livre de Jean Paulhan, qu'il intitule Les Fleurs de Tarbes, « Il n'est pas une pensée, et jusqu'aux plus subtiles, qui ne nous semble appeler l'expression », nous dit Paulhan. « Mais il n'est pas une expression, continue-t-il, qui ne nous semble volontiers trompeuse ou fausse ».
LUI. — Oui ; jusqu'à ce mot « volontiers » qu'il emploie.
MOI. — « Eh bien ! qu'il soit donc admis que l'on ne s'entend pas » fait-il se récrier un interlocuteur imaginaire. A qui il riposte aussitôt : « Non, il semble que pour rien au monde l'on ne veuille renoncer à tant de déceptions ».
LUI. — La vraie déception serait de devoir y renoncer.
MOI. — Plus loin. Paulhan cite une phrase de Bergson : « Le romancier déchirant la toile habilement tissée — tissée par l'intelligence, et plus encore par le langage — de notre moi conventionnel nous montre sous cette logique apparente une absurdité fondamentale, sous cette juxtaposition d'états simples une pénétration infinie. » Et Paulhan ajoute : « Je ne reconnais ici qu'à demi Balzac, Eliot, Tolstoï et les autres romanciers que Bergson pouvait lire. Mais la remarque devient admirablement exacte sitôt que l'on songe à Joyce ou à Proust. » Il dit encore, et ceci nous mène au cœur du sujet : Ailleurs, Bergson parle du singulier obstacle qu'opposent au poète les mots, où s'évanouit sans recours l'essentiel de la pensée, cet élément « confus, infiniment mobile, inappréciable, sans raison, délicat et fugitif, que le langage ne saurait saisir sans en fixer la mobilité ni l'adapter à sa forme banale ». Il cite enfin dans une note (p. 67) cette comparaison de Sainte-Beuve : « De même qu'autour d'un vaisseau menacé d'être pris par les glaces, on est occupé incessamment à briser le cercle rigide... de même chacun de nous, à chaque instant, devrait être occupé à briser dans son esprit le moule qui est près de prendre et de se former. Ne nous figeons pas.. » Et cette image éclaire admirablement l'effort et le travail politique de Joyce, sa raison d'être et, sous son apparence funambulesque et futile, sa belle serviabilité.
(La suite mardi prochain). André GIDE.



(1) Je la redonne ici, pour ceux qui ne la connaîtraient pas encore. Elle vaut d’être retenue, car c’est un modèle du genre : Mon premier a été volé. Mon second se bourre comme une pipe. Mon troisième vaut cent francs. Mon tout est un véhicule. C’est Tilbury. 1° tout le monde sait que Alcali vola Til ; 2° Bu c’est phale et Phale se bourre (Phalsbourg) ; 3° Ry vaut ly (Rivoli) et ly c’est 5 louis (100 frs) (Lycée St-Louis).
(2) Pour ceux qui n’auraient pas aussitôt compris : “Caille a bas nid— Pie a haut nid— Coq a des os — Ver n’en a”.

dimanche 7 juin 2015

Exposition Gide - Rivière - Fournier


Du 19 juin au 7 novembre 2015, la Fondation Saint-John Perse à Aix-en-Provence accueille une exposition conçue et réalisée par Jean-Pierre Prévost :


1914-1918
 Jacques Rivière, André Gide, Alain-Fournier
Trois amis de Saint-John Perse


Présentation

L’exposition retrace les années de guerre et de captivité de Jacques Rivière, figure majeure de la littérature française du vingtième siècle et directeur de La Nouvelle Revue Française de 1919 à 1925.

Son œuvre et la vie sont indissociables, d’une part de celle de son beau-frère et ami Alain-Fournier, et d’autre part de celle d’André Gide. Saint-John Perse a publié des extraits de ses lettres à Rivière, à Alain-Fournier et à Gide dans le volume de ses Œuvres complètes.

Jacques Rivière, mobilisé le 1er août 1914 au 220ème régiment d’infanterie, fier et enthousiaste à l’idée d’aller défendre son pays, fut fait prisonnier par les Allemands dès le 24 août. Incarcéré au camp de Königsbrück en Saxe, puis dans le camp disciplinaire de Hülsberg, il vécut cette captivité dans une tension extrême, tant psychologique que spirituelle, nourrie par la séparation insupportable d’avec ses deux amours : Isabelle, la femme légitime, et Yvonne, la femme rêvée. Gravement malade après trois ans de détention, il sera transféré pour raisons sanitaires en Suisse grâce à l’intervention de la Croix-Rouge.

Un pan de l’exposition est consacré aux années de jeunesse et de formation bordelaise de Rivière, et à sa rencontre déterminante avec Gabriel Frizeau, viticulteur, collectionneur, mécène et galeriste, personnage atypique de l’activité culturelle à Bordeaux, qui lui permit d’entrer en contact avec les poètes Francis Jammes, Paul Claudel, Alexis Leger, futur Saint-John Perse, et le peintre André Lhote, avant d’être remarqué par André Gide.

Une partie de l’exposition évoque les bouleversements qui ont caractérisé les années d’après-guerre.

L’exposition est composée de reproductions en grand format de photos d’époque, issues de collections privées, pour la plupart inédites, accompagnées de brefs commentaires et d’extraits des souvenirs de Jacques Rivière (publiés en 1918) et du journal qu’il a tenu pendant sa détention en Allemagne et en Suisse.

Documentation

Alexis Leger, le futur Saint-John Perse, Jacques Rivière et Alain-Fournier appartiennent à la même génération. Gide Il a une vingtaine d’années de plus qu’eux.

En 1914, André Gide, 45 ans, vient de publier Les Caves du Vatican. Après un premier mouvement nationaliste, il développe une réflexion sur la complémentarité possible entre la France et l’Allemagne, vision d’avenir d’une Europe culturelle, qu’il défendra dès la fin de la guerre (Réflexions sur l’Allemagne, NRF, juin 1919). Pour s’affronter à la réalité, il co-dirige avec Edith Wharton, jusqu’à épuisement, Le Foyer franco-belge, un organisme officiel d’aide aux réfugiés sans ressources ni lieu d’accueil.

Dès 1897, il avait publié Les Nourritures terrestres, en 1902 L’Immoraliste et en 1909 La Porte étroite, son premier vrai succès littéraire. En 1908, avec d’autres, il avait lancé la Nouvelle Revue Française.

Jacques Rivière, 28, ans, est depuis 1911 le secrétaire de la Nouvelle Revue Française et bientôt l’adjoint du directeur Jacques Copeau. Ses premiers articles de critique littéraire ont été regroupés en 1912 dans le volume Etudes. Mobilisé en 1914 dans l’infanterie, il est fait prisonnier le 24 août dès les premiers combats. Incarcéré d’abord au camp de Königsbrück en Saxe, il est transféré au camp disciplinaire de Hülsberg après une tentative d’évasion. Gravement malade, il est transféré en Suisse en 1917, sur intervention de la Croix-Rouge, jusqu’à la fin de la guerre. À son retour en France, il publie en 1918 L’Allemand, souvenirs et réflexions d’un prisonnier de guerre. Pendant sa captivité, il a tenu un journal qui sera publié en 1974 sous le titre Carnets.

Alain-Fournier, 26 ans en 1914, vient de publier Le Grand Meaulnes (novembre 1913). Il meurt au combat le 22 septembre 1914. Jacques Rivière était son ami depuis le lycée, il a épousé la jeune sœur du romancier en 1909.

Alexis Leger, 27 ans en 1914, vient de réussir le concours des consulats et travaille à la Maison de la Presse au Ministère des Affaires étrangères jusqu’à son départ pour la Chine en 1916. Il avait dès 1908 publié des poèmes dans diverses revues, dont plusieurs dans la toute jeune Nouvelle Revue Française et qui seront repris en 1911 dans son premier recueil, Eloges.

Fondation Saint-John Perse
Cité du Livre
8 / 10 rue des allumettes
13098 Aix-en-Provence



vendredi 22 mai 2015

Sauver l'église de la Roque-Baignard


Les églises sont comme les cerveaux. Lorsqu'on ne les ouvre plus assez, elles moisissent.

Il arrive même que la mérule s'y installe et dévore les boiseries. C'est ce qui se produit à l'église de la Roque-Baignard, où la commune lance une campagne de financement participatif pour entreprendre des travaux de traitement contre le champignon et poser une grille qui assurera une ventilation suffisante afin d'éviter sa prolifération.