lundi 11 juillet 2011

Le conseil municipal d'Uzès ne s'est pas prononcé


Il n'a pas non plus demandé à ce qu'on retire les étiquettes signifiant la procédure de reprise en cours pour les tombes de la famille Gide dans le carré protestant du cimetière d'Uzès. C'est ce qu'on apprend dans l'édition du 6 juillet dernier du Canard Enchaîné :



Dans un article de la semaine dernière, 
Le Canard Enchaîné relance l'affaire des tombes d'Uzès


"Les Gide expulsés d'Uzès ?

A Uzès, il y a un lycée Charles-Gide, une salle du musée baptisée André-Gide, une belle exposition de photos inédites retraçant la vie de la famille Gide commentées par Catherine, la fille d'André, et il y a même un parking Gide. C'est dire si la ville tient à ses Gide. Tancrède, d'abord, qui fut président du tribunal et que son petit-fils André vénérait. Sa grand-mère lui parlait souvent de ce « huguenot austère, entier, très grand, très fort, anguleux, scrupuleux à l'excès, inflexible et poussant la confiance en Dieu jusqu'au sublime ». Et l'oncle d'André, Charles Gide, économiste, fondateur et théoricien du mouvement coopératif en France. « Pour André comme pour Charles, et pour tous les Gide, Uzès fut un refuge spirituel, un haut lieu de l'âme, le Désert enfin, comme le nomment les protestants cévenols », note Daniel Moutote dans « Gide et Uzès » (« Baag », n° 34). Oui, c'est dire si Uzès...
Hélas, dernièrement, un promeneur, Jean-Gabriel Blanc, passant voir sa famille au cimetière protestant, découvre un horrible petit carré de plastique apposé sur trois tombes de la famille Gide, dont celles de Charles et de Tancrède : « Cette tombe fait l'objet d'une procédure de reprise. Merci de contacter la mairie d'urgence. » C'est la procédure qui frappe les tombes à l'abandon, prélude à l'expulsion des cercueils et à la casse. Pourtant, entourées de cyprès, les pierres simples et grises, dépouillées, dans le pur style huguenot, ont tout au plus besoin d'un léger coup de chiffon. Tout
retourné, l'homme fait aussitôt part de ce « sacrilège » aux autorités. Alertée, l'Association des amis d'André Gide tente de faire classer les tombes. En vain. Et, interrogé par « Le Canard », le maire UMP confirme : « En effet, une société privée a été mandatée pour faire le bilan du cimetière et a posé ce papier dessus. »
Et si la mairie entretenait elle-même les tombes ? « Le conseil municipal ne s'est pas encore prononcé », dit l'élu. Son adjoint à la culture, Thierry De Seguins, est plus rassurant : « Nous sommes prêts à envisager le maintien, il est exclu qu'elles soient à l'abandon, j'en fais un cas particulier. » Bravo. Mais, en attendant, on peut toujours admirer les tombes familiales ornées de leur petite pancarte lugubre...
D.S"

(Canard Enchaîné du 6 juillet 2011)


Le Canard commet toutefois deux erreurs :

- la tombe de Charles Gide se trouve à Nîmes et non à Uzès où ce sont les tombes de Tancrède, Clémence son épouse, et de Jean Joseph Etienne Théophile Gide qui sont concernées ;
- ce n'est pas l'Association des Amis d'André Gide qui a demandé le classement des tombes mais elle a été la première à alerter le maire et à proposer d'aider à l'entretien des tombes avec la Fondation Catherine Gide – la procédure de classement a été lancée par le Ministère de la Culture qui a transmis mon courrier d'alerte à la DRAC du Languedoc-Roussillon.

Le refus de protection de la DRAC a été clairement notifié par le conservateur régional des monuments historiques  : « faiblesse de l'intérêt patrimonial et grand nombre de lieux de mémoire de niveau comparable ». A son niveau, une DRAC ne peut prendre une décision qui créerait un précédent et entraînerait pléthore de demandes. Seule une procédure exceptionnelle comme l'intervention directe du ministre de la culture peut être envisagée.

C'est très exactement ce qui s'est passé en 2008 lorsque Christine Albanel a pris une telle décision (et avec quelle rapidité !) pour les tombes de la famille Hugo-Vacquerie dans le petit cimetière normand de Villequier. Avec, il est vrai, le soutien total du maire du village bien conscient, lui, de la richesse de ce patrimoine funéraire et du lien qu'il maintient entre l'œuvre d'Hugo et la commune. A Uzès, doit-on rappeler que ces tombes sont le seul et dernier lien entre André Gide et la ville ?

Revenons maintenant sur le « faible intérêt patrimonial »... Tancrède Gide a joué un rôle non négligeable dans l'histoire locale : juge de paix à Uzès en 1830, puis juge, et à partir de 1839 jusqu'à sa mort en 1867, président du Tribunal d'Uzès. « Au point de vue intellectuel et même au point de vue moral, c'est ton grand-père seul qui nous a fait ce que nous sommes » écrit Charles Gide à son neveu André le 14 janvier 1894.

A ses côtés repose Clémence-Aglaé Granier, épousée le 7 mai 1831 à Nîmes, elle-même issue d'une vieille famille de protestants cévenols qui a donné plusieurs pasteurs dont son neveu, biographe de l'amiral de Coligny. Dans leur maison de la rue Saint-Etienne puis dans leur appartement de l'hôtel de Trinquelague, les Gide recevaient leurs amis : le pasteur Doumergue, directeur de la chaire d'Uzès, le juge Abauzit, parent du philosophe genevois ami de son père, le juge Lavondès...

Et Jean Joseph Etienne Théophile Gide, enterré à leurs côtés ? L'inscription sur la pierre sobre dit : « Ici repose Jean Joseph Théophile Etienne Gide décédé à Uzès le 15 février 1857 dans sa 82e année ». Il est le cousin de Tancrède. Né à Uzès le 22 décembre 1775 où il est également notaire, il épouse le 21 janvier 1797 Magdeleine Tur. Leur fille épousera en secondes noces le baron Adrien-Victor de Feuchères, général de division et député du Gard. Elle est la baronne de Feuchère, la cousine aux fruits confits, qu'André évoque dans Si le grain ne meurt.

Mais Jean Joseph Etienne Théophile Gide relie aussi par ses ascendants Uzès à ses pages d'histoire les plus mouvementées : il est le fils de Joseph Etienne Théophile Gide (grand-oncle de Charles, arrière-grand-oncle d'André, vous suivez ?), que nous appellerons Théophile puisque c'est sous ce prénom qu'il a laissé son empreinte en tant que notaire royal puis président du tribunal d'Uzès lui aussi. Né à Lussan en 1750 il participa à la Révolution à la rédaction des cahiers de doléances en tant que secrétaire de Jean-Paul Rabeau Saint-Etienne, guillotiné en 1793. C'est lui qu'on voit sur le tableau de David aux côtés de Dom Gerle et de l'abbé Grégoire.

Théophile sera lui aussi inquiété par les Jacobins : il part se cacher pendant 18 mois dans une grotte des Concluses, à Lussan, connue aujourd'hui encore sous le nom de « grotte Gide ». Il en ressort avec la chute de Robespierre. On le voit président du directoire départemental de 1795 à 1799, puis président du tribunal d'Uzès sous le Consulat, après avoir cédé sa charge notariale à son fils, Jean Joseph Etienne Théophile Gide. C'est également Théophile qui en 1796 rachète le château de Fan, à Lussan.

Puisque la tombe des parents d'un des économistes français les plus célèbres et remis par l'actualité au devant de la scène pour ses théories sur la coopération, et grands-parents d'un prix Nobel de littérature mondialement connu et étudié n'était pas d'un intérêt culturel et économique suffisant, il faut espérer que cette brève évocation d'une histoire riche et passionnante contribuera à revoir à la hausse le « faible intérêt patrimonial » des tombes Gide d'Uzès.


Tombe de Jean Joseph Etienne Théophile Gide à Uzès

2 commentaires:

Lucien Jude a dit…

Merci pour cet intéressant éclairage sur la généalogie Gide. L'article du Canard est en tout cas une bonne chose et pourrait contribuer à donner plus de retentissement à l'affaire.

Fabrice a dit…

Oui, cher Lucien, et le Nouvel Obs prépare également un papier là-dessus...

J'ai trouvé très utile votre billet sur Wenz et je l'avais signalé au groupe gidien de Facebook (vous y êtes d'ailleurs le bienvenu si vous le souhaitez).