samedi 29 janvier 2011

ביצות

André Gide, l'inquiéteur
de Frank Lestringant,
Flammarion, 2011
1100 p., 35€, ISBN 9782080687357

On connaît la première de couverture du premier des deux tomes de la nouvelle biographie de Gide signée Frank Lestringant et qui paraîtra le 23 février chez Flammarion. Le livre est déjà en pré-commande chez vos vendeurs préférés. Présentation de l'éditeur :

"André Gide a créé le mot d’inquiéteur. Il a voulu être l’inquiéteur de son siècle. Or qu’est-ce qu’un inquiéteur ? Dans le sens premier, quelqu’un qui sème le doute et le trouble. Un trouble-fête, un empêcheur de tourner en rond. C’est ainsi que Gide a d’abord qualifié son camarade Pierre Louÿs, porté au canular et qui, du temps de leur jeunesse, l’accablait de ses farces de mauvais goût. Ce terme péjoratif, Gide, plus tard, se l’approprie en lui donnant un sens positif. Il en fait un programme de vie ; il y découvre le sens de sa mission. Tel qu’il le conçoit alors, l’inquiéteur, c’est celui qui empêche la société de s’endormir, en la provoquant. Un peu plus qu’un éveilleur, l’inquiéteur révèle le dessous des cartes et jette le trouble dans les esprits.
Par quel processus Gide en est-il venu à revendiquer un tel titre, et à faire du personnage du grand écrivain qu’il incarne, non pas le porte-parole de la société, mais son contraire, un dissident qui la défie, un adversaire qui remet en cause ses valeurs, brouille ses repères les plus stables, dénonce son hypocrisie foncière ? C’est ce que ce livre s’emploie à montrer.
Ce premier volume embrasse les cinquante premières années de la vie de Gide, de 1869 à 1918 et de la chute du Second Empire à l’armistice de Rethondes. Il correspond à la période de la formation, de l’affirmation et de la crise décisive d’où émergeront les choix cruciaux de l’entre-deux-guerres."


On apprend également la parution d'une traduction de Paludes en hébreu signée Eran Dorfman, sous une couverture assez originale :


Paludes, André Gide,
traduit en hébreu par Eran Dorfman

Cette parution donne lieu à une soirée à l'Institut français de Tel-Aviv autour du thème "Ces littérateurs, tous insupportables ?" le jeudi 3 février 2011 à 20h. Présentation de l'Institut :


Paludes décrit une semaine au jour le jour de la vie d’un écrivain qui essaye désespérément d’achever l’écriture d’un livre sur les « paludes » littéraires.
Il admire les littérateurs et les déteste. Il recherche leur compagnie et tient en horreur leurs propos. Il déplore leur prétention et pourtant se sent contraint de les rencontrer encore et encore, jusqu’à déclarer au final :
« ces littérateurs, tous insupportables ! »

Le narrateur de Paludes a-t-il encore raison aujourd’hui ?
Eran Dorfman (philosophe et traducteur de l’ouvrage), Shimon Adaf, écrivain, poète et éditeur, Benny Ziffer, écrivain et rédacteur en chef du dossier littéraire de Haaretz et Ilai Rowner, chercheur en littérature tenterons de répondre à la question par une promenade en littérature autour de l’écriture et plus généralement de la création en un mot : de la vie !

Lecture :
Nimrod Reitman

Soirée en hébreu - entrée libre
Renseignement et inscription : 03-796 80 00
Institut français
7, boulevard Rothschild Tel-Aviv


jeudi 20 janvier 2011

Céline, entre injure et critique

L'actualité célinienne est des plus vives puisque l'anniversaire de la mort de l'écrivain Louis-Ferdinand Céline donne lieu à une controverse et surtout à un colloque international les 4 et 5 février prochains au Centre Pompidou. Pour toutes ces informations, je vous renvoie vers l'excellent blog Le Petit Célinien.

Il y a quelques mois a paru l'un de ces livres écrits à l'agrafeuse intitulé le Dictionnaire des injures littéraires de Pierre Chalmin (L'Editeur). On y trouve un peu de tout, et de n'importe quoi, Pierre Chalmin mélangeant les injures vraies à la simple critique ou aux coups de griffes mollassons, et surtout les écrivains aux politiciens et chanteurs de variétés. Mais à l'heure d'un vocabulaire appauvri, du règne du politiquement correct et de la judiciarisation des rapports humains, ne boudons pas notre plaisir*.

On pourra toutefois critiquer le choix de l'extrait d'une lettre de Céline au professeur Milton Hindus pour les « injures » concernant Gide (le choix ne manquait pourtant pas). Il faut beaucoup sortir cet extrait de son contexte pour arriver à y lire une insulte : « en fait de création littéraire de Gide je n’en perçois pas l’atome » relevant plutôt de la critique et tout le reste de « l'outrance outrée » un peu inculte, assez commune et même mezzo voce sous la plume de Céline. Ce Dictionnaire des injures retient donc :

« GIDE (André)
(1869-1951)
écrivain français

Gide — sa gloire est d’avoir rendu ou re-rendu l’enculage licite dans les meilleures familles — (de la néosocratie)… Gide a droit à toute la reconnaissance des jeunes bourgeois et ouvriers que l’anus tracasse… oh ! tu vois maman Gide notre plus grand écrivain français trouve que se faire enculer est parfaitement légitime, louable, artistique, convenable… Très bien mon fils, je t’en bénis, répond la mère qui au fond ne demande pas mieux — Tous les homosexuels sont d’admirables fils. Je n’ai rien contre les enculés croyez-le… mais en fait de création littéraire de Gide je n’en perçois pas l’atome.
Louis-Ferdinand Céline
Lettre à Milton Hindus, 11 juin 1947 »**

Voici l'occasion de donner ici dans son intégralité ce document souvent cité, tant pour le style et les goûts littéraires de Céline, que sur Proust ou Gide :


« Le 11 juin 47

C/Mikkelsen, 45 A Bredgade, Coperihagen

Cher Hindus,

Mille fois touché par votre gentillesse à vous occuper de ces trivialités d'édition. Très bien ! Parfait ! Je signerai le papier Laughlin dès qu'il l'aura fait parvenir. Et vogue la galère ! Il versera l'argent au compte de Mikkelsen à New York, qui lui-même, ici, m'avance une petite subsistance mensuelle (700 couronnes par mois). Ainsi il se trouvera remboursé — et tout sera parfait. Rien de nouveau au point de vue juridique. Mikkelsen doit revenir de Paris le 15. Il aura vu mes deux avocats français Naud et Fourcade. Je ne sais pas ce qu'ils ont tarabiscoté... Je voudrais surtout qu'on me fasse sauter mon mandat d'arrêt (Warrant) en vertu de l'article 75 ! Trahison ! Mais la France est folle en ce moment, vous le savez ; ivre de haines politiques ; ces crises sont habituelles dans son histoire. La France a d'ailleurs toujours très maltraité les écrivains (les Grecs de même !). Il a presque fallu qu'ils échappent tous au bourreau — un moment ou l'autre — la France et les Français ne méritent pas leurs écrivains dont ils tirent grande gloire ou gloriole ! L'histoire littéraire française est une histoire de persécutions perpétuelles ; les prétextes sont innombrables. Je ne connais pas Camus, je ne l'ai jamais lu, mais je connais les pièces de Sartre, ce sont en somme des naturalistes modernisés, freudisés, pourquoi pas ? Des Zolas plus intelligents. Tout ceci est bien dans la tradition française, ce qui leur vient de moi je n'en sais rien, ni chez Miller. Je crois être surtout un styliste. Je vous le répète, ce qui m'intéresse, c'est le « rendu émotif » par les mots...

Tous ces admirables auteurs ne jouent pas assez près du nerf à mon sens... en un mot je hais la prose... je suis poète et musicien raté, c'est le message direct au système nerveux qui m'intéresse, ce babillage m'assomme. Vive Aristide Bruant, Barbusse (du « Feu »), HORREUR de ce qui explique... Proust explique beaucoup pour mon goût. Trois cents pages pour nous faire comprendre que Tintin encule Tatave, c'est trop. Je suis aussi pressé en ce sens qu'un Américain le plus pressé; même tabac pour Gide, sa gloire est d'avoir rendu ou re-rendu l'enculage licite dans les meilleures familles (de la néo-socratie). Moi je veux bien. Je trouve cela aussi parfait, mais vite s'il vous plaît. Toute l'œuvre de Shakespeare tient en 500 pages ! « Le Misanthrope », 30 pages, à peine, laconisme ! Gide a droit à toute la reconnaissance des jeunes bourgeois et ouvriers que l'anus tracasse... « Oh ! tu vois, maman, Gide, notre plus grand écrivain français, trouve que se faire enculer est parfaitement légitime, louable, artistique, convenable... — Très bien, mon fils, je t'en bénis », répond la mère qui, au fond, ne demande pas mieux. Tous les homosexuels sont d'admirables fils. Je n'ai rien contre les
enculés, croyez-le— mais en fait de création littéraire de Gide, je n'en perçois pas l'atome. Il a du goût, du discernement, je crois que c'est un excellent critique, rien de plus. Il a notamment découvert Eugène Dabit (décédé), que l'on prône par « l'Hôtel du Nord », mais dont je vous recommande le roman peu connu, l'âme française à l'état pur, « la Vieille Oasis » — Je ne renie pas Sartre certes, ni Camus, ni Miller — pour tout le bien qu'ils me veulent je dois confesser cependant que je trouvais Paul Morand de l'autre après guerre, dans le genre, d' « Ouvert la nuit » plus savoureux, plus costaud, bien mieux armé — Toute la différence du mousseux au champagne — de la masturbation laborieuse à la giclée franche — II ne faut oublier que Paul Morand est le premier de nos écrivains qui ait jazzé la langue française — Ce n'est pas un émotif comme moi mais c'est un satané authentique orfèvre de langue — Je le reconnais pour mon maître — comme Barbusse du Feu — Proust il m'agace par son pic poul — cette façon tarabiscotée — latine, allemande, judaïque — (celle de Claudel aussi) — ces phrases qui se mordent la queue après d'infinis tortillages — Tout cela pue l'impuissance — Il faut éduquer le public c'est sûr — à cela Sartre sert admirablement — mais que tout son théâtre est gratuit ! si peu payé ! et sa philosophie ! Il lui faudrait 2 ans de prison — 3 ans de tranchées pour lui apprendre le véritable existentialisme et une condamnation à mort au cul pendant 10 années au moins — et une bonne invalidité — 75 p. 100 — alors il ne divaguera plus — il ne fabriquera plus des monstres gratuits — vice aussi des Américains — Passos, Steinbeck etc... Ils se font peur à eux-mêmes — ils trichent — Ils puent tous la tricherie comme Baudelaire qui se ruait sur les poisons opium etc... pour être sûr d'être damné — On cherche toujours pourquoi Rimbaud est parti si tôt en Afrique — je le sais moi — il en avait assez de tricher — Cervantès n'a pas triché — Il a vraiment été aux galères — Barbusse est vraiment crevé de la guerre — cela ne suffit pas bien sûr mais il y a une hantise chez le poète de ne plus tricher d'où cette maladie chez eux de la Politique — Lamartine, Byron, Zola etc... Proust périssait de ses poumons — II en finit par parler joliment de sa grand-mère. Ce coin est réussi, c'est le meilleur de son œuvre — Gide a toujours joué de tout, esquivé tout, que nous raconterait-il ? — Savez-vous que le meilleur roman maritime français a été écrit par un juif allemand résidant à Ouessant (Bretagne) Kellermann vers 1890 ? Il s'appelle la Mer on ne le cite plus guère —

Le scénario de de « 10 et une » de moi dont je vous parlais l'autre lettre s'appelle Secret dans l'Ile — Oh cela ne vaut pas du Kellermann ! Il s'en faut ! « La mer » est admirable —

Je suis ici toujours à l'hôpital et dans le cauchemar des menaces de tous les côtés, d'on ne sait quoi —... Vos lettres nous semblent venir d'un monde des vivants... Ici tout est agonique — on existe tout de même — mais il faut fréquemment remonter sa musique — Les nuits surtout sont atroces — Et ce ne sont pas des monstres pour rire... L'assassinat, la prison, la faim ne quittent jamais notre horizon — Je suis après le premier chapitre d'un livre « Féerie pour une autre fois » je crois ce chapitre assez réussi et curieux même pour les Amériques — Il s'agit du bombardement de Montmartre en 1945 par la R.A.F. avec incidents divers — le tout dans le fantastique — je vous l'enverrai sitôt prêt — mais il faudrait le faire traduire — passer là-bas dans une revue — ce serait drôle...

Votre bien affectionné,
L.F. Céline »***

______________________________

* Dans un genre plus élaboré et qui rappelle un peu le très bon Dictionnaire des injures, précédé d'un petit traité d'injurologie de Robert Édouard, paru chez Tchou en 1967, citons aussi Une histoire des haines d'écrivains, de Chateaubriand à Proust, de Anne Boquel et Etienne Kern qui vient de paraître en poche aux éditions Champs-Flammarion.
** Dictionnaire des injures littéraires, Pierre Chalmin, L'Editeur, 2010, Paris
*** L.-F. Céline tel que je l'ai vu, Milton Hindus, L'Harmattan, 1999, Paris

vendredi 14 janvier 2011

1,93 million

... c'est le nombre de téléspectateurs qui ont regardé Les Faux-monnayeurs le 5 janvier sur France 2, soit 7,7% de part d'audience. Un mauvais résultat attendu pour la chaîne qui avait choisi de ne pas faire de promotion pour l'adaptation de Benoît Jacquot dans ses autres émissions comme c'était habituellement le cas avec les fictions tirées de Maupassant, Leblanc ou Renard. Mais un excellent résultat pour Gide !

La presse écrite a elle bien annoncé la diffusion et a été plutôt clémente avec les libertés du réalisateur. Les ventes du livre ont elles aussi bénéficié de cette publicité : le 6 janvier, Les Faux-monnayeurs étaient classés à la 385e place des ventes de livres du site Amazon (et à la 56e place en littérature française) puis autour de la 3000e place les jours suivants pour retrouver leur classement habituel autour de la 8000e place (7627 au moment où j'écris ces lignes).

185

... c'est le nombre de liens désormais disponibles dans la rubrique « ressources en ligne » avec l'ajout récent de 11 documents en français et 5 en anglais. La prochaine mise à jour sera constituée d'une majorité de liens vers des articles en anglais. Une liste pour des documents en espagnol est également à l'étude.

Parmi ces ajouts citons la Conversation avec un Allemand de 1904, une étude de la néologie gidienne par Christian Angelet, une étude David Walker sur les rapports entre Gide et Rouart ou encore A private reading of Andre Gide's public Journal de Orhan Pamuk.

vendredi 7 janvier 2011

AG à la Villa Montmorency

En novembre dernier l'assemblée générale des Amis d'André Gide se tenait à l'Ecole Alsacienne. Henri Heinemann y faisait une apparition chaleureuse. Dans son très beau journal intitulé L'éternité pliée, je découvre que l'association ne s'est pas toujours réunie à l'Ecole Alsacienne mais aussi, comme en 1976 et 1977, à la Villa Montmorency : 


« 8 novembre 1976

Participation, samedi, à l'Assemblée générale des Amis d'André Gide, Cela se tenait dans une avenue « privée » du XVIe arrondissement. Eh oui ! Cela existe encore, et préserve, en cette avenue des Sycomores, un cadre provincial, comme il me revient d'en avoir visité dans l'île qui touche au port d'Oslo. Ce quartier est bien un îlot, aux villas tarabiscotées, aux jardinets enflammés et dorés d'automnee, aux arbres en fête. Devant le 38, des gens font le pied-de-grue, des fidèles assurément : un écriteau demande de ne point sonner avant quinze heures. La demeure est hybride : sur une bâtisse lourde, en pierre, dont la façade est trouée de deux rangées obliques de fenêtres romanes, on a plaqué un dernier étage de chalet aux colombages vert amande, et, en réplique sur le côté, une entrée similaire. J'ai vu de telles horreurs au bord du lac Léman ! Ai-je la berlue: j'aperçois quelques André Gide. Ce beau blond à col blanc porteur de cape, ce maigre jeune homme aux yeux de chinois, cet autre à barbe noire et moustache itou, très Nourritures terrestres. Public varié où les dames ne manquent pas, telles Mmes Jules Romains ou Anne Heurgon.

C'est donc là qu'il a vécu vingt ans, avant de hanter le Vaneau, où loge présentement Jean-Pierre Faye. Après l'entrée, le hall s'offre comme une vaste tour, que des boiseries habillent, et où monte alentour, sur trois étages, un escalier apparent qui explique les fenêtres romanes à vitraux qui percent en oblique la façade. Par quelques marches de pierre on accède à une autre espèce d'entrée donnant sur deux salons, et d'où part encore un escalier. C'est ici, face à un bureau jouxtant l'escalier, que se tiendra la réunion. Une lampe, sur le coin du bureau, dispense une lumière parcimonieuse. L'un des salons, au fond, comporte un piano à queue, ce qui n'a rien d'étonnant. Partout, aux murs, une foule de portraits, de peintures, de consoles supportant des bibelots curieux, des chinoiseries. Au-dessus du bureau court une galerie à laquelle mène l'escalier, et qui rappelle certains décors de théâtre. Les chaises, les fauteuils, les tabourets forment la collection la plus hétéroclite qui soit ; on a dû effectuer une razzia dans toute la maison. Cela sent le vieux, le précieux, mais également la gentille et [douillette chaleur des logis cossus d'antan. Leur visite valait l'après-midi au musée. Au risque de choquer, je reconnais que j'aime !
Cette maison est habitée. J'aperçois une délicieuse jeune fille, à la tunique de boyard, qui tâche de caser son monde.
La réunion paraît traduire la vitalité des Amis d'André Gide, quoique meurent les derniers témoins. Près de mille correspondants.
Je note un détail inattendu: une édition de La Maturité d'André Gide retardée de quatre mois par un obstacle imprévu, l'inexistence dans notre langue du ÿ, indispensable à la graphie deux cents fois rencontrée du mot Louÿs. »

Henri Heinemann, L'éternité pliée: La rivière entre les doigts, 
1976-1977, volume 2, 
L'Harmattan, 2008, pp.109-110



« 7 novembre 1977

Assemblée générale, dans cette maison de la villa Montmorency où j'étais déjà venu l'an passé, et qui, vue depuis le jardin derrière, paraît plus vaste. Jacques Drouin, neveu de Madeleine Rondeaux qui devint Madeleine Gide - il l'appelle Tante Madeleine - parle de ces jours d'enfance où il courait dans les escaliers, les couloirs, les recoins... Gide les adorait aussi. Combien il regrette certains «estropiages » de la bâtisse ! Il cultive comme une religion le souvenir de sa tante Madeleine, et croit encore humer son parfum de savon à la violette. Sa mère à lui, c'était Jeanne Rondeaux.
La fin d'après-midi se placera sous le signe de la musique. Drouin, par anticipation, et de manière un peu agaçante, impose ses souvenirs, lesquels, eux, sont plus plaisants que lui. Il était un des seuls que Gide admît en sa présence lorsqu'il se mettait au piano à Cuverville, et voue une admiration sans borne au Gide pianiste.
Toujours émouvant, ce « je me souviens que... », d'autant qu'il est dit, entre autres, devant le fils de Paul Valéry et l'épouse de Jules Romain. Une autre époque ! »

Henri Heinemann, L'éternité pliée: La rivière entre les doigts, 
1976-1977, volume 2, 
L'Harmattan, 2008, p.189

lundi 3 janvier 2011

Ce qui nous attend en 2011

La diffusion le 5 janvier prochain du téléfilm tiré par Benoît Jacquot des Faux-Monnayeurs, malgré ses grossières erreurs de casting, annonce une année encore particulièrement gidifère. Nous célèbrerons les 60 ans de la mort de Gide, prétexte à s'interroger sur l'actualité d'André Gide lors d'un colloque international les 10 et 11 mars prochains à l'Université du Sud de Toulon.

Côté anniversaires encore, après celui de la NRF il faudra compter avec le centenaire de Gallimard qui donnera lieu à une exposition à la BnF du 22 mars au 3 juillet et à la diffusion de plusieurs documentaires sur la maison d'édition et la famille Gallimard. On fête aussi cette année les 80 ans de la Bibliothèque de la Pléiade créée par Schiffrin et ardemment soutenue par Gide.

De nombreuses publications sont surtout attendues :

- Gide et la tentation du voyage, de Jean-Claude Perrier, en février chez Flammarion. Présentation de l'éditeur : « Illustré d'images d'archives, cet album revisite la vie et l'œuvre de l'écrivain autour du thème du voyage. De 1888 où il entreprend son premier voyage en Angleterre à 1950 marqué par son voyage d'adieu à l'Italie, il suit l'ensemble de ses périples en Suisse, en Allemagne, en Afrique du Nord, etc. Présentation par ordre chronologique et géographique avec des thèmes particuliers traités. »

- Une biographie de Gide en deux volumes par Frank Lestringant, le premier intitulé L'inquiéteur est à paraître fin février chez Flammarion.

- Dictionnaire Gide, de Pierre Masson et Jean-Michel Wittmann, second trimestre 2011 chez Garnier. Un « gros livre » de 580 notices !

- De Jean-Michel Wittmann toujours, un Gide politique, à partir des Faux-monnayeurs, est attendu chez Garnier.

- Alain Goulet prépare un livre sur Corydon.

- Une nouvelle édition de la Correspondance Gide-Blum présentée et annotée par Pierre Lachasse avec 29 nouvelles lettres de Gide rendues récemment par les autorités russes.

- Le cahier 2011 des Amis d'André Gide sera quant à lui consacré aux relations entre Gide et Paul Desjardins au travers de leur correspondance présentée et annotée par Pierre Masson.

Deux films sont enfin en préparation. Jean-Pierre Prévost vient d'achever le montage d'un documentaire intitulé Gide chez Mauriac qui prolonge les dernières rencontres de Malagar. Et un un documentaire autour du Voyage au Congo est également annoncé. Bref à n'en pas douter, 2011 sera une 

bonne année !

mercredi 29 décembre 2010

"Jacquot adapte Gide avec fidélité. Sans plus."

Critique de Télérama n°3181 du 1er janvier 2011 :


ELEGANT
Honnête faussaire
Jacquot adapte Gide avec fidélité. Sans plus.

S'il n'avait pas lu Les Faux-Monnayeurs à l'adolescence, Benoît Jac­quot n'aurait sans doute jamais fait de cinéma. Ce livre foison­nant lui a offert des histoires pour toute une vie. Que le ro­man d'André Gide, publié en 1925, soit réputé inadaptable a été pour lui une raison supplé­mentaire de s'y coller, des an­nées plus tard, par goût de la « contradiction ». Le cinéaste italien Luigi Comencini s'y était cassé la plume dans les années 1950, avant que Marc Allégret, compagnon de Gide, ne s'y essaye à son tour, en vain. C'est un livre impos­sible (comme le sont A la Re­cherche du temps perdu, de Marcel Proust, ou Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdi­nand Céline, sur lesquels tant de réalisateurs ont achoppé). Un roman aux histoires mul­tiples, savamment imbriquées, superposant les niveaux de lec­ture (récit d'initiation, critique de la bourgeoisie, réflexion en abyme sur le réel et sa repré­sentation).

Il y a quelques années, Benoît Jacquot est tombé par hasard sur le projet d'adaptation de Marc Allégret. Ce fut le déclic : « II avait transposé l'intrigue dans les années 50, s'était laissé impressionner par la construc­tion en abyme. Selon moi, ça ne marchait pas. » Jacquot propo­se à France 2 l'option inverse : aucune trahison, mais le texte respecté à la lettre, dans ses deux ou trois histoires princi­pales (il évacue le personnage de Strouvilhou et l'épisode du trafic de fausse-monnaie). « J'ai eu le sentiment qu'il ne fallait pas fétichiser les procédés de Gide, certains effets de mo­dernité devenus tarte à la crè­me ou désuets. Pour restituer le charme général du roman, j'ai travaillé par soustraction, plu­tôt que par addition. » On retrou­ve ainsi les grands épisodes du livre - filmés avec une élégan­ce un peu froide - sans retrou­ver forcément le souffle qui le traverse. Jacquot soutient que « c'est un film personnel, que Gi­de aurait beaucoup aimé ». S'il reste très fidèle au roman, le cinéaste s'est offert plus de li­berté dans le casting. Pour in­carner les lycéens Bernard et Olivier, censés avoir 16 ans, il a choisi des comédiens qui en paraissent plutôt 14, accentuant la dimension sulfureuse du ré­cit et faisant clairement bascu­ler la relation ambiguë entre Olivier et Edouard du côté de la pédophilie. Benoît Jacquot s'en défend : « Le trouble aurait été plus fort, voire obscène, avec des comédiens plus âgés. Là, nous restons vraiment dans un désir non formulé. Dans une attirance qui tient à la fois de l'étrangeté et de l'angélisme. » On ne pose pas facilement des visages sur des mots. Sur ce point, le texte de Gide gardait l'avantage du flou. ERWAN DESPLANQUES

(cliquez pour agrandir)

lundi 27 décembre 2010

Mercredi 5 janvier à 20h35

C'est finalement mercredi 5 janvier à 20h35 que France2 diffusera l'adaptation des Faux-monnayeurs par Benoît Jacquot. Des extraits sont à découvrir avec l'interviou du réalisateur et de l'acteur principal Melvil Poupaud dans la nouvelle page des documents vidéo.




Le site du Cercle Gallimard de l'enseignement reprend aussi quelques propos intéressants de Benoît Jacquot et Melvil Poupaud :

Adaptations d’Henry James (Les Ailes de la Colombe, La Bête dans la jungle), de Marivaux (La Vie de Marianne, La fausse suivante), de Benjamin Constant (Adolphe), de Pascal Quignard (Villa Amalia), etc., fictions originales (Sade, Le Septième ciel…), documentaires (Jacques Lacan…), l’œuvre cinématographique multiforme de Benoit Jacquot est tendue entre classicisme et modernisme, travaillée par le réel, la littérature, le désir, l’inconscient. Elle compte une trentaine de longs métrages pour le grand écran et la télévision. Le dernier film de cinéma de Benoit Jacquot, Au fond des bois, est sorti en octobre 2010.

Pourquoi Les Faux-monnayeurs ? Pourquoi à la télévision ?

Benoit Jacquot :Les Faux-monnayeurs est sans doute l’un des tout premiers films que j’ai voulu faire. J’ai lu le roman très jeune, à l’âge de ses jeunes protagonistes, au moment où je me suis mis en tête que je serais cinéaste et rien d’autre. C’est même un désir qui m’a pris en le lisant, je crois. Bien que Gide, à ma connaissance, n’en ait jamais parlé, il y a quelque chose de feuilletonesque dans Les Faux-monnayeurs. Sur un mode extrêmement retors et complexe. Des rebondissements, des personnages qui se cherchent, qui se trouvent, qui se perdent…, qui constituent un monde en soi, vivant selon un temps qui est celui du roman. À certains égards, il y a quelque chose de balzacien. L’idée est restée en moi, à l’état latent, réapparaissant de temps à autres, et ce n’est finalement qu’il y a une dizaine d’années que j’ai commencé à penser sérieusement avec un ami producteur à monter ce projet pour le cinéma. Nous nous sommes vite rendu compte que nous aurions un mal de chien à le faire aboutir, pour diverses raisons liées au commerce cinématographique et dont la moindre n’était pas la question de la durée, puisque j’imaginais alors un film bien plus long qu’il ne l’est aujourd’hui. Ce n’est pas impossible au cinéma mais c’est rare parce que c’est risqué. Mais, au fond, cette impasse m’a beaucoup servi en me permettant d’identifier ce qui pouvait être problématique dans cette… j’ai horreur du mot « adaptation », disons dans le fait de transformer ce roman en film. Plusieurs cinéastes en ont rêvé, certains sont même allés très loin, comme Luigi Comencini. À la Gaumont, durant les « années Toscan », on y a beaucoup réfléchi. Généralement, cela provoque un grand enthousiasme avant de buter sur des écueils qui visiblement dégonflent tout. Enfin, il y a quelques années, une amie m’a montré les tapuscrits d’un projet d’adaptation des Faux-monnayeurs pour Marc Allégret, qui a été comme on sait à la fois un cinéaste renommé et l’intime de Gide. Lisant cela, qui avait beaucoup d’intérêt mais était totalement impraticable, j’ai senti la corde se tendre de nouveau. Ce qui s’est accompagné de deux décisions : proposer ce film à la télévision et m’attaquer seul au scénario. « Attaquer » est le mot juste parce que j’y suis allé brutalement, c’est-à-dire que j’ai fait des gestes qui peuvent sembler discrets à présent mais qui, sur le moment, étaient violents. J’ai « rechronologisé » le roman, laissé de côté des pans entiers de l’histoire, des situations, des personnages. J’ai tenté de « linéariser » sans perdre le feuilleté de l’écriture de Gide. La fameuse mise en abyme, qui retient beaucoup les commentateurs, j’ai essayé de ne pas la fétichiser, de ne pas la considérer comme incontournable, mais plutôt de donner un équivalent du monde des Faux-monnayeurs.

Le « monde des Faux-monnayeurs », c’était cela, votre « hypothèse de cinéma » – pour reprendre une expression que vous avez employée récemment pour parler de votre dernier film, Au fond des bois –, davantage que l’aspect formel du roman ?

Benoit Jacquot : Ce n’est pas tant le geste littéraire que la mise en place très particulière, unique, singulière d’un univers qui m’a touché en tant que lecteur et qui pourra sans doute en toucher beaucoup d’autres, longtemps encore. Ce qu’on appelle la modernité des Faux-monnayeurs est pour moi un peu une tarte à la crème, un lieu commun, un cliché académique. Ça s’enseigne dans les écoles et c’est sans doute très amusant mais je ne crois pas que ce soit ce qui fait la force et la pérennité de ce livre. C’est plutôt, il me semble, cet aspect constamment paradoxal, notamment dans le fait que tout y est en même temps singulier et universel, et ce monde qui se constitue, à la fois naturel et concerté, qui est pour un cinéaste une gageure immédiate et un horizon de cinéma très favorable à la conception et à la fabrication d’un film. Et puis, disons-le, il y a au fond pour moi un charme inaltérable, comme un parfum qui demeure, très capiteux, un peu vénéneux et en même temps parfaitement supportable, en tout cas propice à ce que j’aime montrer au cinéma.

Ce monde, on peut l’entendre au sens social, voire géographique (avec des lieux, des déplacements, des détours…) mais aussi dans un sens affectif : il y a chez Gide l’utopie d’affinités et de configurations sentimentales qui viendraient non pas s’opposer frontalement mais perturber les agencements familiaux…

Benoit Jacquot : Les Faux-monnayeurs est le roman des perturbations familiales. D’autant plus efficaces qu’elles sont discrètes. Et qu’on a le sentiment que ce qu’on voit là, qui appartient au romanesque, existe, peut exister pour tout un chacun dans sa vie. Qu’il y a à côté de l’ordre social institué – aimable ou détestable, mais souvent détestable – un autre ordre qui le redouble et qui, lui, est délicieux, séduisant et donc troublant. Nous ne cessons tous, hommes, femmes, jeunes, vieux, au cours de notre vie, de passer d’un ordre à l’autre. C’est très convaincant chez Gide et, j’espère, dans le film.

Ça l’est d’autant plus que cela rejoint une constante de votre cinéma, au fond moins préoccupé par les sentiments que par le désir…

Benoit Jacquot : Les sentiments m’intéressent, évidemment, ne serait-ce que parce que, comme tout un chacun, j’en éprouve. Mais ce que je cherche avant tout quand je fais un film, c’est à montrer au sens fort les différences entre ce qu’on pense et ce qu’on fait, entre ce qu’on fait et ce qu’on dit, entre ce qu’on désire et ce qu’on demande…, tous les écarts possibles de la vie mentale et désirante. Et à construire des situations objectivées – dans la mesure où cela passe par une caméra – selon ce mode-là, les écarts constants de soi-même à soi-même, de soi-même aux autres, et du coup les rapprochements possibles, inattendus, surprenants, vivants.

Dès les premières minutes du film, la voix off d’Édouard met en garde : « Rien n’est plus difficile à observer que les êtres en formation. Il faudrait pouvoir ne les regarder que de biais ». Et comment les filmer, alors ?

Benoit Jacquot : Cette « formation », qui est l’un des objets de ce roman, il me semble qu’elle est encore davantage, par nature, et même ontologiquement l’objet du cinéma. Le cinéma est pratiquement fait pour cela : saisir 24 fois par seconde ce qui est en train de se former. Et la jeunesse est par définition ce qui est en formation…

Le choix des jeunes comédiens était un enjeu important pour ce film…

Benoit Jacquot : Très important. Comme on fait couramment, j’ai chargé des assistantes de faire des recherches puisque, par définition, il s’agissait de visages peu connus. J’avais donné quelques caractéristiques assez vagues. Pour l’âge, entre 14 et 18 ans. J’ai donc vu pas mal de comédiens impétrants et il se trouve que ceux qui me semblaient les plus proches en terme de justesse par rapport à ce que je laissais deviner de leur rôle étaient les plus jeunes. C’est ainsi, je ne l’ai pas voulu. Mais cela m’a posé une question : quel effet de représentation cela allait-il produire que des personnages sensés avoir au minimum 15 ou 16 ans soient incarnés par des comédiens qui avaient à l’époque un an de moins – et, à cet âge, c’est considérable –, c’est-à-dire de faire interpréter des adolescents par des préadolescents ? Assez vite, conforté par les avis que je demandais, il m’a semblé que ce côté « en formation » apparaîtrait avec toute sa force si les personnages étaient non pas des adultes à l’état adolescent mais bien des adolescents en voie de devenir adultes. Là, pour le coup, l’effet était frontal, sans oblicité. Mais, après tout, j’ai passé mon bachot à 15 ans, alors pourquoi pas ? C’est après, comme il arrive souvent, que je me suis dit que ce parti pris induisait l’idée d’un seuil. La voix n’est pas encore posée, le corps n’est pas encore adulte, comme s’il y avait cette possibilité de revenir en arrière, à l’enfance. Et c’est quelque chose qui, pour Édouard – en vérité un double de Gide – est immédiatement un objet de pensées et de sentiments.

La jeunesse, c’est ce qui érotise Gide…

Benoit Jacquot : C’est non seulement la jeunesse mais, au-delà – et je ne cherche pas à édulcorer les choses – la jeunesse du monde. Comment faire pour que le monde reste jeune, ou plutôt le devienne, alors qu’il est si vieux. Cela inverse et trouble l’ordre des choses. Ce désir de jeunesse, il le cherchait certainement chez les autres mais aussi dans l’écriture. C’est très sensible dans Les Faux-monnayeurs, mais aussi dans L’Immoraliste : un homme déjà âgé, à l’occasion d’un voyage, découvre la jeunesse comme un trésor. Toujours caché et toujours à trouver. Cela me touche d’autant plus que, à mon sens, Gide s’est toute sa vie vécu en ancien. J’ai séjourné il y a très longtemps à Taormina où un maître d’hôtel m’a raconté avoir vu Gide, à la fin de ses jours, passer des heures à regarder la mer en répétant : « Je suis au fond un vieux Grec ». Il y a tout cela chez lui : d’une part l’ancienneté du monde, l’aspiration au classicisme ; d’autre part la jeunesse en devenir et le désir de troubler. Maurice Sachs, qui l’a fréquenté, a très justement écrit dans Le Sabbat : « Heureux Gide dont le professeur parlera en classe et dont on cachera les livres sous le traversin ». C’est ce que j’ai essayé de faire vivre et vibrer dans ce film. C’est risqué parce qu’on peut aussi bien tomber dans un académisme qui oublierait le trouble que dans un trouble qui manquerait de tenue. Bon, il se trouve que, pour Gide, ce trouble est lié à ce qu’on appelait dans l’Antiquité la philia, l’amitié vraie, avec un caractère pédagogique fort, c’est-à-dire que cela se joue d’une génération à l’autre, le plus souvent entre personnes du même sexe, et plutôt entre hommes. Cela, c’est son affaire. Il me suffit que cela renvoie à une universalité du sentiment, du désir et de l’affinité en général.

Les jeunes comédiens que vous avez dirigés, qu’avaient-ils à savoir de l’ambiguïté ?

Benoit Jacquot : Il ne fallait surtout pas qu’ils la connaissent. Qu’ils la ressentent, très bien, mais que cela reste un non-dit, comme quelque chose en plus dont on n’a pas à s’occuper. Il fallait qu’ils soient dans le même état d’esprit qu’Olivier et Bernard, qu’ils ne voient que le lien, le sentiment, la façon d’être, qu’ils n’aient pas sur eux-mêmes et sur leurs personnages un regard adulte, le regard de l’individu définitivement « encoquillé » dans sa carapace. Qu’ils soient toujours dans cet état de porosité au monde et de vulnérabilité qui est le propre de ces garçons et qu’Édouard catalyse d’une façon que les « encoquillés » appelleraient de la perversion. Justement, cela n’en est pas. Aujourd’hui, on voit les ravages du discours psy. Pas un homme, pas une femme sortant du moule qui ne soient dits pervers et hystérique. Nous voilà bien lotis. Avec Gide, ça ne marche pas.

Cela signifie que l’ambiguïté est moins dans ce que vous montrez que dans le regard du spectateur ?

Benoit Jacquot : Probablement. Mais ce n’est pas tout à fait ça, encore. D’après moi, à condition de montrer vraiment, on ne peut montrer que de l’ambigu. L’ambiguïté, c’est le monde même. Chaque chose sert à ci et à ça. Et on ne fait ci qu’en ne faisant pas ça. Il suffit de poser sa caméra devant le monde pour que l’ambigu rapplique au galop. À cet égard, je me sens proche de Gide.

Propos recueillis par Christophe Kechroud-Gibassier

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Enfant prodige du cinéma français (il débute à 10 ans dans La Ville des pirates de Raoul Ruiz), égérie des grands auteurs (de Jacques Doillon à Arnaud Despleschin, de François Ozon à Eric Rohmer), Melvil Poupaud tourne pour la deuxième fois sous la direction de Benoit Jacquot, seize ans après La Vie de Marianne (diffusé sur Arte).

Benoit Jacquot dit qu’il n’aurait pas fait Les Faux-monnayeurs sans vous. A-t-il été difficile de vous convaincre ?

Melvil Poupaud : Avec un réalisateur comme lui, on sait que l’on peut s’embarquer en toute confiance. Il a une telle rigueur, une telle discipline, une telle maîtrise de son art, que le doute n’est pas permis. On sait d’avance que les meilleures conditions seront réunies, en termes de temps de travail, de qualité des équipes, de disponibilité. Je trouve que le film est très beau. Il porte pleinement la marque de Benoit Jacquot tout en reflétant parfaitement l’œuvre d’André Gide. Je dois avouer que je n’avais jamais lu Les Faux-monnayeurs et j’ai été séduit par le livre autant que par le rôle, assez différent de ce que j’avais pu faire jusqu’à maintenant. Et puis, personnellement, je trouvais intéressant de devoir incarner un écrivain, un personnage “emblématique”. C’est l’avantage de jouer un “classique”. A chaque scène, on a conscience de travailler avec une certaine mémoire littéraire, comme si l’on entrait physiquement dans l’imaginaire collectif. D’un coup, on se retrouve dans une scène que tous les gens ont lue, rêvée, fantasmée. Il y a là quelque chose de l’ordre de l’effet spécial… Un vrai bonheur.

Comment avez-vous élaboré le personnage d’Édouard ?

Melvil Poupaud : Il est l’alter ego de Gide, sans être tout à fait lui. Il fallait trouver un moyen de construire ce personnage à mi-chemin entre la réalité et la fiction. J’ai ressenti le besoin de m’inspirer d’éléments de la vie de Gide, de regarder ses photos par exemple ou de lire ce qui a été écrit à son sujet. Les costumes créés par Christian Gasc, grand costumier de théâtre, d’opéra et de cinéma, ont été d’un grand secours pour nourrir le personnage, pour retrouver une silhouette qui devienne une source d’inspiration. Mais j’ai aussi construit mon « modèle », comme je le fais souvent pendant un film, en observant le réalisateur. Je ne peux m’empêcher de penser que Benoit Jacquot s’identifie un peu, lui aussi, à la figure de l’écrivain. Et puis, inutile de préciser que, en plus du scénario proprement dit, le roman constituait un “dossier” inestimable pour aborder chaque scène, pour savoir, sous la plume extraordinairement délicate de Gide, ce qui se passait dans la tête d’Édouard, comment il évaluait ses interlocuteurs ou ce qu’il pensait d’une situation. Y a-t-il eu d’autres « sources » ? Benoit Jacquot m’a également conseillé de me nourrir de la relation que j’ai eue, adolescent, avec le critique Serge Daney. Il a été pour moi, à sa façon, une sorte d’oncle Édouard, un mentor bienveillant, qui m’aidait à faire mes devoirs, qui m’envoyait des cartes postales, qui me transmettait son goût pour l’art, etc. Voilà des images mentales qui servent à se construire soi-même au travers du personnage.

Le roman d’André Gide est notamment célèbre pour sa référence permanente à l’écriture. Dans le film, cette mise en abyme passe principalement par votre rôle et votre jeu intérieur…

Melvil Poupaud : J’ai remarqué tout de suite, sur les photos d’André Gide, son petit sourire, comme un regard à distance sur le monde, comme si, en permanence, il réfléchissait à ce qu’il était en train d’écrire. D’une certaine manière, il met en scène ce qu’il vit. Il fallait donc intégrer cette intériorité, ce regard actif sur son entourage. Les Faux-monnayeurs constitue une étonnante galerie de portraits au masculin. A chaque fois qu’il est confronté à un homme, Gide le décrit avec beaucoup de tendresse, mais sans aucune complaisance. On sent qu’il se montre toujours curieux de ceux qu’il rencontre. Il y a dans le roman une sorte de quête du masculin, à différents âges, dans différents milieux, avec cette fascination pour la jeunesse. Qu’est-ce que cela signifie être un homme, être fidèle à l’adolescent qu’on a été ? Le roman décline ainsi toutes ces incarnations de la masculinité et je voulais que mon personnage reflète cette quête, que l’on voie un écrivain qui soit simultanément en train de vivre et en train de travailler. Même s’il est observateur, Édouard vit vraiment les choses, il ne voile pas ses sentiments, il s’implique dans chaque relation. Il est toujours en train de vibrer. C’est cette vibration qu’il fallait traduire. Et c’est, au fond, ce que je préfère, chez les acteurs : quand on les entend penser.

Comment Benoit Jacquot dirige-t-il ses acteurs ?

Melvil Poupaud : Tout son cinéma est quand même axé sur une certaine présence des acteurs… Une fois qu’il vous a choisi, Benoit Jacquot vous fait une entière confiance. Sur le tournage, nous nous sommes même lancés une sorte de challenge : ne garder que la première prise. Ce pari donne une certaine puissance à chaque scène, dans le sens où il n’y aura pas d’autre choix possible et que le montage devra à tout prix valoriser ladite prise, avec ses hésitations, ses accidents éventuels. Un tel défi n’est envisageable que grâce au talent de Benoit Jacquot et à la qualité de ses techniciens. En tant qu’acteur, on se sent alors porté. Cette tension – cette excitation plutôt – crée, paradoxalement, des conditions très confortables.

Quels ont été vos rapports avec les deux jeunes comédiens ?

Melvil Poupaud : Face à eux, je me suis retrouvé, moi qui depuis mes débuts au cinéma ai plutôt l’habitude d’être le plus jeune de l’équipe, dans la peau de l’aîné expérimenté. Une première pour quelqu’un qui, je dois bien l’avouer, a un peu de mal, dans la vie, à se considérer comme adulte ! J’ai été un peu surpris, au départ, de voir que Jules Angelo Bigarnet (Bernard) et Maxime Berger (Olivier) étaient si jeunes par rapport à leur rôle. Mais chaque jour de tournage m’a confirmé combien les choix d’Antoinette Boulat, la directrice de casting, et de Benoit Jacquot étaient justes et pertinents. Jules Angelo a ce côté mature, frondeur. Maxime est plus doux, plus fragile, tout en ayant cette morgue dans le regard. Entre nous, il y a eu ainsi une vraie alchimie qui a pu judicieusement nuancer le caractère trouble de la relation entre nos personnages.

Justement, comment avez-vous abordé cette ambiguïté ?

Melvil Poupaud : J’aime, face à un film, que le spectateur soit actif, que les choses ne soient pas données d’un bloc. Là, comme dans le roman, il fallait jouer sur une frontière : favoriser l’ambiguïté sans pour autant l’appuyer. Quand, à l’église, Édouard saisit la main d’Olivier, son attitude peut bien évidemment être considérée comme ambiguë. Mais on peut y voir simplement un geste affectueux.

Vous êtes un acteur réputé pour l’exigence de vos choix. Que représente pour vous cette deuxième expérience à la télévision, après La Vie de Marianne de Benoit Jacquot ?

Melvil Poupaud : Si j’ai fait du cinéma, c’est par fascination pour l’art. Je ne choisis pas un rôle en fonction de l’hypothétique carrière, commerciale ou non, du film mais parce que celui-ci est porté par un auteur – que ce soit Raoul Ruiz, Éric Rohmer, François Ozon, Arnaud Despleschin ou bien sûr Benoit Jacquot – qui s’y investit pleinement et qui y croit. Ensuite, que le film soit destiné à une salle de cinéma ou à une diffusion en prime time sur France 2 m’importe peu. Ce qui compte, c’est que la qualité soit là. Avec Les Faux-monnayeurs, Benoit Jacquot a réalisé un film qui trouve parfaitement sa place à la télévision publique, ne serait-ce que par sa dimension « patrimoniale », mais c’est une œuvre à part entière qui, à mon sens, est au-delà du cinéma et au-delà de la télévision.

Propos recueillis par Cyrille Latour

samedi 18 décembre 2010

Livres et estampes...



La seconde édition de la Biennale SUDestampe se déploie cette année de Nîmes à Octon dans l’Hérault, en passant par Uzès où jusqu'au 31décembre le musée Georges Borias d’Uzès présente dans sa salle consacrée à André Gide un ensemble de portraits gravés de l'auteur ainsi que des œuvres accompagnant ses écrits. Aux côtés des œuvres signées Marie Laurencin ou Pierre Bonnard, les artistes contemporains Florence Barbéris, David Maes et Jean-Charles Legros apportent leur lecture. Ils ont accepté de présenter ici leur travail et de nous en dire quelques mots.

Peintre et graveur d'origine canadienne, David Maes accorde dans son travail une grande part à la nature humaine. « J'essaie de chercher comment rendre visible ce que je vois du vivant, sans pour autant me limiter à l'apparence. Il s'agit plutôt de faire appel au ressenti », déclarait-il récemment pour une exposition qui lui est consacrée jusqu'au 16 janvier à Issoire. Quant à Uzès : « SUDestampe m'a demandé de faire quelque chose autour d'André Gide en juin », se souvient David Maes.


  Avec la permission de l'artiste © David Maes - ADAGP Paris 2010


« L'idée m'intéressait et j'ai passé une partie de l'été à lire son autobiographie, Si le grain ne meurt », poursuit-il. « Je dirais simplement que la lecture de ce livre m'a inspiré une image dans laquelle j'ai tenté "d'exprimer" sa passion pour l'Algérie et son désir d'aborder, avec le maximum de franchise, son homosexualité. Je suis curieux de savoir comment les "fans" de Gide regardent cette gravure que j'ai pu réaliser en hommage à ce grand monsieur...»

Florence Barbéris, gravures à partir du Prométhée mal enchaîné


Déployant les matières riches qui caractérisent son œuvre aux frontières de la forme et du mouvement, Florence Barbéris signe pour cette exposition « des gravures à partir du livre Le Prométhée mal Enchaîné et un petit livre « voyages avec André Gide » sous forme de recueil de cartes postales composé de 7 textes extraits des Nourritures Terrestres (éditions Gallimard, 1917-1936, avec l'accord de Catherine Gide) illustré de gravures et tiré en 10 exemplaires et un hors-commerce aux éditions di Palma à Aubais, numérotés et signés. »



Florence Barbéris, Voyage avec André Gide
(ci-dessus et ci-dessous)




L'exposition présente également une œuvre de Jean-Charles Legros. Elle s'achève le 31 décembre au Musée Borias d'Uzès mais la biennale se poursuit dans de nombreux autres lieux jusqu'au 27 février 2011. Retrouvez plus d'informations sur le site de SUDestampe.

 Jean-Charles Legros, Proverbes de l'enfer (livre d'artiste)


Livres et estampes autour d’André Gide, du 23 novembre au 31 décembre 2010
Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 17h jusqu'au 31 décembre. Fermé le 25 décembre.
Entrée : 3 euros - Groupes : 1,50 euro / personne - Gratuit pour les scolaires.
Visites guidées : sur réservation.
Musée Georges Borias, ancien Evêché, 30 700 Uzès. Tél. 04 66 22 40 23.

lundi 13 décembre 2010

Colloque Jean Amrouche samedi 18 décembre

Belle illustration du colloque
signée Farid Belkadi (connu sous le pseudonyme d'Azal)




L'Association de Culture Berbère organise un colloque autour de Jean El Mouhoub Amrouche samedi 18 décembre à partir de 14h à son siège parisien, 37bis rue des Maronites, Paris 20e. Extrait de la présentation du programme à télécharger sur le site de l'ACB :

Alors que l’Algérie est plus que jamais confrontée à son rapport avec les marges, l’altérité, sa part de différence, et ses difficultés à l’assumer, Jean El Mouhoub Amrouche fait retour par son caractère duel, sa personnalité composite : la famille Amrouche occupa la place de l’entre-deux identitaire et culturel, renégate pour la communauté dont elle était issue, jamais assez française et totalement intégrée pour la communauté qu’elle avait désiré rejoindre. Jean Amrouche, qui ne se faisait aucune illusion sur sa place dans l'Algérie indépendante et se savait condamné par l’Histoire, le prédisait durant la guerre de libération nationale : « Notez bien qu’il se peut que les Algériens dans l’avenir soient collectivement ces hybrides culturels que je représente ».

Est-il temps en 2010 de reconnaître enfin l’héritage légué par Jean Amrouche, cette arche d’alliance, ce pont jeté entre deux communautés dont il désira préserver les liens alors que la haine submergeait les deux camps ? Est-il temps en 2010 de réintégrer pleinement Jean Amrouche dans la mémoire culturelle et historique de l’Algérie et de légitimer ses différentes dimensions : poète, critique, éditeur, homme de radio, journaliste, militant politique ?

Cette rencontre entend mettre à l’honneur ces différentes facettes de l’homme d’ouverture qu’était Amrouche, et sa capacité à révéler la part d’altérité de chacun, en suivant deux axes : l’accoucheur des autres, et la voix au service de son peuple. Amrouche fut bien ce précurseur de l’interrogation identitaire actuelle et cet homme universel, selon la célèbre formule : « L’universel, c’est le local moins les murs ».

Programme du colloque
Cconçu et élaboré en collaboration avec Hervé Sanson :

Mot de Slimane Amara, Président de l’ACB
Présentation du colloque par Arezki Metref

Michel Carassou : « Amrouche, éditeur et critique »
Éditeur, directeur des éditions Non lieu, ex-Paris Méditerranée
Il a édité Le journal de Jean Amrouche en 2009
Spécialiste des avant-gardes littéraires

Pierre Masson : Gide - Amrouche, l’identité et son double
Professeur émérite de l’Université de Nantes, spécialiste de Gide. Il a co-établi avec Guy Dugas
l’édition de la Correspondance Gide-Amrouche, 1928-1950 (PU de Lyon, 2010)

Zineb Ali-Benali : Jean Amrouche, le poète,entre scripturalité latine et oralité berbère
Universitaire et écrivaine, professeur de littérature française et francophone à Paris 8

Abdelhak Lahlou : Poésie et enfance ou le chant profond de Jean Amrouche
Chercheur en littératures francophone et berbère

Nabile Farès : Jean Amrouche, Le livre qui manque
Psychanalyste, écrivain

Ben Mohamed : Propos d’un poète berbère sur un aîné
Poète berbère

Anouar Benmalek : Regards sur un écrivain déchiré
Romancier, journaliste, universitaire

Catherine Labbé et Belkacem Tatem
Lectures de textes de Jean Amrouche