vendredi 30 octobre 2009

... vu par Roger Peyrefitte

Dans ses Propos secrets, Roger Peyrefitte évoque Gide à plusieurs reprises. Ce ramassis de révélations scandaleuses commencé en 1977 et prolongé en 1980 et 1989 mélange cœur et cul en vrac, fausses haines et vraies rancœurs, outings sexuels et nobiliaires, témoignages de première et de ixième main. Pour Roger Perfide, selon le mot de Jouhandeau, «les racontars sont les grains de raisin que l'on met dans le baba.»*

Les grains de raisin du chapitre des Propos secrets 2 consacré à Gide (et Valéry) ne sont pas sans saveur. Le baba est quant à lui indigeste et le portrait de Gide qui se veut aigre-doux en dit surtout long sur Peyrefitte et ses limites... Mais débarrassés de cette gangue de méconnaissance de l'œuvre et d'analyse de la sexualité gidienne à l'aune de ses propres désirs, il faut bien avouer que les racontars sonnent juste.

Tout en digressions pour mieux ramener les sujets abordés au seul sujet qui préoccupe Peyrefitte, à savoir Peyrefitte-héraut-de-la-Vérité-et-chantre-de-la-pédérastie, les Propos sont censés relever du style oral, mais ces entretiens ont totalement été réécrits par Roger Peyrefitte. J'ai donc laissé quelques-unes de ces digressions pour donner le ton et résumé certaines entre crochets.


«Comme tout auteur sensible à la langue française, j'ai éprouvé une certaine admiration pour Gide. Je l'ai découvert assez tard, à la veille de mon retour d'Athènes. C'est mon ami Anne de Biéville qui, venu me voir, m'avait fait l'éloge de cet écrivain dont le protestantisme me refroidissait, même si ce que je savais depuis longtemps de ses goûts, eût dû me réchauffer. En effet, je suis ce que j'appelle un «païen catholique», tandis que la religion de Gide est le rejet du paganisme, autant que du catholicisme, malgré quelques belles envolées vers Apollon dans les Nouvelles Nourritu­res terrestres. J'avais trente ans et je commençai par les Nourritures anciennes. Ce livre-poème m'enchanta et j'achetai ensuite l'œuvre entière de Gide. Mon admiration a alors un peu diminué. Cet esprit clair, ce styliste souvent parfait, a commis des textes incompréhensibles, comme Paludes, ou d'une préciosité insupportable. Et je ne parle pas de son théâtre, qui est sans aucun intérêt.

Au début de 45, le charmant Etienne Lalou, que j'avais connu, parce que son père, René, et lui-même, avaient fait de magnifiques articles sur mon livre dans des revues ou des journaux de la Libération, me téléphone : «André Gide vient de rentrer d'Afrique du Nord. Je lui ai prêté les Amitiés particulières. Il est emballé, il vous demande de l'appeler. Voici son numéro.» Quelle émotion ! Je me sentais prosterné et l'entendis le cœur battant : «Ah, ah ! c'est vous ? Quand voulez-vous venir ?» La voix était chaude, juvénile, sympathique. C'est ainsi que je me rendis chez lui, rue Vaneau. J'avais imaginé son appartement paré des plus rares beautés. Je pensais à Henri de Régnier, qui avait un intérieur de gentilhomme ; à Montherlant qui, s'il méprisait le luxe, avait de belles antiques ; à Cocteau qui, bien que logé modestement, avait des sièges confortables, de jolies commodes, des tableaux de Jean Marais ou de ses amis. Quelle désillusion ! J'ai découvert un appartement quelconque, un bureau-salon vulgaire, avec des livres sur de simples rayonnages, comme on en voit derrière presque tous les écrivains quand on les filme chez eux : l'homme d'une profession, au lieu qu'il faut la faire oublier, même quand on s'y consacre tout entier. Si l'on n'est pas un seigneur, on n'est rien. Les seuls objets remarquables étaient un grand piano et son buste, sur lequel, par désinvolture, il avait posé son chapeau. Il n'y avait pas un bibelot, pas un joli meuble, pas la chaleur d'un tapis persan. J'ai cru que tant d'austérité était la suite de la guerre. Quelqu'un m'a dit après : «Gide a toujours eu le mépris des objets.» Cela confirme à la fois son avarice et son manque de goût.

Notre entretien fut aussi banal que l'appartement. Il n'y eut pas de véritable sympathie entre nous deux. Son abord, ses manières, étaient moins séduisants que sa voix. Nous citâmes quelques noms de la pédérastie littéraire : Théophile de Viau, Des Barreaux, Guez de Balzac, Ménage, Boisrobert, Molière, La Fontaine, Regnard... «II y a un autre homosexuel auquel on n'a jamais songé, dit Gide, et pour qui cela me paraît indubitable : André Chénier. — Je le pense également, répondis-je. Sa sensibilité m'a toujours semblé particulière.» Gide s'est levé, m'a lu quelques vers du poète. Chénier devait être aussi porté à la sodomie féminine : dans ses Vers grecs et latins, on trouve de jolies descriptions de « mappemondes ». Ce goût s'explique par l'origine grecque de Chénier; ce sont les mœurs méditerranéennes. La pitoyable Anthologie de Gide, où brillent, comme nous l'avons dit dans Propos secrets 1, les vers de mirliton d'un certain Signoret, présenté comme le dernier effort de la Muse française, ne contient d'ailleurs pas les plus beaux vers «pédérastiques» de Chénier (ils sont sous le couvert d'une femme, de même que ceux de Montherlant étaient de prétendus «Chants de Chitoria» dans encore un instant de bonheur. Qui était Chitoria ? Un euphémisme de Clitoria ? C'est un secret qu'il a emporté avec lui, comme les lamels). Les vers de Chénier sont les suivants, extraits des Bucoliques : O jeune adolescent, tu rougis devant moi... — Viens, il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance... — Bel enfant, sur ton front la volupté réside, etc.

Ce fut pendant cette visite qu'arriva un journaliste de Samedi-Soir, lequel répéta dans son journal le compliment que Gide me fit devant lui : «Je ne sais si vous aurez le prix Concourt ; mais je puis vous dire que, dans cent ans, on lira encore les Amitiés particulières», compliment que, ainsi que nous l'avons fait remarquer, il s'est bien gardé de consigner dans son propre Journal, pas plus qu'il n'y parle de ma visite. Je crois pourtant que la rencontre entre l'auteur des Amitiés et celui de Corydon avait quelque chose de piquant. Mais je n'étais pas de sa «boutique». Je serai donc un mémorialiste pour deux, et j'ajouterai cette curieuse réflexion qu'il m'a faite : «C'est dommage qu'il n'y ait pas de scène de masturbation dans votre livre.» Les bras m'en sont tombés. Cette visite avait donc été pour moi une déception complète. Et je n'avais aucune envie de la renouveler.

Cependant, j'avais un autre lien avec Gide, un ami commun, Robert Levesque**. Celui-ci est souvent cité dans le Journal de l'écrivain, mais seulement sous son prénom, ce me semble***. Durant mon séjour à Athènes, le «bon Marx» nous avait écrit pour nous le recommander, de la part de Gide, à un poste de professeur dans un établissement grec. Cela avait fait sourire Thierry qui m'avait dit : «Nous aurons certainement des histoires.» Je l'avais amusé en répondant : «Eh bien, monsieur l'ambassadeur, nous y ferons face.» C'était un peu le fameux : «Nous verrons», de Renan, lorsqu'on lui dit que Pierre Loti, candidat à l'Académie, était homosexuel. Ainsi Levesque fut-il nommé professeur de français au collège d'Hydra. Il n'y est pas resté longtemps. Je suppose qu'il avait été fort intime de Gide ; car l'écrivain fait des allusions à des voyages en commun à Sorrente et autres lieux inspirateurs. Il dit quelque part que l'on ne peut voir les choses que par les yeux de «Robert». J'ai revu Levesque au lendemain des Amitiés particulières, et à Taormina, où il chassait le garçon. Chaque fois qu'il me parlait de ses conquêtes, ce n'étaient qu'images de jeunes dieux grecs ou personnages de tableaux célèbres. Je voyais là, «in vivo», l'école de Gide. Pour moi, bien que farci de littérature, ces références, transposées dans la vie, pour embellir de petits «truqueurs», me paraissaient un peu ridicules.

Levesque m'avait appris avec quelle facilité Gide jouissait, ce qui lui permettait des plaisirs faciles, à l'insu de tout le monde. Une fois qu'il était avec lui en chemin de fer, — naturellement Gide voyageait en troisième classe, où les jeunes garçons se rencontrent plus volontiers, — ils allèrent s'asseoir dans un compartiment où étaient une vieille dame avec son petit-fils dont la très courte culotte et les cuisses à demi nues avaient attiré l'attention de l'auteur de Si le grain ne meurt... Il s'assied à côté du garçon, engage la conversation avec la vieille dame, dit quelques mots sur le petit-fils et se met à lui tapoter une cuisse sous l'œil attendri de la grand-mère. Quelques minutes après, il pousse Levesque du coude et lui fait signe d'aller avec lui dans le couloir. «Ça y est, lui dit-il d'un air plein de satisfaction lubrique, j'ai joui.» II avait donc joui, sans même se toucher, ce qui n'était pas le cas pour moi, qui ai toujours eu besoin, dans des circonstances similaires, du secours de ma propre main, — La main est le plus sûr et le plus prompt secours (La Fontaine). Mais on voit que Gide était de la même nature que Jean-Jacques Rousseau qui jouissait aussi aisément, sans avoir besoin d'un contact personnel, ce qui le privait ensuite d'un plaisir partagé. Il est vrai que c'était avec des filles et des femmes. Dans l'incroyable numéro spécial que la N.R.F. publia à la gloire de Gide après sa mort, Roger Martin du Gard avait fait allusion à ces voyages de Gide de troisième classe ; mais, autant que je me souvienne, il n'en avait pas révélé le secret, — comme je l'ai fait pour moi dans La Mort d'une mère, — et, soit qu'il eût été abusé, soit qu'il eût voulu nous abuser, il n'en parlait que comme d'une fantaisie. J'avais trouvé le numéro de cette revue chez Charles de Noailles à Grasse, pendant un séjour que j'y faisais avec Denise Bourdet, et un soir, je leur en avais lu à haute voix quelques passages, en leur en donnant la clé. Ils étouffaient de rire. J'avais conclu toutefois que Paulhan, auteur de cette publication, y avait mis plus de malice et, fruit sec entre les fruits secs, se vengeait ainsi de son glorieux ami qu'il ridiculisait en ayant l'air de lui élever un monument funèbre. Je crois que c'était tout à fait l'esprit de la maison. Toutefois, revenons à Gide, qui n'était pas encore mort.

Levesque était venu chez moi et me téléphone un jour : «Gide a su que vous possédiez de beaux marbres antiques et aussi de belles images modernes. Il voudrait les contempler.» (Les «images modernes», c'étaient les photographies de garçons nus du baron de Gloeden, — le héros de la seconde nouvelle des Amours singulières.)

[Digression sur Gloeden que Peyrefitte a « tiré de l'oubli »]

Gide vient donc chez moi, avenue Hoche, avec son ami Levesque. J'habitais le rez-de-chaussée surélevé d'un hôtel particulier. De ma fenêtre, je l'aperçois en pèlerine et grand sombrero, arrêté devant deux grands bas-reliefs encastrés dans le mur, près de la grille, qui représentent de jeunes garçons en train de jouer et qui ont été moulés sur ceux de la fontaine de Grenelle. Il fait des commentaires que je n'entends pas. Enfin, il franchit ma porte. J'avais posé, bien en évidence sur un meuble chinois de l'antichambre, le seul de ses livres que j'eusse relié (en cuir violet), Corydon. Brève contemplation des antiques, longue contemplation des photographies. Il les détaille avec ravissement. «Mais enfin, dis-je à mon illustre visiteur, comment n'avez-vous pas connu Gloeden, vous qui avez été à Taormina bien avant moi ?» II eut un haut-le-corps : «Pour rien au monde je ne serais allé chez lui !» Je ne comprendrai jamais ce brouillamini de sentiments. Lorsqu'il disait qu'il y avait en lui «un petit garçon qui s'amuse et un pasteur protestant qui s'ennuie», il aurait pu ajouter que le pasteur a beaucoup nui au petit garçon****.

A son départ, je lui demandai une dédicace pour mon bel exemplaire de Corydon. «Je regrette, me dit-il, je n'ai jamais dédicacé ce livre à personne.» Je faillis le lui jeter au nez, tellement je trouvais cette hypocrisie bouffonne, digne de son attitude envers Gloeden. Quel manque de simplicité également ! Quelles circonvolutions cérébrales tortueuses ! Quel éternel pasteur indécrottable ! Encore, s'il n'avait pas signé le livre, j'aurais compris cette réticence, comme celle de Jouhandeau refusant de signer De l'abjection et Cocteau le Livre blanc. Pour ce dernier, j'eus la malice de lui apporter cet ouvrage, après son élection à l'Académie, en vue de le soumettre à la même épreuve que Gide. J'ai le plaisir de vous montrer sa dédicace, qu'il a agrémentée d'un dessin et qui le montre moins enfariné que le pontife de la N.R.F., tout en gardant sa réserve, avec l'élégance qui le caractérisait : «A Roger, ce salut amical de ma jeunesse lointaine. De tout cœur. Jean. 1955.»

[Ici une allusion à Paul Guth qui se fâcha avec Cocteau pour avoir évoqué sa relation avec Marais, «dépôt inextirpable de bourgeoisie» restant chez Cocteau]

Je m'entends : Gide, lui non plus, n'avait pas signé l'édition originale de Corydon, publiée en 1911 et dont je possède un des quatre ou cinq rarissimes exemplaires sur Hollande, que j'ai voulu sauver, avec quelques autres livres qui me sont chers, de la dispersion de ma «bibliothèque précieuse». Il est même amusant de constater que, par un surcroît de puritanisme, le mot de Corydon n'est pas imprimé en entier : on en a supprimé les voyelles pour ne donner que les consonnes, ce qui forme une espèce de sigle : C.R.D.N.***** Mais les réimpressions avaient bien été signées, comme l'était celle que j'avais fait relier. Par conséquent, la dérobade était franchement ridicule. Mieux encore : lorsque, quelques mois après, à la suite de son prix Nobel, on réimprima tous ses livres pour leur mettre la bande glorieuse, il interdit qu'elle fût mise à Corydon, pourtant réimprimé dans le sillage suédois. Là encore, le pasteur et le petit garçon continuaient leurs momeries. En tout cas, je n'aurais pas voulu revoir un homme qui avait des principes si bizarres. Il ne semble pas, du reste, avoir éprouvé plus d'enthousiasme pour moi, puisque lui-même ne m'a jamais plus fait signe.

Cependant, sa visite lui avait donné, me dit-il, une certaine nostalgie de Taormina, où il n'était pas retourné depuis longtemps, et il y alla avec l'argent du Nobel. Ce n'était pas le moment où je m'y trouvai ; mais j'eus de ses nouvelles par mes «ragazzi», la saison suivante. «Signor Gide, me dirent-ils, quel grigou ! Il voulait ne nous donner que cinquante lires.» Le tarif variait entre cent et deux cents, ce qui représentait un et deux francs d'aujourd'hui au cours du change. On voit que le «cazzo» n'était pas cher ; mais Gide, ayant pris sans doute en Afrique du Nord des habitudes coloniales, prétendait payer en centimes. Roland Caillaud, dont nous avons parlé dans Propos secrets l, m'a raconté jadis que Gide l'avait invité une fois à déjeuner dans un restaurant de second ordre. Le repas fini et l'addition apportée, l'écrivain continuait de palabrer, en feignant de ne pas apercevoir la soucoupe où reposait le redoutable feuillet plié. Finalement, après que le garçon fut venu deux ou trois fois soulever le papier pour vérifier s'il n'y avait pas l'argent et faire comprendre surtout qu'il était temps de déguerpir, Caillaud régla l'addition. Gide, dont le visage s'était contracté douloureusement à chaque venue du serveur, s'épanouit alors. En sortant, il prit Caillaud par le bras dans un élan de gratitude et lui dit d'un air faussement confus : «Vous comprenez, je suis avare.» Son hôte l'avait compris. Mais on comprend également qu'avec des principes aussi sordides, cet homme n'ait été aimé que des petits Arabes.

J'ai appris d'autres anecdotes à son sujet, qui achèvent de le peindre jusque dans des habitudes qui ne prêtent pas moins à rire. Etienne Lalou m'a dit, par exemple, que Gide, même en été, portait un gilet de laine, mais que, tantôt ayant trop chaud, tantôt craignant de s'enrhumer, il passait son temps, quand il se promenait, fût-ce sur les boulevards, à ôter et à remettre son gilet. Ce gilet de laine me fait penser aux caleçons longs de Mauriac.

Chez Jean Vigneau, j'ai rencontré le professeur Jean Delay, grand psychiatre, qui n'était pas encore académicien. Il a écrit sur Gide un livre définitif******. Pour mieux percer ses secrets, sa femme et lui l'avaient invité chez eux, sur la Côte basque. Gide fut très gentil, très détendu. «Un jour, m'a raconté Mme Jean Delay, nous organisons une promenade en barque et, exprès, nous choisissons un joli rameur de quinze ans. Au bout d'un moment, nous ne pouvions presque plus supporter le regard de haine que nous lançait Gide : il aurait voulu être seul avec lui. J'ai cru qu'il allait nous jeter à l'eau.» Le professeur était à son affaire ! Il a pu voir ce qu'est l'obsession sexuelle chez un pédéraste. Même dans les plus petites choses, Gide se révélait. Une année que Denise Bourdet et son mari étaient en vacances dans leur villa de Toulon, ils rencontrèrent Gide à Marseille. Celui-ci acheta quelques santons de Provence. L'un d'eux avait un peu de poussière ; il l'essuya avec son mouchoir, en disant amoureusement : «Je lui nettoie sa petite culotte.» Une autre fois qu'il était à Toulon, — j'ai cité l'histoire dans mon discours aux vingt-cinq ans d'Arcadie, — il arriva furieux chez les Bourdet qui l'avaient invité à déjeuner et avec qui il était en demi-confidence : «On devait me présenter un jeune garçon, dit-il, et c'était un vieux chameau de quatorze ans.»

Ce mot, qui n'est sans doute qu'une boutade, paraît en contradiction avec l'histoire de la barque ; mais il est probable que les principes de Gide sur les âges n'étaient pas des plus fermes. Cocteau avait une jolie formule à ce sujet : «Gide me rappelle ces pédérastes d'autrefois qui ne parlaient que de «petits télégraphistes» et qui se contentaient des facteurs.» L'avocat juif de Tunis, Me Raoul Darmon, m'a raconté avoir un jour surpris Gide, qui habitait chez le père d'un beau garçon de dix-huit ans, — un autre juif tunisien, accrédité maintenant à Paris, — dans une situation piquante : debout contre le chambranle d'une porte ouverte, il susurrait des mots à ce garçon, qui était debout également contre une porte en face et dans le pantalon duquel se notait un vif émoi. Si le futur prix Nobel jouait la scène de la séduction verbale avec un adolescent, c'était donc la preuve que les «angelots du tiers monde» n'étaient pas seuls à l'intéresser.

Pas seulement ceux du tiers monde. Il faillit avoir un incident en Allemagne, qui est absent de son Journal. A Berlin, au lendemain de la Première Guerre mondiale et avant l'hitlérisme, il entraîna dans sa chambre un petit garçon ; mais quelqu'un l'avait repéré et signalé à un schupo qui frappa bientôt à la porte. Malgré la licence des mœurs, le fameux article 175 qui réprimait l'homosexualité, existait toujours, et à plus forte raison les lois sur la pédérastie. Le schupo trouva le petit garçon la culotte ouverte et Gide, non pas en train de l'enfiler, — il ne «brutalisait» pas, — mais, à genoux devant lui, en train d'enfiler une aiguille. «Que faites-vous avec ce gamin ? demanda l'homme. — J'allais recoudre un bouton à sa braguette.» Et c'était vrai ! Le schupo se contenta d'emmener l'enfant pour le remettre en circulation, sans son bouton de braguette. Cette histoire dépeint aussi Gide à merveille, avec son excitation cérébrale et l'envie d'accomplir un soin maternel, encore plus que paternel. Mais qui sait s'il n'avait pas déjà joui dans son pantalon, ce qui rendait tout le reste superflu, sauf le plaisir d'entrevoir une quéquette sous un pan de chemise ? Nous prenons là le pasteur protestant en flagrant délit... avec le petit garçon qui aurait peut-être été très heureux de s'amuser.

Réhabilitons Gide par une révélation qui va surprendre beaucoup de gens. Roger Vadim, je dis bien Roger Vadim, l'homme à femmes, l'homme aux plus jolies femmes du monde, raconte volontiers à ses intimes que, lorsqu'il était «un vieux chameau de quinze ans», il fut amené par Marc Allégret à André Gide... «Et le reste est silence» comme disait d'Annunzio. Cela ne se produisit qu'une fois. Quelle preuve plus extraordinaire qu'une aventure pédérastique ne prédispose pas nécessairement un être normal à être pédéraste, mais peut lui inspirer un jour, s'il devient cinéaste, de faire un chef-d'œuvre avec un film ayant pour titre Et Dieu créa la femme ? Giannoli, qui me fit dialoguer avec Vadim dans ses Grandes rencontres, — sur le thème du scandale, naturellement, — avait eu le nez creux d'associer ainsi le petit ami de Gide pour un jour et le meilleur ami de Montherlant pour l'éternité.

Suivant l'esprit de son époque, où l'on se confessait et se discutait par lettres, la correspondance de Gide fait souvent allusion à ses goûts. Il y a quelques années, fut éditée celle qu'il entretint avec Henri Ghéon, qui fut pédéraste avant de se convertir au catholicisme. Cet autre grand catholique de Paul Claudel eut aussi une riche correspondance avec Gide. Elle fut publiée de leur vivant. La pédérastie y était évoquée, Claudel blâmant celle de Gide. Quand celui-ci demanda à l'ambassadeur académicien de publier les lettres qu'il avait reçues de lui, Claudel répondit : «D'accord, mais, pour les lettres à caractère pédérastique, ce sera tant de plus.» L'auteur de Connaissance de l'Est ne perdait pas le nord.

[Longue parenthèse sur une dette contractée envers Montherlant puis sur les fans de Peyrefitte et retour à Gide via Valéry]

Claude Valéry, dont le père fut intime avec Gide, brûlait de me faire des confidences sur celui-ci. «J'ai été chez lui, me dit-il, dès l'âge de deux ans, avec ma nourrice. — Ah ! je vois, dis-je, vous aviez déjà besoin d'une nourrice pour vous protéger.» Enfant, il fréquenta souvent Cuverville, dont, détail insolite, Gide était maire*******. Cela explique qu'à sa mort, les enfants des écoles se soient rendus sur sa tombe en délégation, à la surprise indignée de Montherlant : «C'est rendre un hommage public à la pédérastie !» De même, il avait été agacé par le prix Nobel de Gide, en 47 : «C'est très pratique quand on a affaire à la police : je cours après les garçons, parce que je veux avoir le prix Nobel.» Ce prix, nous l'avons raconté, faillit également donner un coup de sang à Claudel.

Bien que Gide fût maladivement avare, Mme Gide était une parfaite maîtresse de maison. Les invités étaient gratifiés de copieux petits déjeuners à l'anglaise, de « five o'clock » accompagnés de gâteaux. Les parquets de chêne étaient de vrais miroirs et l'on manquait de s'aplatir à chaque instant. Même dans les w.-c., il fallait s'agripper à des poignées. Un jour (il était alors âgé de quatorze ans), Claude arrive de nuit à Cuverville. Mme Gide, le doigt sur la bouche, lui chuchote : «Ne fais pas de bruit, André dort.» Claude monte l'escalier sur la pointe des pieds ; mais, dans le couloir des chambres, le tapis glisse sur ces maudits parquets briqués et le garçon s'étale avec un bruit infernal. Arrivé dans sa chambre, il glisse sur la descente de lit, et, en essayant de se rattraper, fait tomber un miroir. Fracas dans toute la maison, Mme Gide horrifiée, et M. Gide réveillé en sursaut et croyant à un tremblement de terre. Il apparaît en bonnet et en chemise de nuit, n'attendrit en voyant l'auteur du vacarme, s'approche comme Mère-Grand du Petit Poucet : «Voyons, voyons, Claudinet», dérape à son tour et tombe les deux jambes en l'air : c'est la seule fois que le jeune Valéry entrevit les charmes de M. Gide.

Deux ans plus tard, Claude arrive pour les vacances. «J'ai fait alors une des plus grandes gaffes de ma vie» me dit-il. Il lance à Gide, en présence de sa femme : «J'ai comme camarade de lycée un garçon que vous connaissez, Marc Allégret !» Mme Gide pâlit, et Gide, satanique : «Tu entends, Madeleine ?» Quatre mois auparavant, l'écrivain avait fait une fugue en Angleterre avec Marc Allégret. J'ai appris que, contrairement à ce qu'affirmait Gide, ils n'avaient entre eux aucun lien de parenté********. Gide, comme Montherlant, avait ses masques.»

Roger Peyrefitte, Propos secrets 2, Albin Michel, 1980, pp. 230-253


__________________________

*Déclaration à l'émission « En français dans le texte » à l'occasion de la parution de « L'exilé de Capri », 1959.

**Robert Levesque entre en 1926 dans le cercle gidien comme « le petit élève de Jouhandeau » ainsi que le note la Petite Dame. Il sera un familier du Vaneau et des voyages de Gide. Helléniste, ses traductions et analyses ont contribué à faire découvrir les poètes grecs.

***Faux.

****La citation exacte est : «... un pasteur protestant doublé d'un petit garçon qui l'ennuie.» Gide n'a pas attendu après Peyrefitte et n'avait donc rien à ajouter.

*****Cryptage utilisé par Gide pour les échanges avec l'éditeur des épreuves de Corydon. «décidément, la typographie de ce titre l'enchante, la symétrie des trois voyelles qui s'y inscrivent et qu'il supprime, O Y O, le ravit» note la Petite Dame au tout début de ses Cahiers (t. 1, p.7)

****** Jean Delay, La Jeunesse d'André Gide, t. I : André Gide avant André Walter (1869-1890), et t. II : D'André Walter à André Gide (1890-1895). Paris : Gallimard, 1956-57

*******Né le 14 août 1903, Claude Valéry n'a pu connaître André Gide maire, encore moins de Cuverville puisqu'il fut maire de La Roque-Baignard, élu sans s'être présenté, entre1896 et 1900.

********Gide n'affirma jamais un tel lien de parenté. Mais affectueusement pour les enfants Allégret, Gide était «l'oncle André», et pour Marc le «suroncle». Leur père le pasteur Elie Allégret qualifiait même ingénument Gide de «vice-père»...

3 commentaires:

Jude a dit…

Passionnant extrait ! Merci de l'avoir retranscrit. Cela rappelle certaines anecdotes racontées par Herbart dans son livre "A la recherche d'A. Gide".

Fabrice a dit…

C'est pourquoi j'écrivais que ces racontars sonnent juste. Le petit livre qu'on a longtemps dit "au vitriol" de Pierre Herbart (et que je trouve au final très pondéré) et ces anecdotes de Peyrefitte aident peut-être à mieux comprendre ce chaste obsédé, cet avare généreux que fut Gide.
Pour la part sexuelle, il faut aussi lire le "Corydon citoyen" de Monique Nemer qui replace tout cela dans son contexte moral
et juridique.

A. Claude Courouve a dit…

C. R. D. N. : "Cryptage utilisé par Gide pour les échanges avec l'éditeur des épreuves de Corydon."

Cela s'explique mieux par l'incomplétude du tirage privé de 1911, qui n'est pas une "édition originale" ; quatre dialoques y sont annoncés, mais le texte s'arrête au milieu du troisième.